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La ChroniqueEssai· N° 7720

ESSAI : Neuf secondes de silence, puis Carney admet s'être préparé à une attaque de son allié

Ce n'est pas une déclaration de guerre que Mark Carney a prononcée le 23 septembre 2026, au siège du New York Times, à Manhattan.

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  1. Ce n'est pas une déclaration de guerre que Mark Carney a prononcée le 23 septembre 2026, au siège du New York Times, à Manhattan.
  2. Ce n'est pas une déclaration de guerre que Mark Carney a prononcée le 23 septembre 2026 , au siège du New York Times, à Manhattan.
  3. Ce n'est pas une confidence non plus.
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Neuf secondes

Manhattan, un mercredi

Ce n'est pas une déclaration de guerre que Mark Carney a prononcée le 23 septembre 2026, au siège du New York Times, à Manhattan.

Ce n'est pas une confidence non plus. Ils étaient 10 à l'interroger. Des journalistes, des rédacteurs, pendant une heure.

Ce n'est pas un plan dévoilé. Il a refusé d'en décrire le contenu.

Ce n'est pas une rupture. Les deux hommes se parlent « fréquemment », a-t-il dit. Même depuis l'échec des négociations commerciales, en août.

Ce n'est pas une phrase, d'abord. C'est une pause.

Deux raclements de gorge

La question tenait en une ligne. En 18 mois de menaces, avait-il sérieusement craint que Donald Trump emploie la force militaire contre le Canada ?

Mark Carney s'est tu neuf secondes.

Il a interrompu le silence deux fois. Pour se racler la gorge. C'est la lettre canadienne du Times, publiée le 26 septembre, qui le rapporte.

Personne ne chronomètre une réponse ordinaire. Celle-là, quelqu'un l'a chronométrée.

Deux raclements. Le bruit d'un homme qui cherche le mot juste. Chaque mot sera pesé à Washington.

Neuf secondes, c'est une panne à la radio. Neuf secondes, c'est une éternité en entrevue. Neuf secondes, c'est une information dans une alliance.

Le silence a répondu avant le premier ministre.

Le mot des banquiers

Le bout de la courbe

Pendant qu'un amiral américain renvoie la question aux Martiens, Mark Carney choisit la langue de la finance.

« Je pense qu'on a la responsabilité, dans ces fonctions, d'examiner le risque extrême. » Voilà sa réponse.

L'homme a été banquier central. Au Canada, puis au Royaume-Uni. Selon le Times, il aborde le monde en évaluant méthodiquement les pires scénarios. Puis il rédige des réponses.

Dans cette langue, le risque extrême est tapi au bout de la courbe. Presque impossible. Ruineux s'il arrive.

CBC traduit sans jargon. Une probabilité très, très faible. Mais pas zéro.

Pas le scénario de base

« C'est simplement de la gestion du risque », a-t-il ajouté.

Ce n'est pas le scénario de base, a-t-il précisé. Mais il serait irresponsable de ne pas s'y préparer.

Le Times situe ce travail sur l'année écoulée. Pas une nuit d'insomnie.

Une année.

Autrement dit, la langue du risque pense l'impensable sans le nommer. On ne dit pas invasion. On dit courbe. On dit scénario. On dit probabilité.

Et pourtant, derrière la courbe, il y a un voisin. Et ce voisin a un président.

Un banquier ne dit pas invasion. Il dit risque.

Les Martiens de Victoria

Une boutade d'amiral

Le 2 septembre, un amiral américain avait déjà répondu à la même inquiétude. Par une boutade. La Presse canadienne l'a rapporté.

À Victoria, l'amiral Samuel Paparo a jugé le scénario d'une invasion du Canada « absolument et totalement absurde ». Il dirige le Commandement américain pour l'Indo-Pacifique.

Puis il a retourné la question au journaliste. Voulait-il aussi ses plans d'attaque contre les Martiens ?

On a retenu les Martiens. On a moins retenu la phrase du milieu.

Une boutade rassure celui qui la dit. Elle rassure moins celui qui l'entend depuis le nord.

Le commandant en chef

« Je suis les ordres du commandant en chef. » Entre l'absurde et la planète rouge, l'amiral a dit cela aussi.

Cette phrase-là dit l'inverse de la boutade. Un militaire loyal ne promet pas la décision de son président. Il promet d'obéir.

Paparo coanimait la conférence avec la générale Jennie Carignan. Elle est cheffe d'état-major de la Défense du Canada, selon La Presse canadienne.

Deux chefs sur la même estrade. Pour l'un, la question est absurde. Pour l'autre, elle fait partie du métier. Conseiller le premier ministre sur ce risque est son devoir, selon un ancien commandant de l'Armée.

Le 2 septembre, les Martiens. Le 23, neuf secondes.

Les Martiens n'ont pas de commandant en chef.

Un coffre à Ottawa

La section qui écrit les plans

Le ministère de la Défense nationale garde un coffre. Il est plein de plans de contingence, écrit CBC. Certains datent de plusieurs décennies.

Le lieutenant-général à la retraite Andrew Leslie a dirigé la section qui les rédige. Il connaît le coffre.

Selon lui, on révise ces plans quand le monde bouge. Souvent, quand un nouveau dirigeant prend le pouvoir ailleurs. On consulte d'autres ministères. Puis on les range.

Ceux qui touchent Washington auraient été mis à jour après la réélection de Donald Trump, en 2024. Et ressortis souvent depuis, estime-t-il.

Une attention accrue, dit-il. C'est une formule d'officier. Elle veut dire qu'on a rouvert le tiroir plus souvent.

Ranger, ressortir

Voici ma lecture. Ce plan est d'abord un aveu. L'alliance a cessé d'être une évidence. Elle est devenue un risque qu'on gère.

Un allié ne se tait pas neuf secondes.

Il se tait quand il pèse deux vérités. Le voisin reste le partenaire militaire le plus proche. Le même voisin parle de 51e État. Et Leslie cite des cartes qui montrent le Canada à l'intérieur des États-Unis.

Que contient le coffre ?

Le papier d'un dossier qui a dormi est froid sous les doigts. On le relit. On le range. Le tiroir claque.

Cette fois, le premier ministre dit y avoir travaillé toute une année.

Ranger un plan, c'est parier qu'on n'en aura pas besoin.

Cent ans de tiroirs

Le plan de 1921

L'idée n'est pas neuve. Certains de ces scénarios ont plus d'un siècle de racines, rappelle CBC.

Le plan de défense numéro 1 porte la date du 12 avril 1921. Son auteur est le lieutenant-colonel James Sutherland Brown, selon une étude publiée par l'Université Western.

Il organisait la défense directe du Canada contre une invasion venue des États-Unis.

Washington avait son propre tiroir. En janvier 1930, il autorisait le plan de guerre Red, un plan d'invasion du Canada, selon la même étude.

Deux voisins. Deux tiroirs.

Le modèle de janvier

Puis les tiroirs se sont couverts de poussière.

En janvier dernier, le Globe and Mail a révélé autre chose. Les Forces armées canadiennes avaient modélisé une invasion américaine hypothétique. Une première en un siècle, croit le journal.

Un modèle. Pas un plan. Un « cadre conceptuel et théorique », a rappelé La Presse canadienne le 24 septembre.

Selon le Globe, l'attaque imaginée suivrait un signal clair : la fin du partenariat du NORAD. Un haut fonctionnaire parlait de trois mois, au plus, pour se préparer.

La nuance compte. Un plan dit quoi faire lundi matin. Un modèle dit que lundi est pensable.

Ce mois de janvier, la Maison-Blanche menaçait de prendre le Groenland par la force. Andrew Leslie le rappelle.

Cent ans de poussière, puis une année de travail.

Le même ciel

Des décennies de défense commune

Il faut maintenant écrire ce qui dérange cette lecture.

Il est vrai que Canadiens et Américains protègent ensemble l'Amérique du Nord depuis des décennies. Le ministre de la Défense, David McGuinty, l'a rappelé le 24 septembre. C'est l'une des relations militaires les plus importantes du monde, dit-il.

Il est vrai que l'amiral Paparo a qualifié le Canada d'allié « proche ». Et « indispensable », selon La Presse canadienne.

Il est vrai que Mark Carney parle à Donald Trump. Souvent. « Il est direct. Je suis direct », a-t-il dit au Times.

Le Globe rapportait même, en janvier, que les deux pays travaillaient au Dôme d'or. Un bouclier continental contre les missiles russes ou chinois.

Le téléphone qui sonne

Et il est vrai, surtout, que le Canada ne tiendrait pas une guerre conventionnelle. Son armée serait vite submergée, résume CBC.

Planifier contre ce voisin, c'est planifier contre la main qui tient l'autre bout du ciel commun.

Tout cela est vrai. Et cela ne change pas ceci. Un dirigeant doit d'abord la sécurité aux Canadiens, rappelle Andrew Leslie. Regarder l'hypothèse fait partie de ce devoir.

Le téléphone qui sonne entre Ottawa et Washington n'efface pas le coffre. Il le rend discret.

Partager un ciel n'interdit pas de lire la météo.

La peur qu'on attise

Le reproche d'Ellis Ross

La critique la plus sérieuse est venue d'Ellis Ross, le 24 septembre. Il est député conservateur.

Selon lui, ces propos attisent la peur et la division. Sans raison. Au moment où les Canadiens affrontent le coût de la vie et la criminalité.

Il juge très irresponsable qu'un dirigeant parle ainsi d'un autre pays du premier monde.

L'argument mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Nommer un risque peut le grossir. Une phrase de premier ministre fait du bruit. Un modèle rangé n'en fait aucun.

Une peur plus ancienne

Et pourtant, la peur n'est pas née mercredi à Manhattan.

Elle est née d'un président qui veut faire du Canada le 51e État. Depuis deux ans. Par la coercition économique plutôt que par la force, selon La Presse canadienne.

Elle est née d'images fabriquées, publiées par Donald Trump ces dernières semaines. Le drapeau américain y couvre toute l'Amérique du Nord.

Elle est née d'une année où des commandos américains ont capturé Nicolás Maduro. L'Iran, lui, a subi une campagne aérienne américaine, rappelle CBC.

Elle est née, enfin, d'une question posée à un amiral. Trois semaines avant Manhattan.

La phrase n'a pas créé la peur. Elle l'a mesurée.

Taire un risque ne l'a jamais rendu plus petit.

Une semaine, peut-être deux jours

Dix contre un

Les chiffres ne laissent aucune place au romantisme.

Du côté américain, plus de 2 millions de militaires d'active et de réserve. Du côté canadien, moins de 200 000. Ce sont les chiffres des deux gouvernements, cités par la BBC.

Du côté américain, 65 sous-marins militaires en 2024. Du côté canadien, quatre.

Plus de dix contre un pour les troupes. Plus de seize contre un sous l'eau.

Le Canada a pourtant le plus long littoral du monde, note la BBC. Et il touche l'Arctique.

Une guérilla, faute d'armée

Le Globe citait deux hauts fonctionnaires en janvier. Selon eux, les forces américaines surmonteraient les positions canadiennes en une semaine. Peut-être en deux jours.

Deux jours. Un week-end.

La réponse imaginée n'est donc pas une bataille rangée. C'est une guérilla. Embuscades. Sabotage. Drones. Petits groupes de militaires irréguliers ou de civils armés.

L'immensité du pays compliquerait toute occupation, notent les experts cités par CBC. On ne tient pas un territoire pareil avec des chars.

Ty Solomon, de l'Université de Glasgow, ajoute un doute. La guerre prolongée contre l'Iran a ébranlé l'idée d'une force américaine écrasante.

Deux jours pour les positions, des années pour le reste.

Les tactiques de l'autre guerre

Des moudjahidines aux talibans

Un des fonctionnaires cités par le Globe a précisé l'inspiration du modèle.

Les moudjahidines afghans. Leurs attaques éclair contre les soldats soviétiques, de 1979 à 1989.

Les mêmes tactiques ont servi aux talibans pendant vingt ans, rappelle le journal. Contre les forces américaines et leurs alliés.

Le Canada était de ces alliés.

Ensemble.

158 soldats canadiens

Selon le Globe, beaucoup des 158 soldats canadiens morts en Afghanistan ont été frappés par des engins explosifs improvisés. C'était de 2001 à 2014.

Ils servaient dans la même coalition que les soldats américains. Même guerre. Même poussière. Mêmes bombes au bord des routes.

Le but de ces tactiques ? Infliger des pertes massives à une force d'occupation américaine, a dit l'un des fonctionnaires.

Je relis la phrase. Quelque chose se serre. Nos soldats ont connu ces méthodes en les subissant. Le modèle d'Ottawa les réserve à l'allié qui les subissait avec eux.

Neuf secondes. Je comprends mieux ce qu'elles pesaient.

L'allié d'hier est devenu le cas d'école.

Ce que New Haven ne sent pas

Un professeur du Connecticut

De l'autre côté de la frontière, la phrase a surtout produit de la perplexité. CBC l'a constaté.

Matthew Schmidt enseigne à l'Université de New Haven. Il a été instructeur au Collège de guerre de l'Armée américaine. Il l'admet sans détour.

Il n'a pas le sens viscéral de ce que ressentent les Canadiens. Les Américains, dit-il, ne mesurent pas l'effet des paroles de leur président ailleurs.

Il écarte l'idée d'une action militaire. Il juge quand même prudent que Mark Carney ait mesuré le risque. Responsable, même.

Il y voit aussi un signal. En le disant, le premier ministre souligne l'absurdité des propos du président.

Chaque Canadien s'en inquiète

Au Canada, l'effet n'a rien de théorique.

« Je pense que chaque Canadien s'en inquiète. » C'est le néo-démocrate Gord Johns, jeudi, en entrant aux Communes.

Le chef parlementaire du NPD, Don Davies, va plus loin. Pour lui, tout ce qu'on croyait savoir des relations canado-américaines est désormais en suspens.

Une même phrase. Deux pays. Là-bas, une curiosité de colloque. Ici, un nœud dans l'estomac, le soir, devant les nouvelles.

Une menace pèse peu dans la main qui la lance.

La confiance qui s'évapore

Glasgow et Leeds

Ty Solomon enseigne les relations internationales à l'Université de Glasgow. Pour lui, une attaque américaine reste « quelque peu impensable ».

Si elle survenait, ce serait un désastre pour les intérêts mondiaux des États-Unis, dit-il à Al Jazeera. La confiance qui reste envers Washington s'évaporerait. Complètement.

Eric Taylor Woods, de l'Université de Leeds, parle d'une possibilité infiniment petite. Mais il ne voit pas les Canadiens accepter de perdre leur souveraineté.

Qui signerait un traité sur de telles fondations ?

Une coalition européenne

Le poids du voisin, lui, se chiffre. En 2025, quelque 72 % des 556 milliards de dollars d'exportations de biens canadiens sont allés aux États-Unis. Al Jazeera le rappelle.

Et pourtant, Ottawa ne rompt rien. Il diversifie. Ce mois-ci, le Canada a demandé à rejoindre la Force expéditionnaire conjointe, dirigée par le Royaume-Uni. L'Union européenne lui a offert un statut de membre associé.

Le reste de l'entrevue au Times portait sur Starlink et sur les F-35 : une autre histoire, celle des fournisseurs.

En privé, croit Solomon, Mark Carney et ses conseillers se fient peu à l'administration Trump. C'est une supposition. Il la présente comme telle.

Sans confiance, un traité devient un papier bien rangé.

Une chose vue ne s'efface plus

La leçon amère

Le Times parle d'une leçon amère. L'exploitation de la dépendance canadienne par Donald Trump l'a enseignée au pays.

Mark Carney l'a formulée à sa façon. Il y a des choses qu'on ne peut plus ne pas voir, une fois vues.

Voilà ce que révèle la pause. Planifier contre son allié ne prédit pas l'attaque. Cela constate que l'alliance a cessé d'aller de soi.

Planifier contre son allié, c'est ce que le Canada n'avait plus fait depuis un siècle, selon le Globe.

Planifier contre son allié, c'est ce que David McGuinty appelle « normal ».

Planifier contre son allié, c'est ce que Mark Carney appelle de la gestion du risque.

Trois descriptions. Une seule réalité. Normal, peut-être. Neutre, jamais.

Un meilleur partenaire

Le premier ministre soutient qu'avec un autre président, un jour, le Canada sera « un meilleur partenaire pour les États-Unis grâce à ce que nous faisons ».

Ce serait juste. Un allié qui sait se défendre pèse plus lourd à la table. Et si l'hypothèse cessait un jour d'être une courbe…

Une alliance qui va de soi ne se modélise pas. Elle se vit.

Voir une fois suffit pour ne plus regarder pareil.

Nos propres neuf secondes

Le coffre fermé à clé

Personne ne connaît le contenu du coffre d'Ottawa. Le premier ministre a refusé de le décrire. Son ministre aussi.

Ce que l'on connaît, c'est la durée de la pause.

Et pourtant, cette pause nous concerne davantage que le plan. Elle mesure une distance. Entre ce qu'on croyait d'un voisin et ce qu'on doit maintenant en penser.

Un plan de contingence se range. Une confiance perdue, non.

Ce que nous répondrions

Si la même question nous était posée demain, notre silence durerait-il moins de neuf secondes ?

Le silence d'un premier ministre l'engage, lui. Le nôtre engage tout le reste.

Le coffre, lui, n'a plus de poussière.

Neuf secondes ont suffi pour qu'un allié devienne une hypothèse.

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). ESSAI : Neuf secondes de silence, puis Carney admet s'être préparé à une attaque de son allié. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/essai-neuf-secondes-de-silence-puis-carney-admet-s-etre-prepare-a-une-attaque-de-son

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MM
Maxime Marquette
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