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La ChroniqueTribune· N° 852

LETTRE OUVERTE : Madame von der Leyen, l'Europe doit choisir entre la Chine et elle-même

Madame la Présidente, permettez-moi de commencer par un chiffre. En 2025, l'Union européenne a enregistré son plus grand déficit commercial jamais mesuré avec la Chine : 360 milliards d'euros. Un milliard d'euros par jour, tous les jours, pendant toute l'année. Pour la première fois dans l'histoire, chaque État membre de l'UE — tous les vingt-sept — a terminé l'année avec un dé

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  1. Madame la Présidente, permettez-moi de commencer par un chiffre. En 2025, l'Union européenne a enregistré son plus grand déficit commercial jamais mesuré avec la Chine : 360 milliards d'euros. Un milliard d'euros par jour, tous les jours, pendant toute l'année. Pour la première fois dans l'histoire, chaque État membre de l'UE — tous les vingt-sept — a terminé l'année avec un dé
  2. LETTRE OUVERTE : Madame von der Leyen, l'Europe doit choisir entre la Chine et elle-même
  3. Introduction : La lettre que l'Europe n'ose pas écrire à elle-même
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

LETTRE OUVERTE : Madame von der Leyen, l'Europe doit choisir entre la Chine et elle-même

Introduction : La lettre que l'Europe n'ose pas écrire à elle-même

360 milliards d'euros — un chiffre qui dit tout

Madame la Présidente, permettez-moi de commencer par un chiffre. En 2025, l'Union européenne a enregistré son plus grand déficit commercial jamais mesuré avec la Chine : 360 milliards d'euros. Un milliard d'euros par jour, tous les jours, pendant toute l'année. Pour la première fois dans l'histoire, chaque État membre de l'UE — tous les vingt-sept — a terminé l'année avec un déficit commercial envers Pékin. Vous l'avez dit vous-même, lors du sommet du G7 à Évian le 15 juin 2026 : « Ce n'est pas un modèle soutenable. »

Vous avez raison, Madame la Présidente. Et pourtant, l'Union européenne s'est séparée du Conseil européen de Bruxelles du 19 juin 2026 sans mesures concrètes, sans liste de secteurs protégés, sans mécanisme de réciprocité doté de calendrier. Les dirigeants ont « demandé à la Commission d'explorer des défenses commerciales renforcées ». Merci. Pendant ce temps, les importations chinoises dans l'UE ont augmenté de 45 % en cinq ans. Je prends ma plume — symboliquement — pour vous demander : quand passons-nous de l'analyse à la doctrine ?

Ce que cette lettre n'est pas

Cette lettre ouverte n'est pas un appel au découplage irresponsable. Elle n'est pas une lettre anti-chinoise. La Chine est un partenaire commercial réel, avec des interdépendances que ni l'Europe ni Pékin ne peuvent ignorer. Elle n'est pas non plus une attaque personnelle contre votre leadership — votre engagement sur ce dossier est réel, votre analyse lucide, et votre volonté de doter l'Europe d'outils de défense commerciale plus robustes est légitime.

Cette lettre est un appel à la cohérence entre ce que l'Europe dit et ce qu'elle fait. Entre le diagnostic et le remède. Entre la déclaration de Bruxelles et la doctrine de réciprocité que nous n'avons pas encore formalisée. Elle est écrite par quelqu'un qui croit profondément que l'Europe unie est la meilleure réponse aux défis du siècle — et qui s'inquiète que l'Europe soit en train de perdre sa capacité à s'unir sur ce qui compte.

Le déficit commercial comme symptôme d'une dépendance structurelle

360 milliards ne racontent qu'une partie de l'histoire

Madame la Présidente, le chiffre de 360 milliards d'euros de déficit commercial est révélateur, mais il ne dit pas tout. Ce que les statistiques d'Eurostat montrent également, c'est la nature de ce déficit : en valeur, le déficit a plus que doublé en dix ans, mais en volume, il a été multiplié par cinq sur la même période. Cela signifie que nous importons beaucoup plus de marchandises chinoises, dont le prix unitaire a baissé. Ce sont des produits bon marché, massivement subventionnés par l'État chinois, qui entrent à des prix inférieurs à leurs coûts de production — ce que le droit commercial international appelle « dumping » — et qui érodent notre base industrielle.

À la fin du premier trimestre 2026, le déficit avait déjà atteint 98 milliards d'euros — le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. La trajectoire n'est pas une question de conjoncture. C'est structurelle. Les 29 millions d'emplois que la Banque centrale européenne estime « à très haut risque dans les prochains mois en raison du déficit commercial » ne sont pas une métaphore politique. Ce sont des familles, des régions, des économies locales.

Les dépendances critiques que le chiffre ne montre pas

Au-delà du déficit brut, il y a la question des dépendances critiques. Selon l'Institut Allianz, l'Europe a aujourd'hui environ 400 dépendances critiques envers la Chine, contre 253 en 2016. Un tiers des importations chinoises en Europe concerne des produits pour lesquels nous n'avons pas d'alternative raisonnablement accessible à court terme — terres rares, batteries, certains composants électroniques. Cette dépendance signifie que dans un scénario de tension géopolitique majeure — un conflit à Taïwan, par exemple — l'Europe ne pourrait pas maintenir son économie à sa capacité actuelle pendant une période prolongée.

Vous avez utilisé l'expression juste : « de-risking, pas decoupling ». Mais le de-risking requiert un inventaire précis des risques et un plan de réduction sur un calendrier défini. La question que je vous pose est simple : existe-t-il, quelque part dans les tiroirs de la Commission, un plan avec des objectifs précis de réduction des dépendances critiques, secteur par secteur, avec des jalons et des budgets ? Si oui, pourquoi n'est-il pas public ? Si non, pourquoi ?

La politique de « de-risking » : belle doctrine, exécution insuffisante

Depuis 2023, des mots et peu de mesures

Madame la Présidente, depuis votre discours emblématique de 2023 sur le « de-risking » — qui a marqué un vrai tournant dans le positionnement de la Commission sur la Chine — que s'est-il passé concrètement ? L'UE a imposé des droits de douane sur les véhicules électriques chinois — une mesure bienvenue, mais sur un seul secteur. Elle a lancé 18 enquêtes anti-dumping et anti-subventions dont 18 ciblent des producteurs chinois — c'est significatif. Elle a adopté le Foreign Subsidies Regulation — un outil utile mais dont la mise en œuvre est encore naissante.

Et dans le même temps, le déficit commercial avec la Chine a continué d'augmenter. Les importations chinoises ont continué de croître. Les investissements directs européens en Chine — et vice-versa — ont continué de tisser des interdépendances que toute vraie politique de de-risking devra éventuellement traiter. Le décalage entre la rhétorique et les faits économiques n'est pas un problème de communication. C'est un problème de gouvernance.

Le verrou politique : les 27 qui ne s'accordent pas

Je ne vous apprendrai rien, Madame la Présidente : une partie importante du problème est la difficulté d'unir 27 États membres autour d'une politique commerciale cohérente envers la Chine. L'Allemagne — qui a longtemps été la championne du commerce avec Pékin — a récemment changé de ton, notamment depuis les déclarations du chancelier Merz sur le déficit « pas sain ». Mais les pays plus petits ou plus dépendants des investissements chinois — la Hongrie de Orbán en tête — persistent à bloquer les mesures les plus ambitieuses.

La solution institutionnelle n'est pas simple. Mais le Conseil européen de juin 2026 a donné à la Commission un mandat pour développer de nouveaux outils de défense commerciale. C'est un signal. La question est de savoir si la Commission va l'utiliser avec la détermination qui s'impose — en proposant des mesures concrètes avant le discours sur l'État de l'Union en septembre 2026 — ou si elle va l'utiliser pour produire un rapport de plus qui recommandera d'étudier la question.

Le modèle d'interdépendance actuel est une bombe à retardement

Les enseignements du gaz russe

Madame la Présidente, l'Europe a appris — douloureusement — ce que signifiait dépendre d'une puissance autocratique pour une ressource stratégique. La dépendance au gaz russe, construite sur des décennies de calculs économiquement rationnels mais stratégiquement aveugles, s'est transformée en vulnérabilité existentielle quand Moscou a décidé d'utiliser l'énergie comme arme après le 24 février 2022. La transition énergétique forcée de 2022-2023 a coûté des centaines de milliards d'euros à l'économie européenne.

La dépendance à la Chine pour les composants industriels critiques, les terres rares, les batteries et certaines technologies de transition énergétique est le gaz russe du XXIe siècle. Ce n'est pas une métaphore alarmiste — c'est une analyse structurelle. Si Pékin décidait, dans un contexte de tension autour de Taïwan ou sur tout autre sujet, d'utiliser ses exportations comme levier de pression, l'Europe se trouverait dans une position de vulnérabilité analogue à celle qu'elle a connue avec le gaz. La différence, c'est qu'on ne peut pas remplacer des terres rares chinoises aussi vite qu'on peut ouvrir un terminal de GNL.

Les secteurs les plus à risque

Les secteurs où la dépendance critique envers la Chine est la plus aiguë, selon les analyses disponibles, incluent : les aimants permanents et terres rares (essentiels pour les moteurs électriques, les éoliennes, et les systèmes de défense), les batteries pour véhicules électriques (où la Chine contrôle l'ensemble de la chaîne de valeur des matériaux à l'assemblage), les panneaux solaires (plus de 80 % des composants viennent de Chine), et certaines molécules pharmaceutiques actives. Dans chacun de ces secteurs, une décision politique de Pékin de restreindre les exportations créerait une crise immédiate pour l'industrie et la défense européennes.

La Chine a d'ailleurs démontré sa volonté d'utiliser ce levier. Les restrictions chinoises sur les exportations de gallium et de germanium en 2023, suivies des restrictions sur le graphite en 2024, ont constitué des avertissements explicites. Pékin ne cache pas qu'il dispose de ces instruments. La question est de savoir si l'Europe va continuer à les ignorer jusqu'à ce qu'ils soient utilisés contre elle.

La réciprocité comme doctrine : pourquoi c'est juste et nécessaire

Le principe fondamental : égalité des armes

Madame la Présidente, la doctrine de réciprocité commerciale n'est pas du protectionnisme — c'est l'application du principe fondamental de l'égalité des armes dans le commerce international. L'UE offre à la Chine un accès à son marché de 450 millions de consommateurs parmi les plus riches du monde. En retour, les entreprises européennes font face en Chine à des barrières tarifaires et non-tarifaires significatives, à des exigences de transfert de technologie, à des restrictions sur la propriété étrangère dans des secteurs stratégiques, et à une concurrence avec des entreprises d'État qui bénéficient de subventions que leurs homologues européens ne peuvent pas égaler.

Ce n'est pas une relation de marché libre — c'est une asymétrie structurelle. La réponse appropriée n'est pas le découplage total, qui serait économiquement coûteux et diplomatiquement contre-productif. La réponse appropriée est de conditionner le maintien de l'accès au marché européen à des progrès vérifiables sur l'accès réciproque au marché chinois. Non comme punition, mais comme logique de base : les marchés ouverts méritent des marchés ouverts en retour.

Les outils existent déjà — il faut les utiliser

L'UE dispose déjà d'un arsenal d'instruments commerciaux : les mesures anti-dumping, les droits compensateurs, l'Instrument de défense internationale (IDS), le Foreign Subsidies Regulation, l'Anti-Coercion Instrument (ACI). Ces outils ont été développés précisément pour répondre à des situations comme celle-ci. Mais leur utilisation est encore trop timide, trop lente, et trop fragmentée pour constituer une doctrine cohérente de réciprocité.

Ce que nous demandons — ce que beaucoup d'observateurs, d'économistes, et d'industriels européens demandent — n'est pas l'invention de nouveaux outils. C'est leur mobilisation systématique, coordonnée, et rapide dans le cadre d'une stratégie explicite. Donnez-nous la stratégie. Publiez-la. Rendez-la visible. Les citoyens européens et les entreprises ont le droit de savoir comment leur continent entend gérer cette relation commerciale asymétrique.

L'enjeu géopolitique : entre commerce et géopolitique

Le commerce et la guerre en Ukraine

Madame la Présidente, il y a un lien direct entre le déficit commercial de l'UE avec la Chine et la guerre en Ukraine. La Chine est le principal partenaire économique de la Russie depuis que les sanctions occidentales ont isolé Moscou des marchés financiers et commerciaux internationaux. Pékin achète le pétrole et le gaz russes que les Européens ont cessé d'importer. Il fournit à la Russie les biens à double usage dont son économie de guerre a besoin. Il maintient en vie une économie russe que les sanctions auraient dû faire suffoquer.

En continuant à enrichir Pékin à hauteur d'un milliard d'euros par jour, l'Europe finance indirectement l'économie qui soutient la machine de guerre russe. Je pose la question directement : l'UE a-t-elle jamais calculé précisément quel pourcentage de ses dépenses de défense supplémentaires en soutien à l'Ukraine sont compensées par les revenus que la Chine retire de son commerce avec l'Europe et reverse à la Russie ? La réponse m'intéresserait.

Xi Jinping et les puissances moyennes

En juin 2026, plus d'une douzaine de dirigeants mondiaux ont fait le déplacement à Pékin pour rencontrer Xi Jinping. Ces visites — du nouveau premier ministre bangladais Tarique Rahman au premier ministre canadien Mark Carney — s'inscrivent dans une stratégie délibérée de Xi pour repositionner la Chine comme pôle d'attraction alternatif pour les « puissances moyennes » qui cherchent à naviguer dans un monde où l'Amérique de Trump est moins prévisible. Cette stratégie fonctionne partiellement à cause des faiblesses de la réponse occidentale.

Si l'Europe veut rester un pôle attractif pour ces mêmes puissances moyennes — et pour les nations du Sud Global — elle doit offrir une alternative crédible, pas seulement une rhétorique de valeurs. La crédibilité de cette alternative passe en partie par la démonstration que l'Europe gère sa propre relation avec la Chine avec intelligence et fermeté, plutôt que de subir l'asymétrie sans y répondre.

Ce que la réciprocité devrait concrètement signifier

Trois piliers d'une doctrine de réciprocité

Madame la Présidente, permettez-moi de proposer trois piliers concrets pour une doctrine de réciprocité commerciale avec la Chine. Premier pilier : l'accès conditionnel. Les marchés publics européens, les grands contrats d'infrastructure, et les appels d'offres dans les secteurs stratégiques devraient être conditionnels à l'accès équivalent des entreprises européennes aux marchés publics chinois. Ce principe de réciprocité simple est déjà appliqué par certains États membres de façon ad hoc — il devrait devenir une politique commune.

Deuxième pilier : la transparence des subventions. Le Foreign Subsidies Regulation européen est un outil prometteur, mais son application doit être accélérée et systématisée pour couvrir tous les secteurs où des entreprises chinoises bénéficiant de subventions d'État participent à des appels d'offres européens. Troisième pilier : la diversification active. L'UE doit financer activement des chaînes d'approvisionnement alternatives pour les 400 dépendances critiques identifiées — avec des budgets, des délais, et des responsabilités clairs. Ce n'est pas du luxe stratégique. C'est de la sécurité nationale.

Ce que la réciprocité n'est pas

La réciprocité n'est pas du protectionnisme aveugle. Nous ne cherchons pas à fermer nos marchés à toutes les marchandises chinoises — cela serait économiquement irrationnel et diplomatiquement suicidaire. Nous cherchons à corriger une asymétrie qui n'est pas le résultat d'un marché libre mais d'un système délibérément conçu pour favoriser les exportateurs chinois au détriment des producteurs européens. Distinguer la concurrence équitable de la compétition déloyale n'est pas du nationalisme économique — c'est du bon sens commercial.

La réciprocité n'est pas non plus un isolement de la Chine. L'Europe a besoin de la Chine pour des enjeux globaux — le changement climatique, la régulation de l'IA, la prévention des pandémies. Couper les ponts diplomatiques avec Pékin serait une erreur. Ce que nous demandons, c'est de gérer la relation commerciale avec la fermeté que sa dimension économique requiert, tout en maintenant les canaux diplomatiques nécessaires sur les enjeux planétaires.

Le calendrier politique : la fenêtre se referme

Septembre 2026 : le discours sur l'État de l'Union

Madame la Présidente, votre discours sur l'État de l'Union en septembre 2026 représente une fenêtre d'opportunité politique majeure. C'est le moment où vous pouvez annoncer non pas une étude de plus, mais une doctrine commerciale européenne claire, avec des secteurs prioritaires, des mécanismes de mise en œuvre, et un calendrier. Ce serait un signal fort aux entreprises européennes, aux États membres, à nos partenaires commerciaux, et à Pékin lui-même : l'Europe a décidé de gérer cette relation avec sérieux.

Le timing politique est favorable. Le Conseil européen vous a donné un mandat. L'opinion publique européenne est, selon les sondages disponibles, largement favorable à une posture plus ferme envers la Chine. Même les milieux d'affaires, longtemps opposés à toute mesure susceptible de perturber les relations commerciales sino-européennes, commencent à comprendre que l'environnement actuel est insoutenable. La fenêtre d'opportunité politique est là. Elle ne restera pas ouverte indéfiniment.

Ce qui se passera si l'Europe ne choisit pas

Si l'Europe ne formule pas une doctrine claire de réciprocité dans les prochains mois, voici ce qui va probablement se produire. Le déficit commercial avec la Chine va continuer d'augmenter. Des secteurs industriels européens supplémentaires vont subir la concurrence déloyale des exportateurs chinois subventionnés. Les pressions sur les États membres pour agir unilatéralement vont s'intensifier, menant à une fragmentation de la réponse européenne. Et la Chine — qui ne manque pas de stratèges à long terme — va continuer d'approfondir ses dépendances pour les rendre plus difficiles à démanteler.

L'histoire économique montre que les asymétries structurelles ne se résolvent pas d'elles-mêmes. Elles s'accumulent jusqu'au point de rupture — qui prend alors la forme d'une crise plutôt que d'une transition planifiée. L'Europe a encore la possibilité de gérer cette transition de façon ordonnée. Cette possibilité existe aujourd'hui. Elle n'existera pas toujours.

L'enjeu pour les citoyens européens

Les emplois industriels en première ligne

Madame la Présidente, derrière les chiffres macro-économiques se trouvent des travailleurs. Les 29 millions d'emplois que la BCE estime à risque ne sont pas des statistiques abstraites — ce sont des usines dans les Midlands britanniques qui ferment face aux voitures électriques chinoises moins chères, des aciéries en Allemagne sous pression des aciers subventionnés, des fabricants de panneaux solaires en Espagne et en Italie qui ne peuvent pas concurrencer les prix chinois. Ce sont des votes populistes qui se forment dans ces vallées industrielles, et qui finissent par éroder la coalition pro-européenne si les institutions européennes ne montrent pas qu'elles défendent les intérêts de leurs citoyens.

La crise du populisme en Europe n'est pas étrangère à la mondialisation non gérée. Les forces nationalistes qui cherchent à fragiliser le projet européen se nourrissent du sentiment que Bruxelles protège les intérêts des grandes entreprises et des traités de libre-échange plutôt que ceux des travailleurs. Démontrer que l'Union européenne est capable de défendre ses intérêts commerciaux de façon ferme et efficace est aussi une façon de défendre le projet européen contre ses adversaires internes.

Le consommateur européen face à des prix bas qui cachent des coûts élevés

Il y a un argument fréquent contre les mesures de réciprocité commerciale : les consommateurs bénéficient des prix bas des importations chinoises. C'est vrai à court terme. Un panneau solaire chinois à 100 euros est moins cher qu'un panneau européen à 200 euros. Un véhicule électrique chinois à 25 000 euros est moins cher que son équivalent européen à 40 000 euros. Mais ces prix bas cachent des coûts que le consommateur paie autrement : par les impôts qui financent les aides aux industries menacées, par le chômage dans les régions désindustrialisées, et par la vulnérabilité stratégique d'une économie qui a perdu sa capacité à produire des biens essentiels.

Le calcul économique complet — qui intègre les externalités sociales et stratégiques — ne penche pas aussi clairement en faveur du libre-échange avec une Chine qui ne joue pas selon les règles du marché libre. L'Europe a le droit — et la responsabilité — de faire ce calcul complet et d'agir en conséquence.

L'Europe et la Chine : le dialogue qui doit avoir lieu autrement

Parler fermement ne signifie pas ne pas parler

Madame la Présidente, une doctrine de réciprocité commerciale doit s'accompagner d'un dialogue diplomatique soutenu avec Pékin. Ces deux éléments ne sont pas contradictoires — ils se renforcent mutuellement. La Chine respecte les partenaires qui connaissent leurs intérêts et les défendent clairement. Elle navigue habilement dans les ambiguïtés et les hésitations occidentales. Une position européenne claire, cohérente, et maintenue dans la durée est plus susceptible d'aboutir à des concessions chinoises qu'une posture vague qui oscille entre engagement et menace.

Le sommet UE-Chine de juillet 2025 à Pékin, que vous avez décrit comme « un point d'inflexion », a montré la possibilité d'un dialogue direct sur les déséquilibres commerciaux. Ce dialogue doit se poursuivre, mais avec des résultats concrets mesurables. Le « de-risking » ne peut pas rester un concept — il doit se traduire en engagements mutuels sur l'accès aux marchés, les subventions d'État, et la propriété industrielle.

La coordination avec les partenaires : G7 et au-delà

L'Europe ne doit pas agir seule. La coordination avec les États-Unis, le Japon, le Canada, et les autres membres du G7 est essentielle pour maximiser l'impact des politiques de réciprocité. Le G7 d'Évian de juin 2026 a mis les déséquilibres économiques mondiaux — dont le déséquilibre avec la Chine — à l'ordre du jour. C'est un début.

Mais la coordination avec l'Amérique de Trump a ses limites et ses risques propres. Sous Trump, les États-Unis cherchent aussi à défendre leurs propres intérêts industriels — parfois aux dépens des alliés européens, comme en témoignent les menaces de tarifs à 100 % sur les taxes numériques européennes. L'Europe doit construire sa propre politique vis-à-vis de la Chine, avec les États-Unis quand c'est possible, seule quand c'est nécessaire. La souveraineté économique européenne ne peut pas être sous-traitée à Washington.

La souveraineté technologique : le dossier le plus urgent

L'IA, les puces, et la dépendance numérique

Madame la Présidente, parmi tous les domaines de dépendance envers la Chine, la technologie numérique est peut-être la plus urgente. Alors que Pékin bâtit une grille nationale de centres de données IA de 295 milliards de dollars avec 80 % de puces domestiques, l'Europe ne dispose pas d'un champion national dans les processeurs d'IA. L'initiative European Chips Act, avec ses 43 milliards d'euros, est un début — mais les délais industriels signifient que les premières usines ne seront pas pleinement opérationnelles avant la fin de la décennie.

Le risque est que pendant cette fenêtre de vulnérabilité, l'infrastructure numérique de l'Europe soit construite sur des fondements qui créent des dépendances difficiles à démanteler. Les câbles sous-marins, les équipements de réseaux, les serveurs de données : autant de domaines où les choix de fournisseurs faits aujourd'hui auront des conséquences stratégiques sur dix ans. L'UE doit appliquer à ces secteurs la même rigueur de souveraineté qu'elle applique maintenant, tardivemert, à l'énergie.

La protection des données comme enjeu de souveraineté

L'UE a établi avec le RGPD un cadre de protection des données personnelles qui est l'un des plus rigoureux au monde. C'est une fierté légitime. Mais le défi de la souveraineté des données va au-delà de la protection des données personnelles — il concerne la localisation des données économiques, industrielles et gouvernementales dans des infrastructures qui ne sont pas contrôlées par des acteurs soumis à des législations extraterritoriales incompatibles avec le droit européen. Pékin exige que les données générées en Chine y restent — il est temps que l'Europe exige la même chose pour ses données stratégiques.

La mise en œuvre d'un cloud européen souverain — un projet qui avance encore trop lentement — est une condition de la souveraineté numérique européenne. Les entreprises et les administrations qui stockent leurs données sensibles dans des infrastructures dépendantes de législations étrangères créent des vulnérabilités que nos adversaires — la Chine et la Russie en tête — savent exploiter.

La politique d’investissement étranger : quand Pékin achète ce que l’Europe ne protège pas

Les acquisitions stratégiques chinoises en Europe : un bilan inquiétant

Madame la Présidente, permettez-moi de citer quelques chiffres que vos services connaissent mieux que moi. Entre 2015 et 2025, les investissements directs chinois en Europe ont totalisé près de 300 milliards d’euros, selon les données du groupe de réflexion Rhodium Group. Une part significative de ces investissements a visé des secteurs stratégiques : robotique industrielle, semi-conducteurs, médecine de précision, intelligence artificielle. Ces achats ne sont pas des opérations financières ordinaires. Ce sont des transferts de savoir-faire et d’infrastructure vers une puissance rivale.

Le mécanisme européen de filtrage des investissements étrangers, adopté en 2019, a représenté un progrès réel. Mais il est insuffisant. Il est facultatif pour les États membres. Il est incomplet dans ses définitions sectorielles. Et il n’est pas rétroactif. Des entreprises clés — comme Kuka en Allemagne ou Pirelli en Italie — sont passées sous contrôle chinois avant même que ce mécanisme n’existe. Le cheval est sorti. La écurie n’a toujours pas de verrou solide.

Le retrait progressif des capacités industrielles européennes

Au-delà des acquisitions directes, le phénomène plus insidieux est la délocalisation progressive de capacités industrielles vers la Chine. L’industrie automobile européenne en est l’exemple le plus frappant : les constructeurs allemands, français et italiens ont investi massivement en Chine pour y produire localement. Ils ont formé des partenaires locaux. Ils ont transféré de la technologie. Et aujourd’hui, ces partenaires deviennent leurs concurrents sur les marchés tiers.

C’est le paradoxe de la stratégie industrielle européenne des vingt dernières années : en cherchant à bénéficier du marché chinois, nos entreprises ont contribué à créer les champions qui les défient aujourd’hui. BYD, CATL, Xiaomi n’ont pas surgi du néant. Ils ont absorbé, adapté et amélioré ce que l’Europe leur a enseigné.

Le modèle de gouvernance chinois comme défi systémique pour les démocraties européennes

La compétition des systèmes : démocratie contre capitalisme d’État

Madame la Présidente, il faut nommer clairement ce qui est en jeu. Ce n’est pas seulement une guerre commerciale. C’est une compétition entre deux modèles de gouvernance. Le modèle chinois — capitalisme d’État, planification stratégique à long terme, mobilisation nationale des ressources — a produit en quarante ans le développement économique le plus rapide de l’histoire humaine. Ce n’est pas le hasard. C’est une méthode.

Nos démocraties ont leurs forces propres : liberté d’innover, marchés dynamiques, État de droit, créativité individuelle. Mais elles ont aussi leurs faiblesses structurelles dans cette compétition : cycles électoraux courts, incapacité à planifier sur trente ans, fragmentation décisionnelle entre vingt-sept États membres. La Chine joue aux échecs pendant que nous jouons au football. Pas la même temporalité.

La défense des droits humains comme composante stratégique

L’Europe tend à traiter la question des droits humains en Chine comme un enjeu séparé de la stratégie économique. C’est une erreur analytique. Le maintien d’une main-d’œuvre privée de droits syndicaux, d’une société civile étouffée, d’une presse sous contrôle étatique constitue un avantage concurrentiel structurel pour le capitalisme d’État chinois. Ce n’est pas de la morale. C’est de l’économie politique.

Exiger des progrès sur les droits humains dans les négociations commerciales n’est pas une position idéaliste. C’est une position stratégique cohérente avec les intérêts européens à long terme. Un système économique basé sur la coercition produit des biens à des prix que le travail libre ne peut pas concurrencer sans s’aligner sur la même coercition. Et ce n’est pas l’Europe que nous voulons bâtir.

La voie européenne : une politique industrielle ambitieuse comme seule réponse cohérente

Le New Deal industriel européen : conditions de succès

Ce dont l’Europe a besoin n’est pas une réaction. C’est une vision industrielle. Les États-Unis ont compris cela avec l’Inflation Reduction Act et le CHIPS Act. Ces lois signalent aux entreprises et aux investisseurs une direction stratégique claire et durable. L’Europe a besoin de l’équivalent européen : un Chips and Science Act européen, un Industrial Policy Act, un Data Sovereignty Framework avec de véritables mécanismes d’exécution.

Ces instruments ne sont pas du protectionnisme. Ils sont une réponse symétrique à ce que la Chine pratique depuis trente ans avec succès. L’Europe n’a pas à copier le modèle chinois. Elle doit créer son propre modèle de capitalisme organisé démocratique — qui concilie marché, planification stratégique et libertés fondamentales.

La solidarité européenne comme condition sine qua non

Madame la Présidente, aucune de ces politiques ne pourra réussir si les vingt-sept États membres continuent de négocier bilatéralement avec Pékin. La Hongrie qui accueille des investissements chinois sans transparence, l’Allemagne qui protège ses exportateurs automobiles au détriment de la stratégie commune : ces décisions nationales minent la stratégie collective. La Chine le sait. Elle utilise cette fragmentation comme arme de négociation.

La solidarité stratégique européenne n’est pas un idéal philosophique. C’est une condition de survie économique. Pékin négocie avec l’Europe comme si elle était vingt-sept pays. L’Europe doit négocier comme si elle était un seul. Ce n’est pas une ambition. C’est une nécessité.

Le moment de la décision, Madame la Présidente

Ce que l'histoire jugera

Madame la Présidente, vous avez hérité d'une commission dans un moment de vérité pour le projet européen. La guerre en Ukraine a démontré que l'Europe pouvait, quand elle le voulait, agir avec une unité et une détermination que ses critiques niaient. Le défi chinois est d'une nature différente — pas une urgence militaire immédiate, mais une érosion lente et systémique qui exige une réponse soutenue sur le long terme.

L'histoire jugera votre mandat sur plusieurs critères. Mais sur le dossier chinois, elle posera cette question : en juin 2026, quand le déficit atteignait 360 milliards d'euros par an et les dépendances critiques 400, la Commission européenne a-t-elle formulé une doctrine claire de réciprocité et les outils pour l'appliquer ? Ou a-t-elle produit un rapport de plus recommandant d'étudier la question ?

L'appel final

Je terminerai cette lettre par ce que j'espère en avoir fait : un appel à l'action, pas un réquisitoire. L'Europe a les institutions, les ressources, et le poids économique pour gérer sa relation avec la Chine de façon à la fois ferme et constructive. Ce qu'elle manque parfois, c'est la volonté politique de mobiliser ces atouts de façon cohérente et visible. C'est cette volonté que vous avez le pouvoir d'incarner. Le déficit de 360 milliards n'attend pas. Les dépendances critiques ne se réduisent pas seules. La fenêtre d'action est ouverte. Passez-la.

Signé Maxime Marquette, chroniqueur

Encadré de transparence du chroniqueur

Mes biais et ma méthode

Cette lettre ouverte est un exercice de rhétorique politique engagée — c'est l'essence du genre. Je suis pro-européen, convaincu que l'Union européenne représente un modèle politique et économique précieux qui mérite d'être défendu avec intelligence. Je suis sceptique envers les déséquilibres commerciaux structurels et les dépendances stratégiques non gérées. Ces positions informent l'argumentation.

Les chiffres cités — 360 milliards de déficit, 45 % d'augmentation des importations, 400 dépendances critiques — sont tirés de sources publiques vérifiables (Eurostat, Commission européenne, rapports d'institutions comme Allianz et Bruegel). Je les ai recoupés avec plusieurs sources pour m'assurer de leur cohérence.

Ce que je ne sais pas

Je ne sais pas si la Commission dispose effectivement d'un plan de de-risking sectoriel non public. Je ne sais pas dans quelle mesure les contraintes politiques des 27 empêchent la formulation d'une doctrine plus explicite. Je ne connais pas les détails des négociations diplomatiques en cours entre l'UE et la Chine. Ces inconnues limitent la portée de certaines de mes critiques — et je l'admets.

Sources

Sources primaires

Sources secondaires

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). LETTRE OUVERTE : Madame von der Leyen, l'Europe doit choisir entre la Chine et elle-même. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/lettre-ouverte-madame-von-der-leyen-l-europe-doit-choisir-entre-la-chine-et-elle

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