RÉCIT : Odessa, deux morts, un terminal postal frappé encore et la « logistique » que Moscou revendique
Un colis. Du carton, un ruban adhésif qui colle aux doigts, une étiquette avec un nom et un numéro de téléphone.
- Un colis. Du carton, un ruban adhésif qui colle aux doigts, une étiquette avec un nom et un numéro de téléphone.
- Du carton, un ruban adhésif qui colle aux doigts, une étiquette avec un nom et un numéro de téléphone.
- Un terminal postal, c'est d'abord ça.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Un colis attend
Ce qu'un terminal garde
Un colis.
Du carton, un ruban adhésif qui colle aux doigts, une étiquette avec un nom et un numéro de téléphone.
Un terminal postal, c'est d'abord ça. Des boîtes qui attendent. Des gens qui attendent les boîtes. Des camions entre les deux, et des mains qui trient avant le jour.
Dans une ville en guerre, le colis reste une des dernières choses normales. Des bottes d'hiver. Un chargeur. Un livre pour un enfant. Une commande passée la veille, un soir d'alerte, pour se prouver que demain existe.
Le bruit du ruban qu'on arrache, tout le monde le connaît. Le carton qu'on aplatit ensuite du plat de la main aussi.
7 h, bonne journée
Le 25 septembre, à 7 h, heure d'Odessa, Serhiï Lyssak, chef de l'administration militaire de la ville, fait le compte de la nuit.
Six alertes. Des drones Shahed sur la ville. Aucune conséquence, écrit-il.
Il remercie les forces de défense. Il souhaite à tous une journée calme et une bonne fin de semaine de travail.
C'est un vendredi.
Une journée calme. Il ose l'écrire. Dans cette ville, ces trois mots sont déjà un pari.
Le colis attend. La ville aussi.
Quarante-quatre minutes
6 h 37, un drone sur la ville
La nuit, pourtant, n'était pas finie.
À 6 h 37, l'armée de l'air ukrainienne avait signalé un drone à réaction au-dessus d'Odessa. Sa consigne : restez aux abris.
À 7 h 33, la même armée de l'air publie le compte national de la nuit. 295 drones d'attaque lancés depuis 18 h la veille, dont 52 à réaction. 267 abattus ou neutralisés à 7 h 30. Des impacts sur 16 sites. L'attaque continue, ajoute-t-elle.
Elle dit aussi d'où ils sont partis. Orel. Koursk. Millerovo. Primorsko-Akhtarsk. Chatalovo. Et, côté occupé, Donetsk et la Crimée. Des Shahed, des Gerbera, des engins « Banderol », et des leurres.
7 h 44, des maisons
À 7 h 44, Lyssak écrit de nouveau. Attaque ennemie sur la ville. Des maisons particulières endommagées. Détails en cours de vérification.
Quarante-quatre minutes.
7 h : bonne journée. 7 h 44 : attaque.
Entre les deux, le temps d'un café qu'on ne finit pas. Le téléphone vibre dans la poche. Tout le monde, à Odessa, connaît cette vibration-là. On ne la confond avec aucune autre.
La bonne journée a tenu quarante-quatre minutes.
Un opérateur sans nom
8 h 18, aux abris
À 8 h 18, l'administration militaire régionale publie une alerte pour le district d'Odessa. Niveau jaune. Direction les abris.
À 8 h 32, Oleh Kiper, qui dirige cette administration, écrit la phrase qui nomme les cibles.
L'ennemi a porté une série de frappes massives contre le secteur résidentiel et contre les installations logistiques d'un opérateur postal. Une personne est morte. Une autre est blessée.
Deux cibles dans une seule phrase. Des maisons, puis un opérateur postal. Le secteur résidentiel vient en premier.
À 8 h 51, Lyssak annonce à son tour une mort. Un homme est hospitalisé, dans un état de gravité moyenne. Des infrastructures sont endommagées.
Le nom qui manque
Un opérateur postal. Lequel ?
Le message ne le dit pas. Le Service d'urgence ne le dit pas. Le parquet non plus.
Ce silence aurait une raison simple : on ne confirme pas à celui qui vise ce qu'il a touché.
Et pourtant, le nom absent parle. On nomme une cible pour la défendre. On la tait pour la protéger. À Odessa, on la tait.
Un opérateur sans nom, une ville qui compte déjà.
Ce que Moscou signe
10 h 50, deux villes nommées
À 10 h 50, heure de Moscou comme d'Odessa, l'agence TASS publie la synthèse du ministère russe de la Défense pour la nuit.
Le ministère revendique des frappes contre deux centres logistiques. L'un à Odessa. L'autre à Nerubaiske, une localité de la région.
Selon lui, ces sites servaient à stocker et à distribuer des cargaisons militaires et « à double usage », livrées à l'Ukraine par des pays européens.
Kyiv parle d'un opérateur postal. Moscou parle de centres logistiques. Les deux phrases décriraient les mêmes murs, mais aucune ne le confirme.
Le colis rebaptisé
Le colis vient de changer de nom. Il s'appelle désormais cargaison.
Je suis du côté des secouristes qui ont éteint Odessa sous les alertes, et des deux personnes que le parquet compte mortes sur place.
Je suis contre la décision que le ministère russe de la Défense revendique ce jour-là. Parce que le 25 septembre au matin, sous ces frappes, une maison a brûlé d'un impact direct.
« Logistique », dit Moscou. Deux morts, dit le parquet.
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Le colis a changé de nom. Pas la maison.
Le communiqué sans corps
Des cargaisons venues d'Europe
L'argument de Moscou mérite sa forme la plus forte. La voici.
Un opérateur postal transporte tout. Dans un pays en guerre, tout comprend aussi ce qui sert une armée. Frapper la logistique de l'adversaire est une pratique aussi vieille que la guerre elle-même. Le ministère russe le dit à sa façon : des cargaisons militaires, venues d'Europe.
C'est l'argument qu'un état-major signerait. Il a même sa part de vrai : personne, à Kyiv, n'a dit ce que contenaient ces entrepôts.
Il ne tient pas pour autant devant le dossier du matin.
Ce que le communiqué tait
Moscou ne dit pas qu'une maison a brûlé. Le Service d'urgence l'écrit : un bâtiment résidentiel a pris feu sous un impact direct.
Moscou ne dit pas que le secteur résidentiel a été frappé. Kiper l'écrit à 8 h 32, dans la même phrase que l'opérateur postal.
Moscou ne dit pas que deux personnes sont mortes sur place. Le parquet régional l'écrit, avec leurs âges.
Moscou ne dit pas ce que contenaient les entrepôts. Le ministère ne montre ni liste, ni pièce, ni image.
Moscou ne dit pas combien de fois ses drones sont revenus. Zelensky, lui, parle d'une frappe répétée.
Un communiqué de cibles. Pas une ligne sur les corps.
La logistique est un argument. Une maison en flammes est une preuve.
Le communiqué nomme des centres. Le parquet compte des corps.
Encore
La frappe « répétée »
À 10 h 28, Volodymyr Zelensky publie un message sur les attaques du jour. Huit régions ont été visées depuis le début de la journée, écrit-il.
Une phrase concerne Odessa. Une personne y est morte, dit le président, à cause d'une frappe répétée sur le terminal postal.
Répétée. Le mot compte.
Une frappe répétée n'est pas une frappe de trop. C'est une frappe de plus sur une adresse déjà connue.
Le Service d'urgence, cité par Ukrainska Pravda, précise qu'un bâtiment de centre postal a été endommagé dans le district d'Odessa. Selon Ukrinform, ce terminal avait déjà été visé.
Nerubaiske, 1er septembre
Le 1er septembre, Ukrainska Pravda rapportait, d'après Kiper, un incendie dans un terminal postal de Nerubaiske, sans victime. Ce terminal-là aussi avait déjà été frappé.
Le 25, Moscou nomme Nerubaiske parmi ses cibles de la nuit. Rien, dans les messages ukrainiens du jour, ne dit que c'est le même bâtiment. Rien ne dit le contraire.
Pourquoi revenir sur une adresse déjà touchée ?
Une cible qu'on revisite ressemble moins à une erreur de tir qu'à une adresse gardée dans un carnet.
Une adresse frappée deux fois n'est plus un hasard.
Une seconde frappe introuvable
L'heure des messages
J'ai lu ces messages dans l'ordre, comme on lit un fil. J'y cherchais une chose précise : une seconde frappe tombée sur les secouristes.
Je voulais la trouver. Elle n'y est pas.
Je ne sais pas à quelle heure le premier engin a frappé. Je ne sais pas quand le second est venu. Je ne sais pas si des pompiers étaient déjà là. Je ne sais pas le nom de l'opérateur.
Les heures que je tiens sont celles où quelqu'un a pu écrire. Pas celles où quelque chose est tombé.
Un bilan qui bouge
À 8 h 32, Kiper compte une personne morte. Dans la journée, le parquet en compte deux.
Lyssak parle d'un blessé dans un état moyen. Le parquet parle d'un homme de 32 ans dans un état grave. Même homme, ou non ? Les messages ne le disent pas.
Cette zone grise est la nôtre. Elle ne profite pas à Moscou; elle m'oblige à la prudence.
Le camp que je défends mérite mieux qu'une accusation que je ne peux pas étayer.
Et pourtant, le socle tient. Une frappe répétée sur un terminal déjà touché, des alertes qui entravent les secours, deux morts sur place : la présidence, le Service d'urgence et le parquet l'écrivent, chacun sa part.
Je n'ai que l'heure où quelqu'un a pu écrire.
Cent quarante
Éteindre entre deux alertes
Plus de 140 secouristes du Service d'urgence ont travaillé sur les sites, selon Ukrinform. Tous les incendies ont été éteints.
Des alertes aériennes continues ont considérablement compliqué leur travail, précise la dépêche.
Compliqué. Le mot est administratif. Le geste ne l'est pas.
Un tuyau gorgé d'eau pèse lourd dans les bras. La chaleur d'un entrepôt en feu colle à la peau. Et la sirène, par-dessus, qui ordonne de tout lâcher et de courir.
Cent quarante personnes, c'est une compagnie entière. Des gens qui avaient, eux aussi, une fin de semaine de travail à finir.
Combien de minutes tient un feu d'entrepôt pendant qu'on attend la fin d'une alerte ?
Le 22, déjà
Ce n'était pas une première. Le 22 septembre, le Service d'urgence décrivait, selon Interfax-Ukraine, un autre incendie d'entrepôts dans la région.
Chaque fois que les pompiers maîtrisaient les flammes, une nouvelle alerte sonnait. Ils devaient quitter les lieux et gagner un abri.
Le 25, la dépêche ne dit pas combien de fois les équipes ont dû partir. Elle dit seulement : continues.
Le feu, lui, ne va pas aux abris.
Cent quarante, et une sirène qui décide pour eux.
Sur place
Une femme de 40 ans
Le parquet régional d'Odessa emploie deux mots que je relis plusieurs fois.
Sur place.
Le parquet dit une femme de 40 ans, morte sur place. Le parquet dit un homme de 51 ans, mort sur place. Le parquet ne donne pas leurs noms.
Pas de prénom. Pas de rue. Pas de métier.
Des âges, et rien d'autre.
Un homme de 51 ans
À quarante ans, on a presque toujours quelqu'un qui attend un appel. À cinquante et un, aussi.
La nouvelle n'arrive pas par un communiqué. Elle arrive par un téléphone qui sonne dans le vide, puis par un autre qui sonne trop tôt.
Deux autres hommes sont blessés, selon le parquet. Un jeune de 18 ans, soigné. Un homme de 32 ans, hospitalisé dans un état grave.
Le parquet a ouvert une enquête pour crimes de guerre ayant entraîné la mort, selon sa propre qualification, au titre de l'article 438 du Code pénal ukrainien. Le Service de sécurité de l'Ukraine la conduit.
Deux.
Le parquet donne des âges. Les noms restent à ceux qui attendaient.
La semaine d'Odessa
Le 22, un homme de 23 ans
Le 25 n'est pas un jour à part. Le même parquet tient, message après message, le registre de la semaine.
Le 22 septembre, des drones à réaction frappent des infrastructures civiles de la région. Un entrepôt est endommagé. Un homme de 23 ans meurt. Deux hommes de 20 et 39 ans sont blessés.
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Le 24 au matin, un hôpital, une école, un entrepôt, un centre commercial, une maison de deux étages et trois maisons particulières sont touchés. Une femme de 82 ans et un homme de 64 ans sont blessés.
Le 24 au soir, Lyssak compte 17 maisons particulières endommagées dans le district de Kyivskyi. Des vitres soufflées. Des toits. Des portes. Les propriétaires peuvent demander une compensation, écrit-il, au programme d'État eVidnovlennia ou au programme municipal « Odessa indomptable ».
Le même soir, le conseil de défense de la région parle d'abris supplémentaires aux postes-frontières et sur des sites de transport. Il parle de l'hiver, de l'énergie de secours, des hôpitaux et des écoles qui doivent tenir.
Le 24, une fillette de 11 mois
Le 24 dans la journée, le sixième étage d'un immeuble d'habitation est détruit. Une fillette de 11 mois et sa mère, 35 ans, sont hospitalisées.
Le 25, deux morts.
Rien ne monte en ligne droite. Tout s'additionne, jour après jour, sur la même région.
Une semaine à Odessa se compte en procès-verbaux.
Ce que le mot fait
« À double usage »
Le colis, maintenant.
Dans la synthèse du ministère russe, il n'est plus un colis. Il est une cargaison à double usage. Deux mots, et une boîte de carton devient un objectif.
Le double usage existe. Des composants civils finissent dans des armes, et des régimes entiers de contrôle des exportations sont bâtis là-dessus. Mais ici, le mot arrive sans liste, sans pièce, sans preuve. Il arrive seul, dans un résumé de nuit.
Chaque adresse, une cible
Un colis a une adresse d'arrivée. Une cible a une adresse d'impact. Le mot fait passer de l'une à l'autre.
Si le mot suffit, chaque terminal est une cible. Chaque camion aussi. Chaque entrepôt où quelqu'un trie des boîtes avant le jour.
Si le mot suffit, une maison touchée le même matin devient une note de bas de page.
Si le mot suffit…
Un mot sans preuve fait une cible de chaque boîte.
Venu d'Europe
La route de notre aide
La synthèse russe contient une précision qu'on lit trop vite. La cargaison visée serait livrée à l'Ukraine par des pays européens.
Autrement dit, la cible déclarée n'est pas un bataillon. Ce n'est pas un dépôt de munitions nommé. C'est la route par laquelle passe ce que l'Europe envoie.
Moscou ne frappe ni Berlin ni Varsovie. Il frappe l'endroit où l'envoi devient un colis ukrainien, avec une étiquette et un nom.
Zelensky, dans son message du matin, dit ce que Kyiv répète aux partenaires. D'ici l'hiver, sans pression, la Russie ne fera qu'escalader. Il demande que les sanctions américaines soient appliquées et les européennes renforcées.
52 drones à réaction
Cette nuit-là, selon l'armée de l'air ukrainienne reprise par le Kyiv Independent, 52 des 295 drones lancés étaient à réaction. Le quotidien les décrit comme plus difficiles à intercepter.
Le parquet d'Odessa écrit « drones à réaction » dans son message du 25. Les mêmes mots figurent dans celui du 22.
Et pourtant, le bouclier se discute à Bruxelles, à Washington, à Ottawa, au rythme des sommets. Le drone à réaction, lui, survolait Odessa à 6 h 37.
La route de notre aide est la cible déclarée.
L'après-midi, une voiture
16 h 30, l'équipe de DTEK
La journée ne s'arrête pas avec le dernier incendie éteint.
À 11 h 42, l'administration régionale annonce la fin de l'alerte pour toute la région. À 12 h 33, l'armée de l'air signale de nouveau des drones à réaction en direction d'Odessa.
À 16 h 30, Kiper publie un autre message. Une équipe du distributeur DTEK Odessa se trouvait à une sous-station. L'alerte a sonné. La voiture s'est éloignée.
Selon Kiper, un drone a délibérément changé de cap pour frapper ce véhicule.
Partir n'a pas suffi
Un technicien du réseau est mort. Un autre est blessé. Au cours de la journée, toujours selon Kiper, un site d'infrastructure et un bâtiment de production et d'entreposage sont endommagés, et trois personnes blessées.
Ils avaient fait ce que la consigne demande. Quitter le lieu. S'éloigner.
L'alerte dit de partir. Elle ne dit pas où ira le drone.
Partir à l'alerte n'a pas suffi.
Une maison n'est pas une cargaison
Le colis, encore
Revenons une dernière fois au colis.
Celui qui attend dans un terminal de la région d'Odessa n'a pas changé. Du carton, une étiquette, un nom.
Ce qui a changé, c'est le mot que Moscou colle dessus.
Un colis arrive ou n'arrive pas. Une maison tient ou brûle. Entre les deux, il y a un communiqué qui ne voit que des centres.
Kiper a publié ce matin-là des photos d'une maison dans les flammes. C'est l'image du 25. Pas un entrepôt. Une maison.
Ce qu'on accepte de lire
Sous la photo d'une maison en flammes, Moscou écrit « logistique » : quel mot choisirons-nous de répéter ?
Le parquet a compté. Les secouristes ont éteint. Lyssak avait souhaité une bonne fin de semaine.
Demain matin, une autre synthèse de nuit tombera à Moscou.
Deux morts, une maison, et le mot « logistique » par-dessus.
Sources :
Sources Primaires :
- Parquet régional d'Odessa — bilan de l'attaque, âges des victimes, article 438, 25 septembre 2026
- Administration militaire régionale d'Odessa (Oleh Kiper) — frappes sur le secteur résidentiel et un opérateur postal, 25 septembre 2026
- TASS — synthèse du ministère russe de la Défense, centres logistiques d'Odessa et de Nerubaiske, 25 septembre 2026
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). RÉCIT : Odessa, deux morts, un terminal postal frappé encore et la « logistique » que Moscou revendique. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/recit-odessa-deux-morts-un-terminal-postal-frappe-encore-et-la-logistique-que-moscou
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