PORTRAIT : Andrew Kan, le chef policier qui défend l'absence de liste et laisse le risque au libraire
Il n'y a pas de liste. À Hong Kong, aucun document public ne dit quels livres on peut vendre et lesquels mènent au poste de police. Pas de catalogue. Pas de registre. Pas de ligne tracée.
- Il n'y a pas de liste. À Hong Kong, aucun document public ne dit quels livres on peut vendre et lesquels mènent au poste de police. Pas de catalogue. Pas de registre. Pas de ligne tracée.
- À Hong Kong, aucun document public ne dit quels livres on peut vendre et lesquels mènent au poste de police.
- Des dos de livres alignés.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Il n'y a pas de liste
Le rayon
Il n'y a pas de liste.
À Hong Kong, aucun document public ne dit quels livres on peut vendre et lesquels mènent au poste de police. Pas de catalogue. Pas de registre. Pas de ligne tracée.
Il y a un rayon. Des dos de livres alignés. Et un libraire qui passe le doigt dessus le soir, en se demandant lequel pourrait lui coûter sa liberté.
Le 25 septembre
Le 25 septembre, à 13 h 56, heure de Hong Kong, Hong Kong Free Press publie les propos d'un homme qui vient de quitter la tête de la police de sécurité nationale.
Il s'appelle Andrew Kan. Kan Kai-yan, de son nom complet.
Il dit ceci, en substance. Réclamer une liste des livres interdits, dire que les lignes rouges sont floues : c'est déjà une forme de résistance.
Le silence, chez lui, n'est pas un oubli. C'est une méthode. Il la défend.
Ce texte suit ses actes datés, de 1991 à sa dernière entrevue. Pas ses pensées. Ses actes.
Pas de liste. Seulement un libraire devant son rayon.
L'entrevue d'adieu
Quelques médias choisis
Kan a parlé à quelques médias choisis. C'était juste avant de quitter son poste de sous-commissaire de police chargé de la sécurité nationale, rapporte HKFP.
Il y défend les descentes de son département dans des librairies, cette année. Il défend les arrestations de leur personnel. Ce n'était pas un abus de pouvoir, dit-il.
La législation sur la sécurité nationale, selon lui, est claire sur ce qui est illégal.
Puis vient la phrase qui résume tout.
« Résistance douce »
Dire qu'il n'existe pas de liste de livres interdits, ou que les lignes rouges ne sont pas claires : c'est, selon lui, « une forme de résistance douce ».
Poser la question, c'est déjà résister, dit-il.
Le mot pèse. À Hong Kong, les autorités présentent la résistance douce comme une menace pour la sécurité nationale.
Celui qui demande où passe la ligne se retrouve du mauvais côté. Par la seule force d'un mot.
Demander la règle, c'est déjà se rendre suspect.
Trente-cinq ans d'uniforme
1991, inspecteur
Ce portrait ne commence pas en 2020. Il commence en 1991.
Cette année-là, selon sa biographie officielle publiée par la police, Kan entre dans la police de Hong Kong comme inspecteur. Terrain. Ressources humaines. Sécurité.
Il est commandant adjoint du district de Western. Il est commandant du district de l'aéroport. Il est commandant du district de Wan Chai. Il est commandant régional adjoint de l'île de Hong Kong.
La qualité du service
En septembre 2019, il devient commissaire adjoint. Il prend la tête de l'unité chargée de la qualité du service.
Une carrière longue. Sans éclat public. Des postes de district, des horaires de nuit, des plaintes à traiter.
Le Kan de cette époque gère des commissariats. Il ne décide pas encore si un livre est une menace.
Trente ans de routine avant la loi qui change tout.
Août 2020, la bascule
Deux mois après la loi
En juin 2020, Pékin insère la loi sur la sécurité nationale directement dans la mini-constitution de Hong Kong, rappelle HKFP.
En août 2020, Kan est nommé commissaire adjoint de la police chargé de la sécurité nationale. C'est la bascule. Sa biographie officielle la date.
En décembre 2021, il devient commissaire adjoint principal et directeur de la sécurité nationale.
Septembre 2019 : la qualité du service. Août 2020 : la sécurité nationale.
Mai 2023, le serment
Le 2 mai 2023, le chef de l'exécutif, John Lee, le nomme sous-commissaire de police chargé de la sécurité nationale. Il prend la tête du département. Il prête serment le jour même, selon le communiqué du gouvernement.
Ce jour-là, Kan succède à Edwina Lau, partie à la retraite. C'est elle qui avait pris la tête du département à sa création, en juillet 2020.
John Lee salue ses 32 ans de police. Sa performance remarquable. Son professionnalisme. Son engagement exemplaire.
Le 4 juin 2025, un photographe de HKFP le saisit à Causeway Bay. Un 4 juin. À Hong Kong, la date n'a pas besoin d'explication.
Moins de quatre ans séparent l'unité de la qualité du service de la tête de la sécurité nationale.
Un policier de district devient le gardien d'une loi venue de Pékin.
Le 15 juillet, à Mong Kok
Un colis venu de l'étranger
Voici un acte daté de son département. Le gouvernement l'a lui-même décrit.
Le 15 juillet, à 23 h 29, un communiqué paraît. Les douanes ont signalé un lot de livres « à intention séditieuse », intercepté dans un envoi venu de l'étranger.
Le jour même, les policiers fouillent deux boutiques de Mong Kok. Ils arrêtent 2 hommes et 3 femmes, âgés de 30 à 59 ans.
Sept ans
Les cinq sont soupçonnés d'un acte à intention séditieuse, en vertu de l'article 24 de l'ordonnance sur la sauvegarde de la sécurité nationale.
La police les soupçonne d'avoir exposé des objets et vendu des publications incitant à la haine contre le gouvernement, la justice et les forces de l'ordre.
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La peine maximale, à la première condamnation : sept ans de prison.
La police rappelle au public que l'infraction est grave. Elle l'exhorte à ne pas défier la loi.
Le communiqué donne l'âge des personnes arrêtées. Il ne donne aucun titre.
La veille, selon HKFP, l'une des librairies visées, Have a Nice Stay, avait annoncé sa fermeture prochaine. Motifs : difficultés financières, lignes rouges floues.
Des livres saisis, et pas un titre rendu public.
Nous lisons les livres
La police lit
Dans son entrevue d'adieu, Kan explique la méthode.
Son service, dit-il, est allé plus loin que les libraires. Il lit réellement les livres. Avant d'agir, la police consulte le ministère de la Justice pour savoir si le contenu pourrait violer la législation sur la sécurité nationale.
Et le libraire ? Avant de vendre un livre, il devrait le lire, ou demander un avis juridique. Sinon, renoncer à le vendre.
Le libraire décide seul
Relisez l'ordre des choses.
La police lit après. Le ministère lit après. Le libraire, lui, lit avant. Seul. Sans liste. Sans règle écrite. Avec la prison au bout de l'erreur.
Le risque pénal ne disparaît pas. Le risque pénal change d'épaules.
Qui, derrière un comptoir, peut payer un avis juridique pour chaque livre qu'il commande ?
Le risque quitte le bureau qui pourrait publier une liste. Il tombe sur le comptoir de celui qui vend.
L'État garde le crayon. Le libraire porte le risque.
La logique d'un policier
Une liste se contourne
Il faut donner à Kan son meilleur argument. Il en a un.
Si l'on publie aujourd'hui une liste, dit-il, et qu'un nouveau titre illégal paraît demain, on demandera pourquoi des arrestations ont eu lieu alors qu'il n'y figurait pas.
C'est un raisonnement de policier. Une liste fermée invite au contournement. Un nouveau titre, une nouvelle couverture, et la liste est déjà en retard.
L'argument a sa cohérence. Il faut l'admettre. Un règlement écrit donne aussi une carte à celui qui veut le frôler.
Un policier de carrière
Il faut aussi dire qui il est. Pas un idéologue parachuté. Un homme de terrain.
Trente-cinq ans d'uniforme, selon le South China Morning Post. Des formations à l'Université de Pékin, au Scottish Police College, au Royal College of Defence Studies britannique, selon sa biographie.
Et il affirme que le ministère de la Justice est consulté avant chaque intervention. À ses yeux, c'est une garantie.
Je le concède : une liste ne réglerait pas tout.
Et pourtant, l'argument se retourne. Sans liste, chaque titre de demain est déjà suspect. Personne ne le sait avant la descente.
Une liste peut être en retard. L'absence de liste l'est toujours.
Un mot sans définition
2021, le bureau de liaison
D'où vient la résistance douce ?
Le terme apparaît en 2021 dans un discours de Luo Huining, alors directeur du bureau de liaison de Pékin à Hong Kong, rappelle HKFP. Depuis, les responsables hongkongais la citent comme une menace. Sans définition claire.
Le lundi 21 septembre, le secrétaire à la Sécurité, Chris Tang, en fait la menace la plus malveillante pour la ville, selon HKFP.
Le premier danger
Le 22 septembre, à RTHK, Kan va dans le même sens. Les lois sur la sécurité nationale ont fait disparaître la violence de rue, dit-il. La résistance douce, elle, reste. Plus cachée. Pas moins présente.
Il la classe comme la première menace pour la sécurité nationale. Il ajoute que l'intelligence artificielle pourrait servir à produire du matériel hostile au gouvernement.
Il cite aussi l'ingérence de gouvernements étrangers, et des fugitifs qui, selon lui, s'allient à des forces étrangères. Ces forces, dit-il, cherchent à tout politiser avec de fausses informations. Il réclame davantage d'éducation à la sécurité nationale.
Une menace première. Une menace sans définition. Une menace que l'on reconnaît à une question posée.
Un mot flou, et chaque question devient une preuve.
Février, l'incendie de Tai Po
Trois inculpés
Le motif du silence revient ailleurs dans ses actes.
Le 11 février, en conférence de presse, Kan annonce que trois personnes ont été inculpées en vertu de l'article 23 pour des propos liés à l'incendie de Wang Fuk Court, à Tai Po, rapporte HKFP. Cet incendie de novembre avait fait 168 morts.
Des propos sur une catastrophe collective. Devenus des dossiers de sécurité nationale.
Pas de chiffre
Combien d'arrestations en tout ? Kan dit ne pas pouvoir le révéler. Les enquêtes sont en cours, selon HKFP.
Il n'y a pas de liste des livres. Il n'y a pas de nombre des arrestations. Il n'y a pas de définition de la résistance douce. Il n'y a pas de titre saisi rendu public. Il n'y a pas de seuil écrit.
Chaque fois, la même absence. Chaque fois, la même justification : dire nuirait à l'enquête, ou inviterait au contournement.
Là où le chiffre manque, la peur prend sa place.
Le libraire devient censeur
La liste dans la tête
Revenons à la liste. Elle a changé depuis le premier paragraphe.
Au début, il n'y avait pas de liste. Maintenant, on comprend qu'il y en a une. Elle n'est pas publiée. Elle est dans la tête de chaque libraire.
Le libraire relit une quatrième de couverture. Il retourne le livre. Il le range dans une boîte, au fond de la réserve. Le ruban adhésif grince en se déroulant.
Le carton reste là. Avec le livre dedans. Et avec la question de savoir si…
Personne ne l'a interdit. Personne ne l'a signalé. Il l'a retiré lui-même.
La peur, ici, ne fait pas de bruit. Elle a la forme d'un carton.
Voilà ce que produit l'absence de liste. Pas une censure qu'on conteste devant un juge. Une censure que chacun exerce sur soi, en silence, pour ne pas finir comme les cinq de Mong Kok.
Une seule voix
Après les descentes de juillet, une seule organisation de la société civile hongkongaise a protesté publiquement, rapporte HKFP. La Society for Truth and Light. Une ONG chrétienne conservatrice.
Le refus de publier une liste, a-t-elle dit, constitue un abus de pouvoir. Il mine l'État de droit.
Une seule voix.
Dans une ville où des dizaines de groupes de la société civile ont disparu depuis la loi de 2020, selon HKFP.
Sans liste publiée, chaque libraire tient la sienne.
Ce qu'on ne compte pas
Aucun registre
Combien de titres ont quitté les rayons depuis juillet ? Combien de librairies ont fermé ?
Je n'ai trouvé aucun décompte public. Ni du gouvernement. Ni de la police.
C'est l'absence qui fait le portrait. Un département qui dit lire les livres. Et qui ne publie ni les titres saisis, ni le nombre de titres visés.
Une fermeture annoncée
On sait une chose. Have a Nice Stay avait annoncé sa fermeture la veille du raid. Les autorités, écrivait la librairie, n'ont jamais précisé quels livres peuvent être vendus légalement.
Le reste ne se compte pas. Il se devine. Des vitrines qui changent. Des rayons qui maigrissent.
Le gouvernement sait dire l'âge d'un libraire arrêté. Il ne sait pas dire, en public, combien de livres ont disparu des tables.
Et pourtant, un compte existe sans doute quelque part : celui que la police tient pour ses propres enquêtes.
Ce qui ne se compte pas en public se compte ailleurs.
Kelvin Kong prend la suite
Le 22 septembre, le serment
Le 22 septembre, John Lee nomme Kelvin Kong, Kong Hok-lai de son nom complet, à la tête du département. Kan part à la retraite. Kong prête serment le jour même, selon le gouvernement.
Le chef de l'exécutif le dit ferme et courageux. Résolu à sauvegarder la sécurité nationale.
Kong compte trente ans de police. Il sert au département depuis l'entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale.
Il reste visé par des sanctions américaines depuis janvier 2021, pour son rôle dans l'application de la loi, rappelle HKFP.
Ce n'est pas la première fois qu'il suit Kan. Le 2 mai 2023, le même communiqué qui nommait Kan à la tête du département annonçait la promotion de Kong au poste de directeur de la sécurité nationale. Le poste que Kan quittait.
Deux fois, le même relais. Deux fois, la même maison.
Pékin consulté par écrit
Un détail compte. Selon The Standard, le chef du département est nommé par le chef de l'exécutif. Celui-ci doit d'abord solliciter, par écrit, l'avis du bureau du gouvernement central chargé de la sécurité nationale à Hong Kong.
Le poste que Kan quitte n'est donc pas un poste local ordinaire. Pékin y a un avis écrit.
L'homme change. La méthode reste.
Et pourtant, rien n'oblige un nouveau chef à garder le silence de l'ancien. Une liste peut se publier n'importe quel matin.
Un nouveau chef, la même absence de liste.
Des libraires arrêtés sans règle écrite
Trois actes datés
Je ne juge pas l'homme. Je juge ses actes. Datés.
C'est lui qui a dirigé, à partir de mai 2023, le département qui a arrêté des libraires sans publier la règle qu'ils auraient enfreinte. C'est lui qui a défendu, le 25 septembre, l'absence de cette règle. C'est lui qui a qualifié de résistance la demande de la connaître.
Ce sont des actes. Ils se lisent dans ses propres mots. Et dans les communiqués de son gouvernement.
Je ne lui prête aucune intention. Je n'en ai pas besoin. Ses mots suffisent.
La loi vient de Pékin
La décision de fond ne lui appartient pas seul. La loi vient de Pékin. Sa nomination passe par un avis écrit de Pékin. Le gouvernement de John Lee refuse la liste.
Mais Kan a été, pendant plus de trois ans, le visage policier de ce système. Et il a choisi de partir en défendant son angle mort.
La population de Hong Kong n'est pas en cause. Ce qui est en cause, c'est un pouvoir qui préfère le flou à la règle.
Un policier qui lit les livres, et refuse de dire lesquels.
Une liste dans chaque tête
Des milliers de listes
Au premier paragraphe, il n'y avait pas de liste.
À la fin, il y en a des milliers. Une par libraire. Une par éditeur. Une par lecteur qui hésite avant d'acheter. Aucune n'est publiée. Toutes sont respectées.
Andrew Kan part à la retraite. Le système qu'il a défendu reste, entre les mains de Kelvin Kong.
Vider les rayons
Si demander où passe la ligne devient une forme de résistance, que reste-t-il au libraire, sinon vider ses rayons ?
La question vaut pour Hong Kong. Elle vaut pour toute ville qui laisse la règle se taire.
Le carton, au fond de la réserve, ne fait pas de bruit.
Il n'y a toujours pas de liste. Le libraire porte encore le risque.
Sources :
Sources Primaires :
- Gouvernement de Hong Kong — arrestations de cinq personnes par la police de sécurité nationale, 15 juillet 2026
- Gouvernement de Hong Kong — Kelvin Kong nommé à la place d'Andrew Kan, 22 septembre 2026
- Gouvernement de Hong Kong — nomination d'Andrew Kan à la tête du département, 2 mai 2023
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). PORTRAIT : Andrew Kan, le chef policier qui défend l'absence de liste et laisse le risque au libraire. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/portrait-andrew-kan-le-chef-policier-qui-defend-l-absence-de-liste-et-laisse-le-risque-au
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