ESSAI : Barton prédit qu'on remerciera Trump, mais la confiance ne remercie pas celui qui l'a brisée
Anita Anand a défendu, le 26 septembre à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, un Canada « partenaire fiable ». Pas un Canada reconnaissant.
- Anita Anand a défendu, le 26 septembre à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, un Canada « partenaire fiable ». Pas un Canada reconnaissant.
- La tribune du 26 septembre
- Anita Anand a défendu, le 26 septembre à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, un Canada « partenaire fiable ».
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Ce n'est pas un merci
La tribune du 26 septembre
Anita Anand a défendu, le 26 septembre à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, un Canada « partenaire fiable ». Pas un Canada reconnaissant.
Elle a dit autre chose encore. Que les grandes puissances s'éloignent de la coopération économique mondiale.
Cinq jours plus tôt, un autre Canadien avait prédit un merci. Pas tout de suite. Dans vingt ans.
Une usine, un lundi
Dans une usine frappée par les tarifs, on ne compte pas en vingt ans. On compte en semaines. En quarts de travail. En commandes qui ne reviennent pas.
Le bruit des machines baisse d'un cran quand une ligne s'arrête. Tout le monde l'entend. Personne ne le commente.
La paie tombe aux deux semaines. Le loyer, le premier du mois. Personne ne vit à l'échelle d'une génération.
C'est à ces gens-là que la phrase de Barton s'adresse, sans le savoir.
Vingt ans, c'est long pour une paie.
Vingt ans, selon Barton
Le président d'Investir au Canada
Dominic Barton préside Investir au Canada. Il a dirigé le cabinet McKinsey à l'échelle mondiale. Il a été ambassadeur du Canada en Chine.
Le 21 septembre, l'Associated Press publie sa phrase. « Peut-être que dans vingt ans, nous remercierons Trump », dit-il.
Remercier de quoi ? De nous avoir sortis de notre complaisance.
Il ne dit pas merci aujourd'hui. Il le promet pour plus tard. Au nom de nos enfants, en somme.
« Profitons du moment »
Barton ne dit pas de tourner le dos aux États-Unis. Nous ne pouvons plus compter sur eux par habitude, dit-il. Il faut pousser le reste du monde, avec bien plus d'ambition.
Le Canada a été trop replié sur lui-même, ajoute-t-il. Puis ces trois mots : « Profitons du moment ».
La dépêche, reprise le 26 septembre par le Milwaukee Independent, circule encore cette semaine.
Barton parle en homme de conseil. Il voit des cycles. Il voit des marchés. Il a raison de les voir.
Mais un merci suppose un bienfaiteur.
La phrase est habile. Elle se trompe pourtant d'adresse.
On ne dit pas merci à la secousse.
Soixante-dix pour cent
Un seul client
Environ 70 % des exportations canadiennes vont aux États-Unis, rappelle l'Associated Press.
Soixante-dix pour cent vers un seul client.
C'était la géographie. C'était aussi une facilité, renouvelée chaque année sans que personne la signe.
Mark Carney l'avoue lui-même. C'était du commerce facile, dit-il. Mais nous dépendions trop d'un seul partenaire. Cette époque est terminée.
La complaisance, nommée
Barton a raison sur un point. La complaisance existait. Elle avait un confort. Elle avait un chiffre.
Stephen Harper, ancien premier ministre, le dit autrement, dans la même dépêche. Pour garder notre souveraineté, il faut réduire notre dépendance envers les États-Unis. Il trouve cela triste. Et tout aussi nécessaire.
Deux premiers ministres de deux partis. Un même constat.
La complaisance n'est pas une faute. C'est une habitude. Elle coûte le jour où elle se brise.
Il y a un accès au marché américain, et il a désormais un prix, dit Carney.
Le confort avait un seul client.
Une denrée appelée confiance
Le mot de Champagne
François-Philippe Champagne, ministre des Finances, l'avait dit le 1er septembre, en Caroline du Nord, selon Reuters. Puis encore à l'Associated Press.
« La denrée la plus recherchée aujourd'hui, c'est la confiance », dit-il. Le monde a changé. L'Amérique a changé.
Il parlait alors d'une approche « constructive mais ferme ». Il s'apprêtait à rencontrer le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent.
Le mot est juste. La métaphore, elle, trompe.
Ce qui ne s'achète pas
Une denrée se produit, se stocke, se vend. Elle a un cours. Elle change de main.
La confiance ne change pas de main. Elle se prouve. Elle se prouve dans la durée, par des promesses tenues quand elles coûtent.
Je lis donc la phrase de Barton à l'envers. On ne remerciera pas celui qui a brisé la confiance. On remerciera, peut-être, ceux qui l'auront reconstruite. Et ce ne sera pas lui.
Nous avons laissé une seule relation porter presque tout. Voilà ce que la secousse a révélé. Pas un bienfait. Un aveu.
La confiance ne se livre pas par wagon.
Ce que suppose un merci
Un don, une intention
Un merci répond à un don.
Un don suppose une intention. Celle de faire du bien à l'autre.
On remercie le voisin qui déneige l'entrée. On ne remercie pas la tempête.
La tempête peut nous apprendre à acheter une pelle. Elle ne devient pas généreuse pour autant.
Un tarif n'est pas un cadeau
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Un droit de douane n'a pas d'intention envers celui qui le paie. Il a un but pour celui qui l'impose.
Voilà pourquoi le merci de Barton sonne faux. Il prête une intention à ce qui n'avait qu'un effet.
La reconnaissance est une dette morale. On ne contracte pas de dette morale envers un rapport de force.
On en tire une leçon. Seul. Et on la paie soi-même.
Aucune tempête n'attend de merci.
Ce que dit la tribune
« Un partenaire fiable »
À l'ONU, Anand reprend l'argument de la confiance. Dans un monde qui change vite, dit-elle, le Canada est un partenaire fiable.
Nous sommes un partenaire stable, dit-elle, quand la prévisibilité se paie cher.
Elle ajoute que les grandes puissances démantèlent l'intégration économique. Les puissances moyennes, dit-elle, bâtissent le cadre du nouvel ordre international, en ce moment même.
Et pourtant, un cadre ne tient qu'avec des partenaires qui ne changent pas d'avis chaque mois.
Plus de 20 partenariats
Elle chiffre le mouvement. Plus de 20 nouveaux partenariats économiques et de défense en un an. Des exportations hors d'Amérique du Nord en forte hausse, dit-elle.
Elle parle de l'Indo-Pacifique, du Golfe, de l'Amérique latine. Et de partenariats renouvelés avec de grandes économies, comme l'Inde et la Chine.
Fiable. Stable. Prévisible. Trois mots de ministre, trois promesses à tenir.
La Chine. Je relis la phrase deux fois.
Fiable, c'est un mot qui se mérite longtemps.
Le record de juillet
Statistique Canada, 3 septembre
La meilleure réplique à mon doute vient des chiffres.
Le 3 septembre, Statistique Canada publie les données de juillet. Les exportations vers les pays autres que les États-Unis atteignent un record : 25,6 milliards de dollars. Une troisième hausse mensuelle de suite.
Leur part : 33,7 % de nos exportations.
Les exportations vers les États-Unis, elles, reculent de 6,6 %. La plus forte baisse depuis avril 2025.
Notre excédent avec les États-Unis fond, de 10,3 milliards en juin à 5,9 milliards en juillet. Notre déficit avec le reste du monde tombe à 5,1 milliards, le plus bas depuis janvier 2021.
Barton a des arguments
Voilà l'objection sous sa forme forte. La secousse produit déjà des résultats. Barton pourrait les citer. Anand les cite.
Plus de 20 partenariats. Un record hors États-Unis. Des investisseurs au rendez-vous.
Les chiffres bougent. C'est vrai. Je l'écris.
Et pourtant, un record dit ce qu'il transporte.
Un record se lit aussi par son contenu.
Ce que le record transporte
Minerai, combustible, brut
Statistique Canada nomme les produits derrière la hausse de juillet.
Vers les Pays-Bas, du minerai de fer, du combustible nucléaire et du pétrole brut. Vers la Chine, divers produits. Vers l'Allemagne, du minerai de cuivre.
Record de juillet : du minerai, du brut.
Le canola aussi grimpe, de 43,2 % en juillet, surtout vers la Chine, le Pakistan et le Japon. Sur sept mois, il gagne 32,2 % par rapport à 2025.
Des avions d'affaires et commerciaux partent aussi outre-mer. Ce mois-là, les exportations d'aéronefs bondissent de 80,1 %.
Le même sous-sol, d'autres ports
Nous avons changé d'adresse. Pas encore de métier.
Une mine ne déménage pas. Son client, si. C'est déjà beaucoup. Ce n'est pas une autre économie.
Un site d'analyse, The Receipts, estime que l'or a pesé pour environ le tiers des gains d'exportations hors États-Unis en 2025.
Diversifier vers Pékin, c'est aussi changer de dépendance. Pour une plus dangereuse, si l'on croit, comme moi, que le Parti communiste chinois reste la première menace pour l'Occident.
Nous exportons des denrées. Nous vendons de la confiance.
Cinq cents milliards promis
Le sommet de Toronto
Le 14 septembre, l'Associated Press décrit environ 300 dirigeants réunis à Toronto pour le premier Sommet de l'investissement du Canada. Ensemble, ils gèrent plus de 120 billions de dollars d'actifs.
On craignait des absences. « Les gens sont là », dit Barton.
Anand, à l'ONU, parle de près de 500 milliards de dollars d'engagements de financement pour investir au Canada.
Bell Canada y annonce qu'elle quadruple son projet de centre de données d'intelligence artificielle en Saskatchewan. Plus de 50 milliards de dollars. Une installation de 1,2 gigawatt, selon l'Associated Press.
Le Canada, c'est bien plus que d'être à côté des États-Unis, lance Carney.
Le fait qui dérange
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Ce fait dérange ma lecture, et je le publie. Sans la secousse, ce sommet n'aurait peut-être pas eu lieu. Sans la secousse, nos ministres ne parcourraient pas le Golfe et l'Asie avec la même hâte.
Des engagements ne sont pas des chantiers. Un engagement se signe. Un chantier se livre.
Barton a raison sur l'effet. Il a tort sur la dette.
Un choc peut produire un bien. Il n'en devient pas l'auteur.
L'effet est réel. La dette n'est pas là.
Zéro virgule neuf
L'OCDE, 23 septembre
Le 23 septembre, l'OCDE publie ses projections intermédiaires.
Pour le Canada, une croissance ramenée à 0,9 % en 2026, puis 1,3 % en 2027. Pour les États-Unis, 2,2 % en 2026, puis 2,1 %.
L'OCDE juge que les nouveaux tarifs sur nos exportations freinent certaines industries. L'effet d'ensemble reste limité, écrit-elle, parce que les mesures sont étroites. L'incertitude sur l'avenir de l'accord nord-américain, elle, pèsera sur le commerce régional.
Deux vitesses
Selon ces projections, le pays qui secoue croîtrait plus de deux fois plus vite que le pays secoué.
Chez nous, l'OCDE compte sur la consommation et l'investissement public pour porter la reprise de 2027. L'investissement des entreprises ne reviendrait que graduellement.
Deux vitesses. Un seul voisin.
Il y a là une leçon d'humilité. La secousse ne coûte pas à celui qui la donne ce qu'elle coûte à celui qui la reçoit.
Le taux effectif des droits sur les importations américaines n'a monté que d'un peu plus d'un point, estime l'OCDE. De 9,6 % en juin à 10,9 % à la mi-septembre.
Et l'effet limité d'une moyenne ne dit rien d'une ligne de production arrêtée.
Une moyenne ne ferme jamais d'usine.
Ceux qui paient la secousse
Cinquante pour cent
Depuis la fin août, Washington impose 50 % de droits sur environ 20 milliards de dollars de biens canadiens, rapportent Reuters et l'Associated Press.
Ottawa a riposté. Les pourparlers avaient échoué le 21 août.
Derrière ces lignes de tableau, il y a des gens. Ceux qui paient la secousse avant que quiconque en tire une leçon.
Le temps d'une paie
Il y a celui qui voit sa commande américaine annulée et qui cherche un client en Allemagne. Il y a celle qui apprend un nouveau marché en même temps qu'elle apprend l'assurance-emploi. Il y a l'entreprise qui garde ses employés en rognant sa marge, un mois de plus, puis un autre.
Il y a le fournisseur qui ne sait pas si son client existera à Noël. Il y a la famille qui repousse une dépense et ne dit pas pourquoi.
Leur temps n'est pas celui des stratèges. Il se compte en paies. En avis de mise à pied. En commandes perdues.
Aucun d'eux n'a demandé à être secoué.
Vingt ans, pour eux, ce n'est pas une perspective. C'est l'âge d'un enfant.
Leçon pour les uns, facture pour les autres.
Le merci mal adressé
À qui l'on doit quelque chose
Revenons aux vingt ans de Barton.
Si, dans vingt ans, le Canada vend autant à l'Europe et à l'Asie qu'il le promet, qui aura fait ce travail ?
Des accords, d'abord. La Presse canadienne en tenait la liste à la fin août : l'Indonésie, signée en septembre 2025, l'Équateur en juillet, les Émirats arabes unis conclus en 47 jours. L'Inde, visée avant la fin de l'année.
Des exportateurs qui auront changé de port. Des travailleurs qui auront changé de métier. Des gouvernements qui auront signé, puis tenu, des accords. Des contribuables qui auront payé les corridors de commerce.
Ce que la phrase révèle
La phrase de Barton révèle un réflexe. Attribuer au pouvoir qui frappe le mérite de ceux qui encaissent.
C'est un vieux réflexe. Il transforme une contrainte en leçon, et une leçon en dette envers le maître.
Je le refuse. Pas par colère. Par exactitude. Le travail sera le nôtre. Pas le sien.
Et pourtant, je comprends la tentation. Remercier le coup, c'est se consoler d'avoir dû le recevoir.
Ceux qui encaissent méritent le merci.
Montréal, 29 et 30 octobre
Le sommet avec l'Europe
Le prochain rendez-vous a une date. Un sommet Canada–Union européenne se tiendra à Montréal les 29 et 30 octobre, rapporte l'Associated Press.
Carney promet une alliance d'avenir qui renforcera notre résilience commune. Il veut doubler le commerce hors États-Unis en dix ans.
Il plaide aussi pour une alliance des « puissances moyennes », rapportait Reuters le 1er septembre. Barton, lui, demande d'être bien plus ambitieux hors des États-Unis.
Notre accès sans droits à 1,5 milliard de consommateurs pourrait doubler d'ici six mois, selon la même dépêche.
L'Associated Press en marque aussi les limites. Le statut de membre associé n'existe pas encore. Et l'Europe ne peut pas remplacer vite un marché qui achète près des trois quarts de nos exportations.
La prudence du calendrier
Six mois pour doubler un accès. Dix ans pour doubler un commerce. Vingt ans pour remercier, dit Barton.
La confiance, elle, n'a pas de calendrier. Elle se gagne à chaque échéance tenue.
Et pourtant, la tentation de l'annonce reste forte. Une signature se photographie mieux qu'une livraison.
Toute alliance se juge à sa deuxième année.
Ce que la confiance exige
Des promesses qui coûtent
Si la confiance est la denrée la plus recherchée, il faut la produire comme on produit le reste. Lentement. Avec des coûts.
La confiance ne se décrète pas. Elle se tient.
Tenir une promesse commerciale quand un voisin tente de la racheter. Respecter la règle de droit quand elle gêne. Livrer à l'heure à un client lointain qui n'a pas encore de raison de nous croire.
Carney l'a dit aux investisseurs réunis à Toronto, selon l'Associated Press. Un pays qui respecte la règle de droit, un pays fiable.
Champagne, au même sommet, promettait de soutenir nos industries aussi longtemps qu'il le faudra. C'est aussi une promesse. Elle aussi se paiera.
Une fatigue avouée
J'avoue une fatigue. Chaque semaine, une nouvelle menace nous oblige à nous redéfinir. Il serait reposant de croire que tout cela servira. Qu'un jour, on dira merci.
Je n'y arrive pas. Je peux croire que nous en sortirons plus forts. Je ne peux pas croire que nous le devrons à celui qui nous a poussés.
La nuance paraît mince. Elle ne l'est pas. Elle décide de qui écrit l'histoire.
Plus forts, peut-être. Reconnaissants, non.
Vingt ans, compté en semaines
La phrase, retournée
Dans vingt ans, quelqu'un relira la phrase de Barton. Il saura ce que nous ignorons. Si le record de juillet était un début ou un accident. Si la confiance a tenu.
Il saura aussi qui a payé les premières semaines…
Nous, nous aurons d'abord le chiffre d'août. Statistique Canada le publiera le 6 octobre.
La part qui reste
Vingt ans, finalement, ce n'est pas une promesse. C'est une somme de semaines, et chacune a quelqu'un pour la payer.
Que devrons-nous, dans vingt ans, à ceux qui auront payé ces semaines : un merci, ou une part de ce qu'ils auront perdu ?
La réponse ne dépend pas de Trump. Sa phrase à lui restera une phrase. La facture, elle, restera un chiffre.
Elle dépend de ce que nous déciderons de leur rendre.
Pas de merci au seul client qui a fermé la porte.
Sources :
Sources Primaires :
- Affaires mondiales Canada — discours d'Anita Anand à l'ONU, un partenaire fiable, 26 septembre 2026
- Statistique Canada — commerce international de marchandises, juillet 2026, 3 septembre 2026
- OCDE — Perspectives économiques intermédiaires, croissance du Canada et des États-Unis, 23 septembre 2026
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). ESSAI : Barton prédit qu'on remerciera Trump, mais la confiance ne remercie pas celui qui l'a brisée. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/essai-barton-predit-qu-on-remerciera-trump-mais-la-confiance-ne-remercie-pas-celui-qui
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