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La ChroniqueAnalyse· N° 7737

DÉCRYPTAGE : Anand promet de perturber la flotte fantôme, Ottawa n'a sanctionné aucun navire depuis juin

Un drone russe a frappé un cargo au large de l'oblast d'Odessa dans la nuit du 22 au 23 septembre, et son capitaine ukrainien est mort, selon l'Autorité des ports maritimes d'Ukraine.

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  1. Un drone russe a frappé un cargo au large de l'oblast d'Odessa dans la nuit du 22 au 23 septembre, et son capitaine ukrainien est mort, selon l'Autorité des ports maritimes d'Ukraine.
  2. Une passerelle au large d'Odessa
  3. La nuit du 22 au 23 septembre
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Une passerelle au large d'Odessa

La nuit du 22 au 23 septembre

Un drone russe a frappé un cargo au large de l'oblast d'Odessa dans la nuit du 22 au 23 septembre, et son capitaine ukrainien est mort, selon l'Autorité des ports maritimes d'Ukraine.

Le navire battait pavillon d'Antigua-et-Barbuda. Il venait de quitter un port ukrainien. La garde maritime ukrainienne a évacué 15 marins dans la fumée, sous la menace d'une nouvelle frappe.

Son nom, sa cargaison, sa destination : rien n'a été rendu public.

Sur un cargo, la passerelle est l'étage le plus haut. Des vitres sur trois côtés. Le bruit sourd des machines sous les pieds. C'est de là qu'on voit venir la mer.

Pas le drone.

Six jours plus tôt

Six jours avant, un autre drone russe avait frappé un navire sous pavillon tanzanien qui se dirigeait vers un port ukrainien. Son capitaine est mort aussi. Trois marins ont été blessés, rapporte Euromaidan Press le 25 septembre.

Deux passerelles. Deux capitaines. Six jours.

Deux cabines vides. Deux noms que les communiqués n'ont pas donnés.

Élargissez maintenant le cadre. Environ 90 % des exportations agricoles ukrainiennes passent par ces routes, selon Kyiv.

Une passerelle vide, c'est une route qu'on veut fermer.

Une phrase, deux fois

À la tribune, samedi

Samedi, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, Anita Anand a promis la mer.

Le Canada et l'Ukraine, a dit la ministre des Affaires étrangères, travailleront ensemble à une navigation sûre en mer Noire. En renforçant les infrastructures portuaires ukrainiennes. En perturbant et en dissuadant les activités illégales de la flotte fantôme russe.

Trois verbes. Soutenir la navigation. Renforcer les ports. Perturber la flotte.

Le troisième est le seul qui se compte en navires.

Le même discours annonçait la conférence de Toronto et nommait l'Iran; ici, seule la mer nous occupe.

Calgary, 10 septembre

Cette phrase, on l'avait déjà lue. Le 10 septembre, à Calgary, Mark Carney et Volodymyr Zelensky signaient une déclaration de partenariat pour cent ans. La déclaration commune promettait déjà de perturber et de dissuader la flotte fantôme.

Le Canada allait aussi maintenir et resserrer la pression économique sur la Russie, promettait la même déclaration. Resserrer. En mer, depuis, rien n'a bougé.

Seize jours. La même promesse. Aucun outil nouveau entre les deux.

Même phrase. Même verbe. Même flou sur le moyen.

Une promesse répétée n'est pas un mensonge. C'est un engagement qui attend sa première preuve.

Deux discours, une phrase, zéro outil de plus.

L'annexe 1.1

La règle, en clair

Voici comment le Canada frappe un navire. Il l'inscrit à l'annexe 1.1 du Règlement sur les mesures économiques spéciales visant la Russie.

Depuis 2022, un navire lié à la Russie ne peut ni accoster au Canada ni traverser ses eaux. Depuis juin 2025, tout service à un navire inscrit est interdit.

Traduisez : aucun Canadien ne l'assure, ne le répare, ne l'avitaille.

Six vagues, puis rien

Ottawa a inscrit 109 navires le 21 février 2025. Ottawa a inscrit 201 navires le 13 juin 2025. Ottawa a inscrit 100 navires le 6 novembre 2025. Ottawa a inscrit 100 navires le 19 février 2026. Ottawa a inscrit 100 navires le 25 mars 2026. Ottawa a inscrit 121 navires le 12 juin 2026.

Au total, 731 navires.

Six fois, la liste a grandi. Depuis juin, elle dort.

Puis plus rien. Le 6 août, une entité. En septembre, huit personnes liées au sort des enfants ukrainiens. Aucun navire.

Pourquoi la dernière vague date-t-elle du 12 juin ?

Du 12 juin au 28 septembre : 108 jours sans une seule coque ajoutée.

La liste s'est arrêtée en juin. La flotte, non.

Cinquante-deux pour cent

Le compte d'août

Le Centre de recherche sur l'énergie et l'air pur, le CREA, a publié en septembre son analyse d'août. Un chiffre y suffit.

En août, 52 % du pétrole russe exporté par mer voyageait sur des pétroliers de la flotte fantôme déjà sanctionnés. Pour le brut seul : 61 %.

Déjà sanctionnés, ils portent 52 % du pétrole.

Cinquante-deux. Plus d'un baril sur deux.

Relisez. Ce ne sont pas des navires inconnus. Ce sont des navires inscrits, par Ottawa ou par ses alliés, qui naviguent quand même.

Les équipages d'Odessa

Je suis du côté des équipages qui sortent d'Odessa. Contre les frappes que Moscou revendique sur leurs navires. Et contre une promesse canadienne que ne suit aucune inscription de navire depuis le 12 juin.

Parce qu'en août, la moitié du pétrole russe par mer circulait sur des coques sanctionnées. Une liste qui ne bouge plus ne perturbe rien.

Inscrire un navire ne l'arrête pas. Ne plus inscrire l'encourage.

Pneus, filets, réservoirs

Le Bosphore en août

Maintenant, regardez les coques de près.

Le 11 août, le Caruzo, pétrolier sous pavillon de la Sierra Leone, a franchi le Bosphore avec des réservoirs d'eau pendus autour de sa poupe, rapporte Reuters. Le 27 août, le Khrizopraz, pétrolier sous pavillon russe, passait avec des pneus suspendus à la coque.

Des pneus. Contre des drones.

Les réservoirs d'eau doivent amortir un impact et protéger la salle des machines, explique l'agence. Du caoutchouc et de l'eau contre une charge explosive.

D'autres pétroliers portent des filets tendus au-dessus de leurs superstructures. Ces moyens arrêtent de petits drones, pas les gros engins militaires, prévient Corey Ranslem, de la firme Dryad Global.

Faux pavillons, vieilles coques

Fin août, 45 navires de la flotte fantôme naviguaient sous un faux pavillon, selon le CREA.

Sur les 150 pétroliers fantômes qui ont exporté du pétrole russe en août, 73 avaient au moins vingt ans.

Voilà le mécanisme. Un vieux navire, un pavillon d'emprunt, un assureur opaque. Et maintenant des pneus.

Le mécanisme se casse parfois. Le Cameroun, dont le registre avait été détourné par un organisme frauduleux, a radié 26 de ces navires en juillet et 11 en août, selon le CREA. Un État a agi. La flotte a perdu des pavillons.

La flotte fantôme s'adapte à ce qui la menace vraiment. Elle ne pend rien à sa coque pour se protéger d'une annexe réglementaire.

On pend des pneus contre les drones, jamais contre une liste.

Le pavillon russe

Le projet de décret de juin

En face, il y a une décision, et elle est datée.

En juin 2026, selon Chatham House, Moscou a rédigé un projet de décret présidentiel pour accorder le pavillon russe à davantage de navires de la flotte fantôme. Sous pavillon russe, un pétrolier passe sous la protection de l'État.

Les responsables américains et européens le reconnaissent, écrit l'institut : saisir un navire sous pavillon russe est bien plus risqué.

En mai, l'Estonie a voulu retenir le pétrolier sanctionné Jaguar dans la Baltique. Moscou a envoyé un chasseur Su-35 dans l'espace aérien de l'OTAN.

Ce que Moscou revendique

En août, Vladimir Poutine a de nouveau menacé de représailles directes, et a qualifié les saisies européennes d'« actes de piraterie ».

Le 27 septembre, le ministère russe de la Défense a revendiqué, selon Reuters, la frappe d'un cargo qui transportait selon lui des biens militaires et à double usage vers Odessa. Puis celle d'un second cargo, le même jour. Reuters n'a pas pu vérifier.

L'Inde et la Russie ont aussi signé cette année un accord militaire de cinq ans qui permet à jusqu'à cinq navires de guerre de chaque pays de se déployer chez l'autre, ajoute Chatham House.

Saisir, c'est risquer l'escalade. Ne rien saisir, c'est laisser passer.

Le Kremlin veut couvrir ses pétroliers de son drapeau. Il frappe les cargos des autres.

Pavillon russe pour ses pétroliers, drones pour les cargos d'Odessa.

731 navires, et après

Ce que la liste n'a pas fait

Je dois maintenant écrire contre mon propre camp. Je défends les sanctions. Elles fuient.

Les pétroliers déjà sanctionnés portaient 52 % du pétrole russe par mer en août. Le plafond de prix n'a jamais imposé de contrainte durable aux revenus russes du brut, conclut le CREA.

Pire pour ma thèse : la crise d'Ormuz a gonflé les revenus russes d'exportation par mer d'environ 31 milliards d'euros en six mois, selon le même centre.

Une flotte devenue parallèle

Chatham House va plus loin. Avant la guerre, on comptait environ 200 navires sombres. On en estime aujourd'hui plus de 1 300, au moins un pétrolier sur cinq dans le monde.

Les sanctions, écrit l'institut, transforment involontairement cette flotte en système commercial parallèle, avec ses assureurs, son financement et sa protection militaire.

Au premier semestre, neuf navires soupçonnés d'appartenir à cette flotte ont été saisis en Europe, dont quatre par la France, selon l'institut. Neuf. Sur plus de 1 300.

C'est vrai, tout cela. Et pourtant, une liste qui fuit se colmate; elle ne s'abandonne pas en juin.

Colmater une liste, oui. La ranger en juin, non.

Dix marins en juillet

Ce que coûte une traversée

Ralentissons. Ici, les chiffres ont des mains.

Il y a eu juin : un marin mort, cinq blessés, sur deux navires frappés par des drones russes.

Il y a eu juillet : une frappe russe sur un vraquier de propriété turque, au large d'Odessa. Dix membres d'équipage morts.

Il y a eu le navire tanzanien, en septembre, et son capitaine. Il y a eu le cargo d'Antigua-et-Barbuda, et le sien.

Des dizaines de marins sont morts en 2026 dans les attaques contre la navigation civile, selon Euromaidan Press.

Les passerelles vides

Un marin ne signe pas de déclaration commune. Il signe un contrat de quelques mois. Il appelle chez lui quand le réseau passe. Il compte les jours avant la relève.

Chez lui, quelqu'un compte les mêmes jours, jusqu'à ce que…

Dix membres d'équipage. Un seul navire. Juillet.

Dix couchettes. Dix sacs à rendre.

Et de l'autre côté, d'autres équipages paient aussi. Quand un navire fantôme est retenu ou tombe en panne, ses exploitants disparaissent souvent derrière leurs sociétés écrans, note Chatham House. Les marins restent à bord, sans paie, sans vivres, sans recours.

Des prisons flottantes, écrit l'institut.

Là-haut, sur la passerelle, personne ne remplace un capitaine.

Kyiv frappe aussi

La plainte d'Ankara

Voici la réponse que Moscou signerait, et qu'Ankara pourrait contresigner.

Kyiv a intensifié depuis juillet ses attaques contre les navires et les infrastructures qui servent les exportations russes de pétrole et de grain, rapporte Reuters. Fin août, la Turquie a convoqué l'ambassadeur ukrainien après des attaques contre deux navires près du port russe de Tuapse.

Le 2 septembre, Recep Tayyip Erdogan a déclaré que ces attaques avaient ravivé les pénuries mondiales de grain, en Afrique d'abord. Le jour même de la dernière frappe au large d'Odessa, l'Union européenne a appelé à un moratoire sur les frappes contre la navigation en mer Noire.

La mer serait donc dangereuse des deux côtés. C'est l'argument le plus fort contre ce texte.

L'ordre des faits

Et pourtant, l'ordre compte. Kyiv a intensifié ses attaques en juillet, écrit Reuters, quand la Russie a intensifié ses frappes sur Odessa, Tchornomorsk et Pivdennyï, les trois grands ports du grain ukrainien.

L'accord de juillet 2022, obtenu avec l'aide d'Ankara, avait permis d'exporter près de 33 millions de tonnes de grain ukrainien par la mer Noire. Moscou s'en est retiré en 2023.

La Turquie a proposé un nouveau plan pour rétablir le passage sûr du grain. Le 2 septembre, Moscou a répondu ne voir aucune raison de relancer l'accord.

Des navires turcs ont été visés à répétition par des drones en mer Noire, rappelle Reuters. Ankara a le droit de protester. Je ne balaie pas sa plainte. Je constate qui a refusé le couloir.

Un couloir refusé par Moscou ne se reproche pas à Kyiv.

Neuf jours sans chargement

Novorossiïsk, mi-août

Qui perturbe vraiment la flotte fantôme, alors ?

À la mi-août, des drones ukrainiens ont perturbé le terminal de Cheskharis, à Novorossiïsk, selon le CREA. Les chargements de brut y ont chuté de 58 % en un mois. Ils se sont arrêtés neuf jours d'affilée, la plus longue interruption depuis le début de l'invasion à grande échelle.

Le port de Tuapse n'a chargé aucune cargaison de produits pétroliers pour le troisième mois de suite. Dans l'ensemble des ports russes, les chargements de produits pétroliers d'août faisaient moins de la moitié de ceux d'août 2025.

Des drones et des listes

En août, les revenus russes d'exportation d'énergies fossiles ont reculé de 8 % en un mois, à 604 millions d'euros par jour, toujours selon le CREA.

Neuf jours de quai vide. Aucune annexe canadienne n'a obtenu ça.

Je ne dis pas au Canada de lancer des drones. Je dis que la perturbation existe déjà, et qu'elle est ukrainienne.

Mais un terminal se répare. Un pétrolier reprend la mer. Ce que le drone interrompt, la sanction devrait empêcher de reprendre.

Le drone arrête un quai. La liste devrait arrêter la coque.

Les navires sombres

Un outil déjà offert

Le Canada a un outil. La ministre l'a nommé dans le même discours de samedi, à propos de l'Indo-Pacifique : le programme canadien de détection des navires sombres, offert aux partenaires.

Un navire sombre, c'est un navire qui coupe son transpondeur pour disparaître des écrans. C'est exactement la méthode de la flotte fantôme, rappelle Chatham House.

Le pointer vers l'ouest

Le Canada sait détecter. Le Canada sait inscrire. Le Canada sait interdire les services.

Détecter. Inscrire. Interdire. Trois verbes que le Canada conjugue chacun de son côté.

Il manque le lien entre les trois.

Pourquoi l'Indo-Pacifique, et pas la mer Noire ?

Les pays qui sanctionnent doivent aligner leurs listes de navires et leur façon de les faire respecter, recommande le CREA. Les États côtiers doivent inspecter et retenir les navires sans droit de passage.

La lampe existe. Elle éclaire ailleurs.

Offrir la détection à l'Indo-Pacifique et la taire en mer Noire, c'est garder la lampe dans le tiroir.

Offert ailleurs, un radar n'éclaire pas Odessa.

La mer Noire assurée

Le marché de Londres

Qui paie ce que la liste ne fait pas ?

D'abord les équipages. Ensuite les armateurs : le marché de l'assurance maritime de Londres a étendu sa zone à haut risque à toute la mer Noire, rapporte Euromaidan Press. Traduisez : chaque traversée y devient un risque de guerre à assurer.

Puis l'Ukraine : elle pourrait perdre de 1,5 à 3 milliards de dollars de revenus d'exportation si les attaques continuent, selon une estimation de Foreign Policy citée par le même média.

Les contribuables des côtes

Et un jour, peut-être, nous tous. En cas de marée noire causée par un pétrolier mal assuré, le nettoyage et l'indemnisation pourraient coûter plus d'un milliard d'euros aux contribuables des pays côtiers, estime le CREA.

Soixante-treize pétroliers de vingt ans et plus. Des assureurs opaques. Une liste à l'arrêt.

Les équipages paient en vies. Les armateurs en primes. Kyiv en recettes perdues.

Les côtes n'ont rien signé. Elles paieraient quand même.

Ce n'est pas une prédiction. C'est un risque que le CREA chiffre déjà.

Ce que la liste épargne à Moscou, les côtes le paieront.

Une liste qui ne bouge plus

Ottawa, 28 septembre

Aujourd'hui encore, la page des sanctions canadiennes contre la Russie s'arrête, pour les navires, au 12 juin.

Une liste se met à jour en un jour. Celle des navires attend depuis plus de trois mois.

Trois mois. Zéro coque. Deux capitaines.

Et pourtant, la ministre a promis de perturber. Le Premier ministre l'avait promis avant elle. Les pétroliers passent le Bosphore avec des pneus contre les drones, et rien contre Ottawa.

Je l'avoue : je n'aurais jamais regardé cette annexe sans les deux capitaines. C'est peut-être le vrai problème.

La prochaine traversée

Ottawa inscrira-t-il un seul navire avant que cette flotte ne traverse l'hiver ?

Un nombre de navires inscrits, avec une date. Un nombre de navires détectés, puis retenus.

Demain, un autre cargo quittera Odessa. Quelqu'un montera à la passerelle.

Déjà sanctionnés, déjà en mer : Ottawa promet, la flotte passe.

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). DÉCRYPTAGE : Anand promet de perturber la flotte fantôme, Ottawa n'a sanctionné aucun navire depuis juin. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/decryptage-anand-promet-de-perturber-la-flotte-fantome-ottawa-n-a-sanctionne-aucun-navire

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MM
Maxime Marquette
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