ESSAI : Pourquoi le Canada ne doit à Trump aucun « Monsieur, nous sommes désolés »
Donald Trump a prédit, le lundi 28 septembre au Bureau ovale, que le Canada viendrait bientôt lui dire « Monsieur, nous sommes désolés ».
- Donald Trump a prédit, le lundi 28 septembre au Bureau ovale, que le Canada viendrait bientôt lui dire « Monsieur, nous sommes désolés ».
- Un mot qui se dit à la porte
- Ce n'est pas une prévision.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Un mot qui se dit à la porte
Un réflexe de pays
Donald Trump a prédit, le lundi 28 septembre au Bureau ovale, que le Canada viendrait bientôt lui dire « Monsieur, nous sommes désolés ».
Ce n'est pas une prévision. C'est une commande, avec un délai.
Désolé. Ici, c'est le mot qu'on dit à celui qui vient de nous écraser le pied.
On le dit dans le métro, quand une épaule heurte la nôtre. On le dit à la porte, en la retenant une seconde trop tard. On le dit au caissier, pour une pièce qui roule sous le comptoir. On le dit au téléphone, avant même d'avoir compris la plainte. On le dit, surtout, quand la faute est à l'autre.
C'est une politesse de pays. Pas un aveu.
Le mot ne coûte rien. Il adoucit. Il désamorce. Il n'engage personne.
Mardi, 0 h 01
Quelques heures après ces mots, à 0 h 01 ce mardi 29 septembre, l'interdiction d'importer aux États-Unis certains alcools, des sous-produits laitiers, de la mélasse et des motos du Canada est entrée en vigueur.
La porte, cette fois, personne ne la retient. Elle se ferme.
Ici, désolé se dit en tenant la porte.
Trois ou quatre semaines
Le Bureau ovale, 28 septembre
Trump répondait aux journalistes en marge d'une annonce, à quelques heures de l'interdiction, rapporte Radio-Canada.
Il a dit trois ou quatre semaines. Il a dit que le Canada viendrait alors promettre de supprimer tous ses droits de douane.
Il a dit : « Nous allons tout gagner. »
Il a aussi affirmé, selon La Presse canadienne, que le Canada avait très, très mal traité les États-Unis.
Il a dit que le lac Ontario était maintenant le lac d'Amérique, un sourire aux lèvres, selon Radio-Canada. Il a dit, enfin, que les Canadiens l'appellent tout le temps.
Cinq phrases en quelques minutes.
Aucune ne décrit une négociation. Toutes décrivent une reddition.
Le même mot que pour l'Iran
« Ils nous appellent tout le temps. » Radio-Canada relève que Trump sert là le même argument qu'à propos de l'Iran, sept mois après le début de l'offensive israélo-américaine.
Un allié de toujours, un régime en guerre. La même phrase.
Et le délai. Trois ou quatre semaines, c'est un chronomètre posé sur la table. On ne pose pas de chronomètre devant un partenaire. On le pose devant quelqu'un qui doit finir par céder.
Un chronomètre n'est pas une négociation.
Le titre de Monsieur
Qui dit Monsieur
Le détail qui compte n'est pas « désolés ». C'est le premier mot.
Monsieur.
C'est ce que dit l'employé au patron qui tient son contrat. C'est ce que dit l'accusé au juge qui tient sa peine. C'est ce que dit le voyageur à l'agent qui tient la barrière.
Un mot de guichet. Un mot de salle d'audience. Un mot de celui qui attend qu'on décide pour lui.
Entre deux souverains
Entre deux États, la politesse circule. Elle ne monte pas dans un seul sens.
Trump ne réclame pas une courtoisie rendue. Ce qu'il décrit ressemble à un rang.
Le même jour, il a lancé du Canada : « Ils ne sont pas un État. » Lui qui a répété à maintes reprises, rappelle Radio-Canada, que le Canada devrait devenir le 51e.
Pas un État quand il s'agit de droits. Un futur État quand il s'agit de territoire.
Le mot choisi n'est pas un hasard de langue. Il dessine une hiérarchie. Il la rend audible.
Monsieur, c'est le mot de celui qui attend son sort.
La proclamation du 8 septembre
Un retrait exigé
Il existe un texte où Washington écrit noir sur blanc ce qu'il reproche au Canada. Trump l'a signé le 8 septembre.
La proclamation constate, selon la Maison-Blanche, que le Canada interdit l'achat, la distribution et la vente au détail des alcools américains, sans frapper ceux des autres pays.
Elle rappelle une suspension de trois jours, accordée le 18 août, parce que le Canada s'était engagé à retirer la mesure. Elle affirme que le 21 août, le Canada a renié cet engagement.
Elle interdit l'importation de certains alcools canadiens à compter du 29 septembre, 0 h 01.
Le mot absent
Je l'ai lue en entier. Elle parle de discrimination, de retrait, de suspension, de révocation. Elle ne parle jamais d'excuses.
Sa proclamation demande un retrait, pas un pardon.
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Je suis donc du côté de ceux qui paient depuis ce mardi 0 h 01, contre l'exigence d'excuses formulée lundi au Bureau ovale, parce que la proclamation signée le 8 septembre ne réclame qu'une mesure retirée.
Ce que le président exige au micro, son propre document ne l'exige pas.
Le papier engage. Le micro abaisse. Ce ne sont pas les mêmes outils.
Retirer se négocie. S'excuser ne se commande pas.
Ce que suppose une excuse
Une faute et un auteur
Une excuse suppose une faute. Une excuse suppose un auteur qui la reconnaît, avec ses mots à lui. Une excuse suppose un tort qu'on peut encore réparer. Une excuse suppose, enfin, que celui qui la reçoit accepte de tourner la page.
Retirez l'un des quatre. Il reste autre chose.
Une excuse n'est pas un tarif. Elle ne se perçoit pas à la frontière.
Lundi, la faute avait plusieurs visages. L'aide militaire, les brise-glaces, l'énergie, le bois d'œuvre, énumère Radio-Canada. Des droits agricoles, aussi, sur lesquels Trump a répété des affirmations erronées, selon La Presse canadienne.
Laquelle, au juste ?
L'excuse arrachée
Une excuse réclamée par celui qui vient de fermer la frontière change de nature. Elle ne répare rien. Elle montre, devant témoins, qui a plié.
Et pourtant, l'idée a sa logique. Si le Canada s'excuse, Washington n'a plus à démontrer la faute. L'aveu tient lieu de preuve.
Un enfant qui dit pardon parce qu'on lui tord le bras n'a rien compris à sa faute. Il a seulement appris qui tient le bras.
C'est tout l'intérêt de la chose.
Arrachée, une excuse devient une signature.
Quatre-vingt-quinze pour cent
Le chiffre de lundi
Le même lundi, Trump a donné un chiffre. Le Canada ferait 95 % de ses affaires avec les États-Unis, a-t-il dit, selon Global News.
Puis ceci, dans la traduction de Radio-Canada : « Tout ce qu'ils ont, on n'en a pas besoin. »
Le chiffre sert de socle au reste. Le reste en dépend.
Statistique Canada, 19 février
Le 19 février, Statistique Canada publiait le bilan de 2025. La part des exportations canadiennes de marchandises destinées aux États-Unis est passée de 75,9 % en 2024 à 71,7 % en 2025.
Vers les autres pays, les exportations ont bondi de 17,2 % en un an.
Le chiffre de lundi est faux. Celui de février est lourd.
Lourd, mais pas 95. Entre les deux, plus de vingt points. Vingt points de clients ailleurs.
Une exigence d'excuses qui s'appuie sur un chiffre faux…
On connaît la suite. On la paie quand même.
Faux chiffre, fausse dette.
Tout leur serait dû
Le reproche
« Ils pensent que tout leur est dû », a lancé Trump, toujours dans la traduction de Radio-Canada. Il a ajouté que le Canada était l'un des pires pays du monde entier.
Le verbe compte. Penser. Il ne reproche pas un acte daté. Il reproche une attitude.
Le reproche mérite qu'on le prenne au sérieux. Retournons-le, pour voir.
Dans cette histoire, lequel attend quelque chose sans rien offrir ?
Qui attend son dû
C'est celui qui fixe une date pour recevoir des excuses. C'est celui qui annonce, sans rien céder, qu'il va tout gagner. C'est celui qui dit n'avoir besoin de rien, puis bloque à la douane ce dont il n'aurait pas besoin.
Ces produits, les États-Unis en ont pourtant importé pour environ 967 millions de dollars américains en 2025, selon le Service de recherche du Congrès.
On ne se passe pas de ce qu'on achète. On se prive.
Le mot anglais employé lundi décrit quelqu'un qui croit que le monde lui doit quelque chose. Il décrit mieux la demande que le pays visé.
Qui fixe la date du pardon se croit tout dû.
Le 21 août, selon Washington
La promesse du 18 août
L'argument le plus solide de Washington n'est pas au Bureau ovale. Il est dans la proclamation, et il faut le lire tel qu'il est.
Le 18 août, écrit la Maison-Blanche, le Canada s'est engagé à retirer la mesure contre l'alcool américain. Le 21, il aurait cessé de négocier de bonne foi.
Et nos tablettes sont bien vides d'alcool américain. Toutes les provinces et tous les territoires, sauf l'Alberta et la Saskatchewan, maintiennent l'interdiction de vendre de l'alcool américain, rapporte Global News. La Saskatchewan a ajouté un prélèvement de 50 % le 8 septembre, selon la proclamation.
Ottawa, enfin, a riposté. Des contre-tarifs sur 27,6 milliards de dollars de biens américains depuis le 8 septembre, selon le Service de recherche du Congrès.
Le Service de recherche du Congrès confirme la séquence : suspension le 18 août au nom des progrès de la négociation, droits en vigueur le 22, faute d'entente.
Un pays qui promet puis ne livre pas doit quelque chose. L'argument n'est pas faible.
Les tablettes de mars 2025
Il a pourtant un point de départ. La plupart des premiers ministres provinciaux ont retiré les bouteilles américaines en mars 2025, en réponse aux droits de douane que Washington venait d'imposer, rappelle CBC News.
Et le 21 août a deux versions. Mark Carney a cité trois raisons de quitter la table, rapporte Global News : des changements de tarifs de dernière minute, une volonté américaine de peser sur nos autres partenariats, des exigences qui, selon lui, minaient la langue et la culture françaises.
Même entière, la version de Washington appellerait un retrait négocié. Pas une génuflexion.
La faute a une date. Elle a aussi un début.
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Soixante et onze virgule sept
Près de trois dollars sur quatre
Je dois écrire ici ce qui me gêne.
Trump a tort sur 95 %. Il n'a pas tort sur le rapport de force.
Près de trois dollars sur quatre de nos exportations de marchandises partaient chez lui en 2025, selon Statistique Canada. Le reste du monde réunissait un peu plus d'un dollar sur quatre.
Quand il dit que nous avons besoin de lui plus qu'il n'a besoin de nous, il force le trait. Il ne l'invente pas.
Nous vendons ailleurs davantage qu'avant. Nous ne vendons pas encore ailleurs autant qu'au sud.
Un rapport de force réel
Candace Laing, présidente de la Chambre de commerce du Canada, parlait le 9 septembre d'une tornade de changements destinée à submerger, rapporte Global News. On ne submerge qu'un plus petit que soi.
C'est vrai. Et cela ne change pas ceci : l'asymétrie oblige à négocier. Elle n'oblige personne à dire Monsieur.
Et pourtant, je comprends la tentation inverse. Dire le mot du métro, une fois, en passant. Obtenir la paix. Rouvrir la frontière.
Désolé deviendrait alors une signature au bas d'un accord.
Je comprends. Je refuse.
Dépendre oblige à parler. Pas à plier.
Une déclaration écrite
Le bureau de Dominic LeBlanc
Lundi, la réponse d'Ottawa tenait dans une déclaration écrite du bureau de Dominic LeBlanc, ministre responsable du Commerce Canada–États-Unis.
Son porte-parole, Gabriel Brunet, y écrit que la priorité demeure, « comme c'est le cas depuis 18 mois », de protéger travailleurs, agriculteurs, familles et entreprises contre des mesures qu'il juge injustifiées, selon La Presse canadienne.
Le bureau prend note de l'entrée en vigueur. Il dit se concentrer sur ce qu'Ottawa peut contrôler.
Prendre note
Prendre note. Deux mots de greffier.
Une phrase courte, face à une phrase longue. C'est un choix.
On peut y lire une absence. J'y lis autre chose : un refus de monter sur la scène qu'on lui tendait.
Répondre au Bureau ovale sur le même ton, ce serait déjà accepter la salle, l'horaire et le rôle.
La déclaration ne dit pas quand la table rouvrira. Elle ne répond ni au 95 %, ni au lac, ni au Monsieur. Elle ne dit pas non plus désolé.
Sobre n'est pas absent.
Minuit une, mardi
Un milliard en petits morceaux
La Banque de Montréal estime la valeur des produits désormais interdits à environ 1 milliard de dollars américains, selon La Presse canadienne.
À l'échelle du pays, c'est peu. Selon plusieurs experts cités par Radio-Canada, l'effet économique d'ensemble sera négligeable.
À l'échelle d'une distillerie, d'une laiterie, d'un atelier de motos, ce n'est pas une moyenne. C'est un client qui disparaît à minuit une.
Des années à bâtir
Wine Growers Canada le dit sans détour, selon Global News : même temporaire, une perte d'accès peut laisser des traces durables, parce que les liens avec les importateurs et les détaillants prennent des années à se construire.
Des années pour bâtir. Une nuit pour fermer.
Une distillerie ne vide pas ses fûts en une semaine. Une laiterie ne trouve pas un autre acheteur d'un mois à l'autre.
Le carton reste sur la palette. Le ruban adhésif est posé, lisse sous le pouce. Personne ne le coupera avant longtemps.
Ces gens-là n'ont rien négocié. Ils n'ont rien renié le 21 août. On leur fait pourtant payer l'excuse avant même qu'elle soit dite.
Ils paient.
Minuit une ne s'excuse auprès de personne.
Équitable et victorieux
Un accord « équitable »
Reste l'argument le plus commode : c'est de la négociation. Trump pousse, puis il signe.
Il l'a dit lui-même lundi. Il pense qu'un accord sera conclu, et qu'il sera équitable, rapporte La Presse canadienne.
Dans le même échange, il annonçait qu'il allait tout gagner.
Un accord où l'un gagne tout n'est pas équitable. C'est un reçu.
Dans les propos rapportés lundi par La Presse canadienne et Radio-Canada, aucune contrepartie n'est offerte au Canada. Pas une.
Une pause sans urgence
Son représentant au Commerce, Jamieson Greer, disait vendredi sur CNBC qu'il n'y avait aucune urgence du côté américain, selon La Presse canadienne.
Les négociations sont pour l'essentiel en pause depuis août, écrit Global News.
Une négociation sans urgence, mais avec une date fixée pour les excuses…
Une négociation a deux calendriers. Celle-ci n'en a qu'un.
Et pourtant, on nous demande d'y voir de la stratégie. J'y vois un calendrier à sens unique.
Équitable et tout gagner ne tiennent pas ensemble.
La bouteille et le mot
Ce qui se retire
Voici ma proposition. Séparer la bouteille et le mot.
La loi américaine invoquée par Trump le prévoit elle-même, selon sa proclamation. Une proclamation se suspend. Une proclamation se révoque. Une proclamation se complète ou se modifie.
Une mesure provinciale se discute de la même façon. Un prélèvement se révise. Une tablette se regarnit.
Les provinces ont retiré ces bouteilles. Elles peuvent les remettre. C'est leur calcul, et leur prix.
Ce sont des gestes de commerce. Ils se paient par des gestes en retour, datés, écrits.
Ce qui ne se dit pas
Le mot, lui, ne se négocie pas. Une excuse ne se révoque pas. Un pays qui dit Monsieur une fois le redira à la prochaine proclamation.
Ce n'est pas de l'orgueil. C'est de l'arithmétique : une excuse obtenue sous interdiction apprendrait à celui qui l'obtient que l'interdiction fonctionne.
Désolé restera notre mot de métro. Il ne deviendra pas notre mot de douane.
Nous pouvons rendre une bouteille. Pas un mot.
Le seul désolé qui nous reste
Entre le 19 et le 26 octobre
Trois ou quatre semaines, disait Trump lundi. Le calendrier mène entre le 19 et le 26 octobre.
La proclamation du 8 septembre ne fixe aucune date de fin. Les tablettes, chez nous, resteront ce qu'elles sont.
J'avoue une gêne. Je suis de ceux qui s'excusent quand on les bouscule. Je le fais sans y penser. Lundi, j'ai compris que ce réflexe se lit aussi, ailleurs, comme une faiblesse à exploiter.
Ce réflexe n'est pas une faiblesse. Il suppose un monde où l'autre, en face, s'excuse aussi.
Le mot qu'on garde
Saurons-nous rendre aux tablettes une bouteille américaine sans rendre à Washington le mot qu'il réclame ?
Le seul désolé qui nous reste s'adresse à ceux qui paient depuis minuit une.
Eux, on peut le leur dire. Et leur devoir davantage.
Des tablettes, peut-être. Aucun « Monsieur, nous sommes désolés ».
Sources :
Sources Primaires :
- La Presse canadienne, reprise par L'actualité — Trump attend des excuses, réponse du bureau de LeBlanc, 28 septembre 2026
- Maison-Blanche — proclamation excluant certains alcools canadiens dès le 29 septembre, 8 septembre 2026
- Statistique Canada — Le Quotidien, commerce de marchandises et part des États-Unis en 2025, 19 février 2026
Sources Secondaires :
- Radio-Canada — Trump prédit des excuses canadiennes et se trompe sur 95 %, 28 septembre 2026
- Global News — Trump juge le Canada trop sûr de son dû à la veille de l'interdiction, 28 septembre 2026
- Service de recherche du Congrès — l'article 338 et les interdictions d'importation visant le Canada, 14 septembre 2026
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). ESSAI : Pourquoi le Canada ne doit à Trump aucun « Monsieur, nous sommes désolés ». MadMax. https://mad-max.co/fr/article/essai-pourquoi-le-canada-ne-doit-a-trump-aucun-monsieur-nous-sommes-desoles
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