LETTRE OUVERTE : À vous, Anita Anand, à Toronto, comptez les enfants rentrés, pas les signataires
Madame la Ministre, vous ouvrez ce lundi 28 septembre, à Toronto, une conférence qui ne se jugera que sur un chiffre : les enfants rentrés.
- Madame la Ministre, vous ouvrez ce lundi 28 septembre, à Toronto, une conférence qui ne se jugera que sur un chiffre : les enfants rentrés.
- Ce mois-ci, partout au pays, les enfants ont fait leur rentrée.
- Les bretelles qui scient l'épaule.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Cinq rentrées
Toronto, ce lundi
Madame la Ministre, vous ouvrez ce lundi 28 septembre, à Toronto, une conférence qui ne se jugera que sur un chiffre : les enfants rentrés.
Ce mois-ci, partout au pays, les enfants ont fait leur rentrée. Le sac trop neuf. Les bretelles qui scient l'épaule. La cloche du premier matin.
Un enfant ukrainien emmené au printemps 2022 vient d'en vivre une cinquième loin de chez lui.
Un enfant ne compte pas en années de guerre. Il compte en rentrées.
Une rentrée, c'est un an. Un an de cahiers. Un an d'amis. Un an d'une langue qui s'installe.
Deux jours, trois pays
Le Canada reçoit, avec l'Ukraine et la Norvège, la deuxième conférence internationale sur le retour des enfants ukrainiens, des civils détenus et des prisonniers de guerre. Deux jours, les 28 et 29 septembre.
Ce matin, la Presse canadienne annonçait des ministres européens, des organisations non gouvernementales, et des Ukrainiens revenus de captivité qu'on doit y entendre.
Des salles. Des micros. Des drapeaux sur les tables.
Pas le nombre de délégations. Pas le nombre de discours. Le nombre d'enfants qui dorment ce soir chez eux.
Aucun enfant ne se mesure en conférences.
La marée n'attend pas
New York, 26 septembre
Samedi, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, vous avez parlé de la Nouvelle-Écosse de votre enfance.
Là-bas, avez-vous dit, tout le monde sait une chose : « la marée n'attend pas ». Il faut bouger avec elle.
Vous avez parlé ensuite d'un engagement. Le Canada, avez-vous dit, travaille au « retour sans condition de tous les enfants ukrainiens », des civils détenus et des prisonniers de guerre.
Puis vous avez annoncé Toronto, pour la semaine suivante, sur cette « question urgente ».
Sans condition, dites-vous
Le même discours promettait la mer Noire et nommait l'Iran; je vous écris pour une seule de vos phrases.
Sans condition. Urgente. Deux mots qui engagent celle qui les prononce.
À la même tribune, vous avez dit du Canada qu'il est un partenaire fiable. Fiable, ça se prouve. Avec des dates. Avec des nombres.
Une marée se lit sur une échelle peinte contre le quai. On voit de combien l'eau a monté. On le note, au centimètre.
Je prends vos mots au sérieux. C'est pour cela que je vous écris. Une urgence sans échelle reste une émotion.
Votre urgence mérite la même échelle.
Une marée se mesure. Un retour aussi.
2 573
Le communiqué du 12 septembre
Le 12 septembre, votre ministère a publié l'annonce de Toronto. Elle porte vos propres chiffres.
20 651 dossiers de déportation ou de transfert forcé possibles, confirmés par les autorités ukrainiennes. 2 573 enfants rentrés en Ukraine.
La liste des 339 noms remise à Istanbul a déjà son dossier; je vous parle ici de tout le reste.
Faites la division. Un peu plus d'un enfant sur huit.
Un sur huit. Après quatre ans et demi. Dans une coalition que le Canada copréside.
Un sur huit
Entre vos deux chiffres, un écart de 18 078.
Les deux nombres ne comptent pas exactement la même chose, je le sais. Le second inclut des enfants sortis de l'occupation. L'ordre de grandeur, lui, tient.
Et Kyiv juge le premier chiffre bas. Le commissaire ukrainien aux droits de la personne, Dmytro Lubinets, parle de jusqu'à 150 000 enfants, selon le Kyiv Independent. La commissaire présidentielle aux droits de l'enfant avance de 200 000 à 300 000.
Ce sont des estimations de Kyiv. Je les donne comme telles.
Le Globe and Mail, lui, rapporte qu'environ 1,6 million d'enfants vivent sous occupation.
Huit dossiers pour un retour, après quatre ans et demi.
Quatre-vingt-sept
Le rapport de juillet
Aujourd'hui, le Globe and Mail publiait depuis Kyiv un long récit sur ces retours. On y lit le chiffre qui devrait ouvrir votre conférence.
Plus de 2 600 enfants rentrés en septembre, selon Bring Kids Back UA, l'initiative de la présidence ukrainienne.
Combien sont passés par les voies ouvertes à Montréal ? Ce chiffre-là, je ne l'ai trouvé publié nulle part.
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En juillet, un rapport du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme de l'OSCE désignait le Qatar comme l'acteur diplomatique le plus important sur le plan opérationnel. Selon ce rapport, le Qatar a facilité le retour de 87 enfants.
Quatre-vingt-sept.
Un corridor, des mains
L'organisation ukrainienne Save Ukraine, elle, en a aidé environ 1 763 à rentrer, écrit le Globe.
Qatar, 87 enfants. Save Ukraine, environ 1 763.
Je suis du côté de ceux qui ramènent les enfants un par un. Contre la règle que Moscou leur oppose depuis le début de 2026. Et contre toute clôture de Toronto qui compterait des signataires plutôt que des retours.
Parce qu'au compte de septembre 2026, une ONG a aidé vingt fois plus d'enfants à rentrer que le meilleur médiateur d'État.
Ce n'est pas un reproche au Qatar. C'est une adresse. Les retours ont un chemin. Ce chemin a des visages.
La plupart rentrent par un corridor humanitaire entre l'Ukraine et le Bélarus, précise le Globe.
Les enfants rentrent par des mains, pas par des signatures.
La règle biométrique
Depuis le début de 2026
En face, il y a une décision. Elle n'a pas besoin de missile.
Depuis le début de 2026, les autorités russes exigent des mineurs des documents biométriques pour quitter les territoires occupés, rapportait le Kyiv Independent le 4 septembre.
Un enfant de moins de 14 ans sans passeport doit obtenir un passeport russe pour l'étranger. Avant, un acte de naissance suffisait.
Biométrique. Une photo. Des empreintes. Pour un enfant de huit ans qui veut seulement rentrer.
Le dossier ne donne pas le signataire de la règle. Il en donne l'effet.
Un passeport pour partir
La Russie entrave de plus en plus le départ des mineurs, résume Oleksandra Dvoretska, responsable des politiques de Bring Kids Back UA.
Autrement dit : la sortie passe d'abord par un document russe. Or le communiqué de Montréal, en novembre 2024, exigeait la fin de tout changement du statut personnel des enfants ukrainiens.
Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l'enfant, sont visés depuis mars 2023 par des mandats de la Cour pénale internationale pour la déportation d'enfants. Ils restent des accusés.
Et pourtant, en août, 103 enfants et jeunes sont rentrés des territoires occupés, contre 50 en juillet. Plus de retours. Pas plus faciles, dit Dvoretska.
Pour sortir, un enfant doit d'abord porter un papier russe.
Le 11 mai, à Bruxelles
Faire le point
Le 11 mai, à Bruxelles, vous avez conclu la réunion de haut niveau de la coalition pour le retour des enfants ukrainiens.
Votre communiqué de clôture invitait vos collègues à Toronto. Il promettait qu'on y ferait le point sur les progrès de l'engagement de Montréal.
Le point. Pas un nouvel engagement. Le point sur l'ancien.
Un point, ça se lit. Ça tient sur une page. Ça porte des chiffres.
Le même communiqué saluait cinq nouvelles adhésions à la coalition, dont Chypre, Monaco, le Panama et la Suisse. Il comptait des membres.
Montréal, novembre 2024
Cet engagement date de l'automne 2024, sous votre prédécesseure. Le communiqué conjoint du 1er novembre 2024 porte plus de cinquante signatures d'États et d'organisations.
Il demandait de rendre publics le lieu et le statut des enfants. Il demandait de laisser le Comité international de la Croix-Rouge voir les détenus. Il demandait de cesser les adoptions illégales.
Il engageait aussi à soutenir la réadaptation des enfants rentrés. Et à mener des campagnes de communication pour garder le sujet sous les yeux du monde. Sur ce dernier point, personne ne peut dire que Montréal a échoué.
Le 12 septembre, votre ministère écrivait qu'il fallait désormais « transformer des engagements politiques en résultats tangibles ».
Près de deux ans après Montréal, le verbe est au futur.
Sans compte, un engagement devient une cérémonie.
Cinquante et un membres
Kyiv, 2 février 2024
Je vous dois maintenant le fait qui dérange ma lettre. Je le publie quand même.
Ottawa a fait sa part du travail visible. Je le dis sans détour.
Le Canada n'a pas regardé ailleurs. Il a lancé avec l'Ukraine, à Kyiv, le 2 février 2024, la Coalition internationale pour le retour des enfants ukrainiens. Elle compte aujourd'hui 51 membres.
En mai, votre ministère disait avoir sanctionné plus de 100 personnes et entités pour ces violations. Il ajoutait 3,4 millions à la mission de surveillance des droits de la personne de l'ONU en Ukraine, et prolongeait ce soutien jusqu'à la fin de 2027. Huit personnes de plus ont été sanctionnées le 10 septembre.
Ce qui avance
Et les retours avancent. Environ 2 100 enfants rentrés, écrivait un autre communiqué de votre ministère le 11 mai. 2 573 le 12 septembre.
Quatre mois. Environ 470 enfants de plus.
Les soutiens que cite le Globe, d'après l'OSCE : le Qatar, le Vatican, une initiative de Melania Trump. Une partie du mouvement ne passe pas par Ottawa, et c'est tant mieux.
C'est vrai. Et pourtant, à ce rythme, combler l'écart de 18 078 prendrait plus de douze ans.
Accélérer ne veut pas dire arriver.
Filets de camouflage
Kherson, un matin d'octobre 2022
Maintenant, les corps. Ce sont eux qui paient chaque mois de délai.
Le Globe raconte Denys, orphelin de Kherson. Il a 17 ans quand un autobus vient chercher les enfants de son orphelinat, un matin d'octobre 2022. Direction : un camp en Crimée occupée. On leur promet deux semaines.
Au camp, selon son récit, des moniteurs leur disent : « Personne n'a besoin de vous. »
Dix-sept ans. Un autobus. Deux semaines promises.
Un garçon à qui l'on répète cela pendant des mois…
Deux semaines, disait-on. Denys est rentré en Ukraine en avril 2026.
De l'école à l'armée
Alina avait 15 ans quand son village, près de Marioupol, a été occupé. Emmenée en Russie par sa mère, elle raconte au Globe l'école de là-bas.
Chaque lundi, le drapeau russe monte devant l'école. Trois fois par semaine, les élèves tissent des filets de camouflage pour les troupes. On leur apprend à charger une arme automatique.
Un filet de camouflage se noue à la main. Des heures de corde rêche entre des doigts d'adolescente.
C'est ça, la rentrée, là-bas. Un drapeau. Un filet. Une arme.
Denys, lui, reçoit à Moscou un avis de conscription des mains du directeur de son école. Trois mois pour se présenter.
Moscou veut raccourcir le chemin de l'école à l'armée, dit Dvoretska au Kyiv Independent.
Là-bas, la rentrée mène au bureau de recrutement.
La discrétion des dossiers
Plus de 100 cas par jour
Vous pourriez me répondre ceci, et l'argument est sérieux.
Les retours se négocient dans l'ombre. Save Ukraine travaille chaque jour sur plus de 100 cas, écrit le Globe, et les détails restent confidentiels.
L'engagement de Montréal misait sur des États médiateurs de confiance. Un chiffre publié, une règle nommée, et une porte pourrait se refermer.
C'est la meilleure réponse à ma lettre. Je la prends entière.
Deux totaux déjà publiés
Je ne vous demande aucun nom. Je ne vous demande aucun itinéraire. Je ne vous demande aucun intermédiaire.
Je vous demande des totaux. Votre ministère en publie déjà, le 11 mai, le 12 septembre. Bring Kids Back UA publie les siens. L'OSCE a publié les 87 du Qatar.
Et la règle biométrique n'a rien d'un secret de négociation. Un journal de Kyiv l'a décrite le 4 septembre.
Un total ne trahit personne. Il ne dit ni où, ni comment, ni par qui. Il dit combien.
La confidentialité protège un dossier. Elle ne protège pas un bilan.
Le silence protège un enfant, jamais une moyenne.
1 878 civils
Juin 2026
Toronto ne parle pas seulement d'enfants. Votre annonce le dit.
En juin 2026, le commissaire ukrainien aux droits de la personne avait confirmé 1 878 civils détenus illégalement par la Russie. Selon certaines organisations de la société civile, ils pourraient être jusqu'à 20 000.
Le nombre de prisonniers de guerre, Kyiv ne le publie pas. En août, 9 529 militaires et civils ukrainiens étaient revenus de captivité russe.
Un écart de dix
Neuf mille cinq cent vingt-neuf retours. Aucun nombre en face pour dire combien attendent.
Le silence de Kyiv sur ses prisonniers, je le comprends. Un effectif détenu reste une donnée de guerre.
Et pourtant, l'accès n'est pas un secret. Montréal réclamait en 2024 que le Comité international de la Croix-Rouge puisse voir ces détenus.
Combien de visites depuis ? Votre annonce de septembre ne le dit pas.
1 878 confirmés. Jusqu'à 20 000 estimés. Plus de dix fois l'écart.
Derrière chaque écart, un téléphone qu'on garde près du lit. Un volume qu'on vérifie deux fois. Une sonnerie qui ne vient pas.
Entre ces deux nombres, des familles attendent un appel.
Six millions de dollars
Le 10 septembre
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Le 10 septembre, le Canada a annoncé jusqu'à 6 millions de dollars pour aider l'Ukraine à ramener et réintégrer ses enfants.
Depuis l'invasion à grande échelle, Ottawa a engagé plus de 26 milliards en soutien de toute nature, rappelle votre annonce du 12 septembre.
Six millions sur vingt-six milliards. Moins de 0,03 %.
Je sais : ces milliards couvrent tout, de la défense à la reconstruction, et la défense protège aussi des enfants. La comparaison n'est pas un procès. C'est une échelle.
Jusqu'au corridor
À qui vont ces 6 millions ? Votre annonce du 12 septembre ne le précise pas.
Six millions, c'est une ligne dans un communiqué. Ce devrait être une adresse.
Le Globe rappelle qu'UNICEF, qui aide les enfants rentrés, reçoit des fonds canadiens. Bien. Et ceux qui les font sortir ?
Ramener un seul enfant est un travail colossal, écrit le Globe. Il se paie en billets de train, en chambres, en papiers.
À Washington, une initiative de Melania Trump figure parmi les soutiens que relève l'OSCE. C'est un bon coup de l'administration Trump, et je le nomme ainsi.
Un dollar qui ne passe pas la frontière ne ramène personne.
Pour demain soir
Le 29 septembre
Madame la Ministre, voici mes demandes. Chacune a une date.
Je vous demande de clore Toronto, demain 29 septembre, sur un chiffre : combien d'enfants sont rentrés depuis Montréal.
Je vous demande de publier dans la déclaration finale le point promis le 11 mai, engagement par engagement.
Je vous demande d'y nommer la règle russe des documents biométriques, et d'en exiger le retrait par écrit.
Le 31 décembre
Je vous demande de dire, d'ici le 31 décembre, à qui vont les 6 millions du 10 septembre, et combien de retours ils paient.
Je vous demande, à partir de cette date, un compte public chaque trimestre : enfants rentrés, visites de la Croix-Rouge obtenues, civils libérés.
Cinq demandes. Aucune ne réclame un dollar de plus.
Rien d'impossible. Rien de secret. Seulement une habitude à changer : compter ce qui revient, pas ce qui se signe.
Deux dates, cinq demandes, une seule unité : l'enfant.
Le chiffre de demain soir
Toronto, 29 septembre
Demain soir, les délégations reprendront l'avion. Les badges finiront au fond d'une poche de veston. Les salles se videront.
Une photo de groupe restera. Elle ne dira pas combien.
Je l'avoue : je n'ai pas suivi le compte de Montréal, moi non plus. Près de deux ans ont passé sans que je le réclame. Cette lettre m'est aussi adressée.
Si rien ne change, septembre prochain sera la sixième rentrée loin de chez eux pour les enfants emmenés au printemps 2022.
La sixième rentrée
Qu'exigerons-nous de vous, demain soir, si la déclaration de Toronto ne porte aucun enfant rentré ?
Pour ces enfants, la seule rentrée qui compte, c'est de rentrer.
Une marée se lit contre le quai. Un retour se lit dans une maison où quelqu'un pousse enfin la porte.
Quatre-vingt-sept, 1 763 : comptez les enfants, madame la Ministre.
Sources :
Sources Primaires :
- Affaires mondiales Canada — discours d'Anita Anand à l'Assemblée générale de l'ONU, 26 septembre 2026
- Affaires mondiales Canada — annonce de la conférence de Toronto et chiffres du retour, 12 septembre 2026
- Affaires mondiales Canada — clôture de Bruxelles et bilan de Montréal promis pour Toronto, 11 mai 2026
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). LETTRE OUVERTE : À vous, Anita Anand, à Toronto, comptez les enfants rentrés, pas les signataires. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/lettre-ouverte-a-vous-anita-anand-a-toronto-comptez-les-enfants-rentres-pas-les
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