REPORTAGE : À Valcourt, Trump refoule le Spyder dès mardi, et c'est janvier qui paiera
Le 29 septembre à 0 h 01, heure de l'Est, un Can-Am Spyder monté à Valcourt deviendra un objet que les États-Unis refusent d'importer.
- Le 29 septembre à 0 h 01, heure de l'Est, un Can-Am Spyder monté à Valcourt deviendra un objet que les États-Unis refusent d'importer.
- Un roadster monté en janvier
- Le 29 septembre à 0 h 01 , heure de l'Est, un Can-Am Spyder monté à Valcourt deviendra un objet que les États-Unis refusent d'importer.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Trois roues à Valcourt
Un roadster monté en janvier
Le 29 septembre à 0 h 01, heure de l'Est, un Can-Am Spyder monté à Valcourt deviendra un objet que les États-Unis refusent d'importer.
Trois roues. Un guidon. Un moteur. Un roadster, dit BRP, qui le fabrique dans une usine voisine de son siège social, en Estrie.
Une photo de La Presse canadienne, reprise par CBC, montre un Spyder en cours d'assemblage dans les installations de BRP à Valcourt. Elle a été prise en janvier.
Janvier n'a rien d'un détail.
Un objet. Une date. Une usine. Rien d'autre à comprendre, et tout à compter.
Des motoneiges jusqu'en décembre
En ce moment, rapporte La Presse, les employés de l'usine montent des motoneiges. Généralement jusqu'à la fin décembre.
Ensuite, la ligne pivote vers les motos à trois roues.
Autrement dit, le Spyder que Washington refoule mardi n'est pas celui qu'on monte cette semaine. C'est celui de janvier.
Des gants qu'on enfile avant le quart. Le claquement d'une visseuse pneumatique, repris sans fin. C'est le son de n'importe quelle chaîne d'assemblage, et c'est lui que vise une proclamation qui ne l'a jamais entendu.
Trois roues, et une saison qui commence en janvier.
Exclu à 0 h 01
Le huitième jour de septembre
Le texte porte la signature de Donald Trump, datée du 8 septembre 2026. Sa formule finale parle du « huitième jour de septembre ».
Son titre est long. Il annonce l'exclusion de certains produits canadiens, en réponse à une discrimination continue contre le commerce américain dans les véhicules à moteur.
Son effet tient en une phrase. Les produits visés sont exclus pour toute importation faite à compter de 0 h 01, heure de l'Est, le 29 septembre.
La catégorie visée, selon La Presse : les motocyclettes à moteur à combustion interne de plus de 800 centimètres cubes.
Une seule ligne utile
Le même jour, d'autres proclamations ont visé l'alcool, le lactosérum et la mélasse; ce reportage ne suit que la moto.
Exclu. Le mot vient du droit. Il se traduit en gestes simples.
Pas de dédouanement. Pas de concessionnaire. Pas de client au bout de la route.
Jusqu'ici, le Spyder payait pour passer. Mardi, il ne passera plus.
La frontière ne demandera plus combien. Elle dira non. Sans discussion. Sans guichet.
Minuit une, et un roadster devient indésirable.
Déjà taxé à 50 %
Le 22 août
Le Spyder ne découvre pas la frontière mardi.
Le 20 juillet, une première proclamation, la 11048, a conclu que le Canada discrimine le commerce américain par ses tarifs sur les véhicules à moteur. Elle a imposé des droits additionnels.
Le 18 août, Washington les a suspendus trois jours. Le 21, selon la Maison-Blanche, le Canada a « renié » son engagement et cessé de négocier de bonne foi.
Le 22 août à 0 h 01, les droits de 50 % sont entrés en vigueur.
Le 3 septembre, le directeur financier de BRP, Sébastien Martel, l'a dit aux analystes. La gamme touchée par ces 50 %, c'est le Spyder.
Ce que mardi ajoute
Taxé à 50 % depuis août, refoulé dès mardi.
Deux dates. Un seul objet. Aucun changement dans l'objet.
Le Spyder n'a pas changé de moteur entre ces deux dates. Le Spyder n'a pas changé d'usine. Seule la phrase qui le vise a changé.
Je suis du côté de ceux qui, d'ordinaire, montent les Spyder à Valcourt à partir de janvier. Contre la proclamation signée par Donald Trump le 8 septembre. Parce qu'elle remplace, le 29 à 0 h 01, un tarif qu'on pouvait négocier par une porte qu'on ne négocie pas.
Taxer laisse un prix. Exclure ne laisse que la frontière.
Le texte ne nomme pas Valcourt
Six phrases signées
J'ai lu la proclamation en entier. Elle est courte, précise, sans un adjectif de trop.
La proclamation dit que le Canada a « maintenu » sa discrimination après l'entrée en vigueur des droits de 50 %.
La proclamation dit que cet avis vient de hauts responsables de l'exécutif. Ils ne sont pas nommés.
La proclamation dit que les marchandises arrivées avant le 29, mais pas encore mises à la consommation, resteront taxées à 50 %.
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La proclamation dit que les douanes pourront corriger l'annexe par un simple avis au registre fédéral.
La proclamation dit que si l'interdiction est invalidée, les 50 % s'appliqueront de nouveau.
La proclamation dit que tout cela « servira l'intérêt public ».
Elle ne dit pas Valcourt.
Un code de douane
Elle ne dit pas Spyder non plus. La liste des produits est reléguée en annexe, sous le code tarifaire américain 8711.50.00, selon Le Blog Moto.
Un code de nomenclature pour une ville de l'Estrie.
Le texte qui interdit prévoit déjà son propre retour au tarif. Qui sont les hauts responsables qui l'ont recommandé ?
Nulle part le mot Valcourt, et pourtant c'est son adresse.
Le mot « limité »
Le courriel du 24 septembre
Jeudi, le 24 septembre, la porte-parole de BRP, Emilie Proulx, a répondu par courriel à CBC.
L'effet des nouvelles mesures américaines sur l'exercice 2027 devrait être limité, a-t-elle écrit. La vaste majorité de la production et des livraisons de la saison en cours est terminée.
Selon CBC, la porte-parole a aussi précisé que la mesure ne commencera pas à menacer les résultats avant le printemps prochain.
Limité. Le mot est exact. Il porte une date.
Le printemps. Janvier. Deux mots qui disent la même chose. Pas maintenant. Plus tard.
Soixante millions l'an prochain
Le 3 septembre, Sébastien Martel chiffrait autre chose. Pour le seul Spyder, sous le tarif de 50 %, un vent contraire d'environ 60 à 65 millions de dollars l'an prochain.
« Limité », écrit la porte-parole. Soixante à soixante-cinq millions, disait le directeur financier trois semaines plus tôt. C'était avant que la porte se ferme.
Pour tous ses produits vendus aux États-Unis, BRP prévoit une exposition nette aux tarifs de 200 millions cette année, et d'environ 225 millions sur une année complète, a dit Martel.
Au printemps, rapporte le Globe and Mail, l'entreprise redoutait 500 millions pour le reste de l'exercice. Son action avait alors chuté de 30 %.
Une entreprise qui compte aussi finement ne choisit pas « limité » au hasard. Elle parle de son exercice. Pas de sa ligne de montage.
Limité cette année veut dire reporté à la suivante.
Un tarif est un nombre
Ce qu'on négocie
Barry Appleton codirige le Centre de droit international de la New York Law School. Il a parlé à CBC.
Une interdiction, selon lui, est très difficile à lever. Un tarif, on peut le faire baisser : c'est un nombre. Une interdiction, en général, reste.
On peut négocier 50 %. On peut négocier 25 %. On peut négocier une date, une exemption, un quota.
Zéro ne se négocie pas.
Une porte sans chiffre
Le Spyder payait un prix d'entrée. Dès mardi, il n'y aura plus de prix à faire bouger.
Et pourtant, un Spyder refoulé ne rapporte pas un dollar au Trésor américain. Le tarif de 50 % rapportait quelque chose. L'exclusion ne rapporte rien.
Washington renonce à percevoir pour mieux fermer.
Le Trésor n'y gagne rien. Valcourt y perd une route.
Une porte fermée ne se découpe pas en tranches. Elle ne se réduit pas de moitié. Elle s'ouvre, ou elle reste close.
Un nombre se discute. Une porte fermée se subit.
Harley-Davidson, même seuil
800 centimètres cubes des deux côtés
Voici l'argument le plus fort de Washington. Je le prends tel quel.
Le Canada taxe les véhicules américains, dit la proclamation, et il a maintenu cette discrimination. En août, Ottawa a même inscrit les motos américaines, Harley-Davidson comprise, sur sa liste de contre-tarifs de 50 %, rapporte CBC.
Selon Le Blog Moto, la taxe canadienne, appliquée depuis septembre, vise les motos thermiques américaines de plus de 800 centimètres cubes. Même seuil, au centimètre cube près.
Le Globe and Mail range Indian Motorcycle parmi les symboles américains touchés. Réciprocité, donc.
Cinquante, le plafond de la loi
L'argument tient jusqu'à l'ordre des dates. Le Spyder payait 50 % depuis le 22 août. La taxe canadienne sur les motos a suivi, en septembre.
Il tient ensuite jusqu'à un chiffre. Le texte américain le donne lui-même : l'article 338 autorise des droits additionnels de 50 % au plus.
Ottawa a répondu à 50 % par 50 %. Washington répond à 50 % par l'exclusion, l'étape que la loi réserve au pays qui « maintient » sa discrimination.
Taux contre taux, d'un côté. Taux contre porte, de l'autre.
Ce n'est pas un miroir. C'est un cran de plus. Le seul cran que la loi gardait en réserve.
Même seuil des deux côtés, mais pas la même arme.
Notre riposte a aussi une adresse
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Des motos de l'Iowa
Je dois maintenant écrire ce qui coûte à mon propre côté.
Notre taxe de 50 % ne frappe pas la Maison-Blanche. Elle frappe une moto américaine à l'entrée du Canada, puis celui qui l'achète ici.
Selon Le Blog Moto, toutes les Indian actuellement assemblées en Iowa dépassent le seuil. Chez Harley-Davidson, le plus petit moteur fait 975 centimètres cubes.
6 434 Harley vendues ici
La même source chiffre à 6 434 les Harley-Davidson vendues au Canada en 2025.
Ce sont des concessionnaires canadiens. Ce sont des mécaniciens canadiens. Ce sont des motards canadiens, qui risquent de payer plus cher la même machine.
Un tarif se paie d'abord à l'importation. Il finit souvent à la caisse.
C'est vrai, et cela ne change pas ceci : notre riposte laisse un nombre sur la table. Dès mardi, la leur n'en laissera plus aux motos.
Je préfère l'écrire moi-même. Un lecteur américain l'aurait écrit à ma place.
Notre taxe aussi finit dans un garage.
Le Spyder de janvier
La ligne qui pivote
Revenons à la ligne.
Fin décembre, si le calendrier habituel tient, la dernière motoneige de la saison quittera l'assemblage. Les postes changeront de pièces. Les gabarits aussi.
En janvier, d'ordinaire, Valcourt passe au Spyder.
Ce sera le premier janvier où le roadster monté ici n'aura plus la route du sud, si rien ne bouge d'ici là.
Une saison sans route
Je l'avoue. Je ne sais pas ce que BRP décidera pour cette saison. L'entreprise ne l'a pas dit. C'est ce silence qui m'inquiète le plus.
La Presse l'écrivait le 9 septembre : BRP a un peu de temps devant lui avant d'être confronté à des décisions. Le portrait pourrait changer si la détente tarde.
Il y a, dans toutes les usines de véhicules du Nord, ces matins de janvier. Les portes qui claquent sur le froid. Les bottes qu'on frappe contre le seuil. Le premier moteur qu'on démarre au banc, et qui remplit l'atelier.
Un monteur ne signe pas de proclamation. Il serre des boulons. Il reconnaît une pièce au toucher, les gants à moitié retirés. Il sait, à la fin du quart, combien de machines sont sorties.
Cette année, ces matins porteraient une question de plus.
Pour qui, ce Spyder ?
Une ligne peut pivoter. Une frontière fermée, non.
De l'autre côté du comptoir
Un coût connu
La frontière a deux côtés. Le second a un concessionnaire.
Mark Sheffield conseille la National Powersports Dealer Association, qui porte la voix de concessionnaires américains de sports motorisés. Sur LinkedIn, rapporte le Globe and Mail, il a écrit qu'un concessionnaire sait gérer un coût connu.
Ce qu'il gère mal, selon lui, ce sont des règles qui changent vite.
Commandé, en transit, promis
Surtout quand l'inventaire est déjà commandé, en transit ou promis à des clients.
Disponibilité, prix, valeur des motos d'occasion : il énumère ce que l'interdiction dérange chez les détaillants.
Landon French préside Moto Canada, qui regroupe fabricants, distributeurs et détaillants de motos et de scooters. Il demande aux deux gouvernements de reculer et de revenir à la table. C'est, dit-il, la seule issue.
Ce coût-là ne figure dans aucune annexe.
Un motard américain qui attendait un Spyder neuf n'a rien signé. Un monteur de Valcourt non plus.
Chez le concessionnaire, l'incertitude coûte plus que le prix.
Ottawa dit « injustifié »
Le soir du 8 septembre
Le soir de la signature, le ministre responsable du Commerce Canada–États-Unis, Dominic LeBlanc, a réagi sur les réseaux sociaux, rapporte CBC.
Sa priorité, a-t-il écrit, reste de protéger travailleurs, agriculteurs, familles et entreprises contre ces gestes « injustifiés ». Il se disait en contact avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer.
Deux jours plus tard, Carney
Le 10 septembre, Mark Carney a dit que son gouvernement examine de près les interdictions et les nouveaux tarifs. Pour certaines entreprises et certains secteurs, a-t-il reconnu selon CBC, l'effet est important, et une réponse existe.
Une réponse existe. Laquelle, pour le Spyder ?
Le nom de Valcourt n'apparaît pas dans ces déclarations, telles que CBC les rapporte.
Ce n'est pas un reproche. Un ministre parle au nom d'un pays. Un pays, lui, se défend aussi usine par usine.
Protéger les travailleurs commence par nommer leur usine.
Mexique, Vietnam, Valcourt
Le Ryker n'est pas visé
BRP n'est pas une usine. C'est une carte.
Le Ryker, son autre trois-roues, échappe à l'interdiction, rapporte le Globe and Mail. Ses motos à deux roues aussi. Ni l'un ni les autres ne sont fabriqués au Canada.
Selon Bloomberg, les deux-roues sortent du Mexique, et la production du Ryker passe du Mexique au Vietnam.
Le 3 septembre, le président de BRP, Denis Le Vot, l'a confirmé aux analystes : le Ryker sera le premier modèle fabriqué dans la nouvelle usine vietnamienne de l'entreprise.
Une leçon pour les usines
Faites le calcul d'un conseil d'administration. Des trois-roues. Trois pays. Un seul exclu.
Une usine vit de ses marchés. Le Spyder de Valcourt perd le plus proche.
La leçon que l'exclusion enseigne serait simple : ne rien fabriquer au Canada qui doive franchir cette frontière.
Rien n'indique que BRP la retiendra. Sur son site, l'entreprise présente Valcourt comme son foyer, là où tout a commencé.
Et pourtant, une proclamation n'a pas besoin de gagner devant un tribunal pour faire ce travail-là. Il lui suffit de durer.
Déménager une usine va plus vite que déménager une ville.
Une goutte d'eau, une ville
5 092 motos
À l'échelle du pays, le chiffre est petit. Le Canada n'a exporté que 5 092 motos de tous types en 2025, selon CBC.
La Presse évalue à environ 80 millions de dollars américains les exportations canadiennes de motos de plus de 800 centimètres cubes l'an dernier. Une goutte d'eau, écrit le journal, face à tout ce que le Canada expédie.
Le Québec d'abord
La goutte tombe pourtant à un endroit précis. CBC et le Globe and Mail l'écrivent tous deux : l'interdiction des motos frappe durement le Québec, où le gouvernement Carney tient une base électorale importante.
C'est une goutte pour Ottawa. C'est une goutte pour Washington. Pour la ligne du Spyder, c'est la saison entière.
Un chiffre national lisse tout. Il range Valcourt dans la même colonne que le reste du pays. Il rend l'usine invisible.
Le choix du produit viserait donc une adresse autant qu'un volume. C'est une déduction. La Maison-Blanche ne l'a pas écrite.
Valcourt.
Petite pour le pays, entière pour une ville.
Une saison mise en gage
Mardi, 0 h 01
Mardi, à 0 h 01, rien ne fera de bruit à Valcourt.
Les motoneiges continueront de sortir. La saison en cours est presque entièrement livrée, dit BRP. Le coût, lui, attend janvier et le printemps.
Le 22 août, un nombre. Le 29 septembre, une porte.
Si janvier arrive sans que la moto soit sur la table…
Une saison sur la table
Une négociation d'État se compte en pourcentages et en milliards. Une usine se compte en saisons.
À la table, on parle de secteurs. On parle de taux. On parle de délais. Une ligne de montage de l'Estrie mérite d'y avoir sa phrase, avec son nom.
Une saison de travail à Valcourt pèsera-t-elle moins qu'un point de pourcentage dans la négociation ?
Le chiffre de 5 092 motos ne répond pas. Le mois de janvier, si.
D'ici là, la ligne montera des motoneiges.
Refoulé dès mardi, le Spyder de janvier cherche sa route.
Sources :
Sources Primaires :
- Maison-Blanche — proclamation excluant les motos canadiennes, 8 septembre 2026
- CBC News — les interdictions du 29 septembre et le courriel de BRP, 27 septembre 2026
- BRP — transcription de l'appel aux analystes du 3 septembre, publiée le 9 septembre 2026
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). REPORTAGE : À Valcourt, Trump refoule le Spyder dès mardi, et c'est janvier qui paiera. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/reportage-a-valcourt-trump-refoule-le-spyder-des-mardi-et-c-est-janvier-qui-paiera
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