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La ChroniqueReportage· N° 7767

REPORTAGE : Sous quatre litres, l'interdiction signée par Trump arrête la bouteille du petit distillateur

La bouteille de rye de blé que James Lester vendait aux États-Unis ne passe plus la frontière depuis 0 h 01, ce mardi 29 septembre.

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  1. La bouteille de rye de blé que James Lester vendait aux États-Unis ne passe plus la frontière depuis 0 h 01, ce mardi 29 septembre.
  2. La distillerie de James Lester
  3. La bouteille de rye de blé que James Lester vendait aux États-Unis ne passe plus la frontière depuis 0 h 01 , ce mardi 29 septembre .
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Quelques palettes de rye

La distillerie de James Lester

La bouteille de rye de blé que James Lester vendait aux États-Unis ne passe plus la frontière depuis 0 h 01, ce mardi 29 septembre.

Lester a fondé Sons of Vancouver en 2015, en Colombie-Britannique. Chaque année, il expédiait au sud quelques palettes de ce rye, rapporte CBC News. Moins de 10 % de ses affaires.

Une petite maison. Un produit. Des clients au sud.

Il avait fini, écrit CBC, par s'habituer aux hauts et aux bas des tarifs. Pas à ceci : être exclu du marché américain.

Une bouteille. Pas un fût, pas une citerne. Une bouteille. C'est elle que vise l'annexe : sous quatre litres, elle est interdite.

« C'est un peu triste, pour être honnête », dit-il à CBC.

Le dernier stock

Il lui reste un peu de rye en vente en ligne aux États-Unis. Ce sera le dernier, dit-il, pour on ne sait combien de temps.

Ses clients américains pourraient venir l'acheter chez nous. Ils ne pourraient pas rapporter la bouteille chez eux, note CBC.

Moins de 10 %, c'est peu sur un bilan. C'est beaucoup dans un plan de croissance.

Une caisse de six bouteilles a un poids que les bras connaissent. Dans toutes les petites distilleries, c'est le même geste.

Soulever une caisse, c'est déjà un métier.

Quatre litres

L'annexe I, ligne par ligne

La règle est écrite dans l'annexe de la proclamation du 8 septembre. Il faut la lire comme un inventaire de douane. C'en est un.

Sous quatre litres, le rye est interdit. Sous quatre litres, la vodka l'est aussi. Sous quatre litres, le rhum, la tequila, le mezcal et le brandy suivent. Sous quatre litres, les liqueurs tombent à leur tour. Sous quatre litres, les autres whiskys aussi.

Le gin, la bière, le cidre, le vin mousseux sont interdits dès qu'ils sont conditionnés.

Le liquide ne change pas. Le contenant décide.

Quatre litres, c'est à peu près cinq bouteilles ordinaires de 750 millilitres. Un gros pot de peinture.

Quatre litres. C'est la frontière dans la frontière.

Bouteilles, canettes, barils

Au-delà de quatre litres, l'annexe change de ton. Le rye, le bourbon, la vodka, le rhum n'y sont interdits que s'ils sont conditionnés.

Conditionné, l'annexe le définit : en bouteilles, en canettes, en boîtes, en barils prêts à servir ou dans des contenants semblables, destinés au consommateur.

Le reste n'est pas visé. Le vrac. Celui qui attend un autre embouteilleur.

L'annexe ne donne aucune raison. Elle liste.

Quatre litres, et le produit devient matière première.

Le 15 septembre, le vrac

Deux lignes retirées

Le même 8 septembre, Trump a signé une autre proclamation. Elle modifie la liste des produits canadiens frappés du droit de 50 %.

Sa partie B tient en deux lignes. Les whiskys en contenants de plus de quatre litres. Les liqueurs en contenants de plus de quatre litres.

Pour ces deux lignes, le droit de 50 % ne s'applique plus. Les retraits prennent effet le 15 septembre, selon la fiche de la Maison-Blanche.

Deux lignes. Aucune phrase pour les justifier.

Ce que le vrac devient

Le vrac ne se boit pas tel quel. Il voyage en citerne ou en fût. Il n'a pas encore d'étiquette. Il n'a pas encore de marque.

Il se remplit ailleurs, en bouteilles, sous un nom.

La bouteille canadienne est arrêtée. Les whiskys en vrac de la partie B, eux, entrent sans ce droit de 50 %.

Le fût passe. La bouteille reste.

Le 15 septembre, le fût a gagné. Le 29, la bouteille a perdu. Deux dates, un seul sens.

Voilà l'histoire en une phrase. Le reste raconte qui se trouve de chaque côté de la ligne.

Remplir une bouteille est devenu un geste qui se taxe.

Deux côtés de la frontière

L'avocat de KPMG

Robert Glasgow, avocat en commerce international chez KPMG Law, a lu la même annexe. Il en tire la même carte, selon CBC News.

L'exemption du vrac, dit-il, épargnera en partie les grandes multinationales des spiritueux qui ont des installations d'embouteillage et de mélange des deux côtés de la frontière.

Le poids tombera sur les plus petits. Des brasseries, des distilleries, des vignobles, surtout indépendants, plus dépendants du marché américain.

Qui embouteille où

Une multinationale peut expédier son whisky en vrac et le mettre en bouteille au sud. Deux usines, deux pays. Une seule frontière, franchie avant l'étiquette.

Une petite distillerie remplit ses bouteilles chez elle. Elle n'a pas d'usine de l'autre côté. Elle n'a qu'une adresse.

Je suis donc du côté des petites distilleries qui embouteillent ici, contre l'annexe signée le 8 septembre, parce qu'elle arrête la bouteille de moins de quatre litres et laisse entrer des whiskys en vrac, libérés du droit de 50 % depuis le 15 septembre.

Le texte ne nomme aucune entreprise. Il n'en a pas besoin. La géographie des usines fait le tri.

La mesure dit viser le Canada. Elle vise surtout ceux qui n'ont qu'un seul pays.

Taille unique pour les fûts. Porte close pour les bouteilles.

Deux semi-remorques avant minuit

Lundi, chez Maverick

Craig Peters a fondé Maverick Distillery. Il la dirige. Lundi, il faisait rouler deux semi-remorques vers la frontière, raconte-t-il à Global News.

Le but : passer avant minuit. Avant que tout produit visé soit refoulé.

Deux camions. Une date limite. Une course contre une annexe.

Un camion qui recule vers un quai fait partout le même bip. Il ne dit jamais ce qu'il transporte.

Maverick envoyait d'habitude 20 à 25 % de sa production aux États-Unis. Cette part tombe à zéro, dit-il.

Un quart. Puis rien.

Global News ne dit pas si les deux camions ont passé à temps. Peters, lui, parlait déjà du marché américain au passé.

Un à trois ans

Peters voit un vaste élan de soutien des Canadiens pour leurs marques locales. Il le dit lui-même.

Et pourtant, même avec ce soutien, l'entreprise reste en retrait de là où elle serait si elle pouvait vendre au sud. Il faudra, estime-t-il, un an, deux ou trois avant de compenser le canal perdu.

Nous avions un grand avantage pour fabriquer, dit-il encore. Nous le perdons.

Un pays entier qui achète local ne remplace pas jusqu'à un quart de production en une saison.

Le soutien se compte en bouteilles. Le trou, en années.

Quatre-vingt-treize pour cent

Le communiqué du 9 septembre

Le 9 septembre, Spirits Canada, l'association nationale des producteurs de spiritueux, publiait sa réponse à l'annonce de la veille.

Les États-Unis sont de loin notre marché d'exportation le plus important, écrit-elle. Environ 50 % de la production canadienne de spiritueux dépend de la demande américaine.

En 2025, environ 93 % de la valeur de nos exportations de spiritueux partait vers les États-Unis. Soit 948,6 millions de dollars, selon ses chiffres.

Trois chiffres. Un seul client.

Pour l'industrie entière, près de deux milliards de dollars de production par an, dont la moitié part aux États-Unis, selon l'association citée par Global News.

Sept pour cent ailleurs

Il reste 7 % pour le reste du monde.

Sept. Pour l'Europe, l'Asie, l'Amérique latine réunies.

Ce n'est pas un marché de rechange. C'est une marge.

Les producteurs canadiens ont peu de moyens de remplacer à court terme la demande américaine perdue, conclut l'association.

Le secteur, selon elle, compte près de 48 800 emplois équivalents temps plein au pays.

On ne réoriente pas quatre-vingt-treize dollars sur cent par un communiqué…

Sept pour cent, c'est une porte de service.

Moins de dix pour cent

Ce que disent les économistes

L'argument contraire mérite sa forme la plus forte. Le voici.

Le passage d'un droit de 50 % à un embargo pèse bien moins que le passage du libre-échange à l'embargo, estime l'économiste Joseph Steinberg, de l'Université de Toronto, cité par Global News.

Le droit de 50 % agissait déjà comme une interdiction de fait, ajoute l'avocat Patrick Childress, de Holland & Knight, dans une dépêche de l'Associated Press.

Des vignerons l'ont dit aussi, selon CBC. Le tarif les excluait déjà.

L'argument est sérieux. Il vient d'économistes et d'avocats. Il ne vient pas de Washington.

Il ne sauve pas pour autant la ligne de quatre litres. Il la rend seulement moins visible.

Un tarif qui fermait déjà

Ce n'est pas faux pour un vignoble. Ce n'est pas faux pour la moyenne du pays. Ce n'est pas vrai pour Maverick, qui faisait encore rouler deux camions lundi.

Un marché fermé ne reçoit pas de semi-remorques.

Richard Alexander, président de Beer Canada, le dit en une phrase à Global News : l'interdiction de ce soir transforme un tarif de 50 % en frontière fermée, sans exemption.

Entre un droit qui coûte et une porte qui ferme, il y a des entreprises qui payaient encore.

Cher n'est pas fermé. Fermé, c'est mardi.

Aucune exemption de l'accord

Ce que dit Beer Canada

Le mot d'Alexander mérite qu'on s'y arrête. Sans exemption de l'ACEUM, dit-il.

L'accord Canada–États-Unis–Mexique protège d'autres produits. Pas ceux-là.

Les droits de 10 % liés au travail forcé, par exemple, ne s'appliquent pas aux marchandises conformes à l'ACEUM, rappelle La Presse canadienne.

L'interdiction du 29 septembre, elle, ne connaît pas l'accord. Elle connaît le contenant.

Un traité contre un litre

Un rye conforme aux règles d'origine, fait ici avec du grain d'ici, reste arrêté s'il tient dans une bouteille.

Un whisky en vrac, qu'il soit conforme ou non, passe sous la ligne de la partie B.

Le traité ne pèse rien. Le litre pèse tout.

C'est une hiérarchie nouvelle. Elle n'a été votée nulle part.

Un traité pèse moins qu'un bouchon.

Lodi, Californie

Une vigne de 2 500 hectares

Il faut maintenant regarder de l'autre côté. Cette histoire ne tient pas sans ce détour.

Ironstone Vineyards cultive 2 500 hectares à Lodi, en Californie. Ses vins ne sont plus offerts au Canada depuis un an et demi, rapporte CBC News.

Le Canada comptait pour 20 % de ses exportations, dit Joan Kautz, sa responsable des ventes et du marketing mondiaux. Nous avons bâti ce marché pendant trente ans, dit-elle. Tout a disparu du jour au lendemain.

Trente ans. Une nuit.

Moins 70 %, moins 87 %

En 2025, après le retrait des bouteilles américaines de nos tablettes, les exportations de spiritueux américains vers le Canada ont chuté de 70 %, et celles de vin de 87 %, selon le Distilled Spirits Council, cité par CBC.

Des vignobles californiens auraient déposé leur bilan ou choisi de fermer ces derniers mois, selon des informations relayées par CBC.

Il faut le dire. Notre boycottage a fait mal.

Joan Kautz dit comprendre le message envoyé par nos tablettes vides. Je ne l'aime pas, dit-elle, mais je le comprends.

Ce sont la plupart de nos provinces qui ont vidé ces tablettes, en mars 2025, en réponse aux droits de douane américains. Le petit vigneron de Lodi a payé notre geste comme le petit distillateur de Vancouver paie celui de Washington.

C'est vrai, et je l'écris. Cela ne change pas ceci : des deux côtés, celui qui paie est le même. Le petit. Et la ligne de quatre litres, elle, garantit que le grand passera.

De chaque côté, le petit paie avant le grand.

Ce qu'on boit, ce qu'on est

Un produit qu'on remplace

Pourquoi l'alcool, au juste ?

Parce qu'il se remplace facilement, répond Glasgow. Le client trouve une bouteille locale et passe quand même une bonne soirée. Une riposte de ce genre frappe l'autre pays plus qu'elle ne blesse son propre marché.

Sa remarque vaut pour nos provinces. Elle vaut aussi pour la proclamation.

Une identité en bouteille

Nous nous définissons en partie par ce que nous buvons, dit l'économiste Moshe Lander, de l'Université Concordia, à CBC.

Le bourbon du Kentucky, le vin de Californie. Des symboles avant d'être des lignes de tableau.

C'est ce qui en fait des cibles politiques efficaces, selon lui.

Un symbole se frappe au détail. Là où il porte une étiquette, un nom, une ville.

Une bouteille porte un nom de ville sur son étiquette. Une citerne porte un numéro.

En vrac, il n'a pas encore de nom. Il n'a pas encore de ville.

Frapper l'étiquette, épargner la citerne.

Six cent soixante-treize millions

Les chiffres du Census

Les États-Unis ont importé pour 673 millions de dollars américains de spiritueux canadiens en 2025, selon le Census Bureau cité par CBC.

Le vin : 62,1 millions. La bière : 19,2 millions.

Le vin pèse peu. La bière, moins encore. Le spiritueux porte le coup.

Six cent soixante-treize millions, c'est le compte de Washington, en dollars américains. Spirits Canada, en dollars canadiens, dit 948,6 millions. Deux devises, une même dépendance.

L'alcool forme 87 % de la valeur des produits interdits ce mardi, calcule Jacob Jensen, de l'American Action Forum, selon l'Associated Press.

Ce que la moyenne efface

Le total visé reste petit à l'échelle du commerce entre les deux pays. Jensen l'évalue à 967 millions de dollars pour 2025.

Mais le spiritueux porte presque tout le poids de l'alcool. Et dans le spiritueux, l'annexe choisit encore : la bouteille, pas le vrac.

Un chiffre national dilue. Une ligne d'annexe concentre.

Lequel des deux, du fût ou de la bouteille, a le moins de marge pour encaisser ?

Petit total, grosse entaille pour les petits.

Le client d'en face

Un rye qu'on ne rapporte pas

Lester l'a dit à CBC : il travaillait fort pour bâtir des relations au sud. Il voulait y grandir.

Il y a aussi l'autre bout de la chaîne. Le client américain qui aimait ce rye.

Il ne peut plus le commander chez son détaillant. Il ne peut plus le rapporter d'un voyage. Il ne peut plus compter que sur les dernières bouteilles en ligne.

Le goût d'un voisin

La proclamation dit servir l'intérêt public américain. Ce client-là est un public aussi.

Il n'a rien demandé. Il ne vote pas dans nos provinces.

Qui le lui expliquera ?

Un client perdu ne se retrouve pas par proclamation.

Un verre froid dans la main, un soir d'automne, et une marque qui ne reviendra peut-être pas sur sa tablette.

Voisin privé d'un goût, et personne pour le compter.

La table vide du 29

Ce que demandait Spirits Canada

Le 9 septembre, Spirits Canada pressait Ottawa, les provinces et Washington de revenir à la table avant le 29.

Spirits Canada voulait une solution d'urgence. Spirits Canada voulait un accès au marché stable et prévisible. Spirits Canada voulait protéger les entreprises et les travailleurs des deux côtés.

Le 29 est arrivé. Les négociations sont pour l'essentiel en pause depuis août, écrit Global News.

Vingt jours. Aucune table.

L'association avait fixé une échéance. C'était la bonne date. Ce n'était pas le bon calendrier.

Des décennies de liens

Les producteurs des deux pays ont passé des décennies à bâtir des relations commerciales et des chaînes d'approvisionnement intégrées, rappelait l'association.

La chaîne intégrée, justement, survit au vrac. C'est la petite chaîne, celle qui va du fût à la bouteille dans le même bâtiment, qui casse.

Et pourtant, la déclaration de Spirits Canada ne dit pas un mot de cette ligne de quatre litres.

Elle passe sous le radar. Elle est écrite en petits caractères.

Une annexe ne fait pas de conférence de presse.

La bouteille qu'on remplit ici

Au-dessus, en dessous

Au-dessus de quatre litres, certains whiskys en vrac entrent sans le droit de 50 %. Au-dessus de quatre litres, les liqueurs aussi. Au-dessus de quatre litres, l'embouteilleur du sud garde sa matière.

En dessous, Sons of Vancouver vend ses dernières bouteilles en ligne. En dessous, Maverick compte en années.

J'avoue n'avoir jamais regardé où une bouteille avait été remplie. Je le fais depuis ce matin, et la réponse me gêne.

Devant la tablette

Devant la tablette, cet automne, la main ira-t-elle vers la bouteille remplie ici, ou vers celle qui porte seulement notre drapeau ?

Le fût, lui, a déjà trouvé son chemin.

Et pourtant, la bouteille reste la seule chose qu'on puisse encore choisir.

Au-dessus de quatre litres, un fût. En dessous, un métier.

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). REPORTAGE : Sous quatre litres, l'interdiction signée par Trump arrête la bouteille du petit distillateur. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/reportage-sous-quatre-litres-l-interdiction-signee-par-trump-arrete-la-bouteille-du-petit

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MM
Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

Maxime Marquette écrit l'essentiel des analyses et chroniques publiées sur MadMax — géopolitique, technologie et actualité, sans remplissage.

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