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La ChroniqueAnalyse· N° 7647

ANALYSE : 313 voix, 20e prolongation — l'Ukraine qui veut voter attend une paix que Moscou refuse

313 voix pour approuver le décret présidentiel prolongeant la loi martiale de 90 jours — en vigueur à 5 h 30 le 2 août, jusqu'au 31 octobre 2026.

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À retenir
  1. 313 voix pour approuver le décret présidentiel prolongeant la loi martiale de 90 jours — en vigueur à 5 h 30 le 2 août, jusqu'au 31 octobre 2026.
  2. Le 14 juillet 2026, la Verkhovna Rada a levé la main.
  3. C'est la vingtième prolongation consécutive depuis le 24 février 2022.
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Le 14 juillet 2026, la Verkhovna Rada a levé la main.

313 voix pour approuver le décret présidentiel prolongeant la loi martiale de 90 jours — en vigueur à 5 h 30 le 2 août, jusqu'au 31 octobre 2026.

Vingt fois.

C'est la vingtième prolongation consécutive depuis le 24 février 2022. Le geste est devenu un rituel parlementaire, réglé comme une liturgie : un décret déposé, un vote massif, une signature, quatre-vingt-dix jours supplémentaires.

Et à chaque fois, la même conséquence silencieuse : pas d'élections.

Pas de présidentielle. Pas de législatives. Pas de référendum.

Cette analyse ne cherche pas le scandale — il n'y en a pas. Elle cherche quelque chose de moins confortable : comprendre comment une démocratie prouve qu'elle en est une pendant qu'elle ne vote pas.

Le rituel du 14 juillet

Reprenons la mécanique, parce que la mécanique dit tout.

Le 13 juillet 2026, le président Zelensky dépose au Parlement deux projets de loi — les nos 15401 et 15402 — l'un prolongeant la loi martiale, l'autre prolongeant d'autant la mobilisation générale.

Le lendemain, la Rada approuve. 313 députés votent pour le texte sur la loi martiale ; les lois jumelles nos 4928-IX et 4929-IX, datées du même jour sur le portail officiel du Parlement, sont ensuite promulguées par le président.

Quatre-vingt-dix jours. À compter de 5 h 30, le 2 août.

Pourquoi 5 h 30 ? Parce que la dix-neuvième prolongation courait jusqu'au 2 août et que le relais se prend sans une minute de vide juridique entre deux états d'exception. La guerre a beau durer, la paperasse reste exacte.

La précédente prolongation, la dix-neuvième, courait du 4 mai au 2 août. Celle d'avant, du début février au 4 mai. Remontez ainsi, prolongation par prolongation, et vous arrivez au matin du 24 février 2022, quand les colonnes russes ont franchi la frontière et que le décret initial a été signé dans l'urgence d'un pays attaqué.

Vingt fois, donc.

Disons aussi ce que ce rituel n'est pas. Rien d'un oukase : un dépôt formel le 13 juillet, un vote public le 14, une promulgation datée, une publication sur le portail du Parlement où n'importe quel citoyen peut lire les lois 4928-IX et 4929-IX. L'exception ukrainienne est traçable, numérotée, archivée — tout ce que l'arbitraire ne fait jamais.

Ce que ce rituel a d'extraordinaire, c'est précisément qu'il n'a plus rien d'extraordinaire. Les agences le couvrent en quatre paragraphes. Les députés votent en quelques minutes. L'exception s'est installée dans le calendrier comme une saison.

On déclare la loi martiale dans la panique. On la prolonge dans l'habitude.

Ce que la loi verrouille

Le cadre juridique, lui, n'a pas bougé d'un millimètre depuis 2022.

La Constitution ukrainienne et la loi de 2015 « sur le régime juridique de l'état de guerre » — la loi 389-VIII — interdisent la tenue d'élections nationales tant que la loi martiale est en vigueur. Ce n'est pas une lecture, c'est le texte.

Et ce verrou n'est pas une invention du pouvoir en place pour s'accrocher.

En novembre 2023, toutes les factions parlementaires — majorité et opposition confondues — ont signé un accord commun : pas d'élections avant la fin de la loi martiale, et un premier scrutin d'après-guerre au plus tôt six mois après sa levée.

En février 2025, la Rada a enfoncé le clou par une résolution réaffirmant qu'aucune élection ne doit se tenir sous loi martiale.

Le texte de référence date d'ailleurs d'avant l'invasion totale : la loi 389-VIII a été adoptée en 2015, après la première agression russe, quand le pays apprenait déjà à encadrer l'exception. Même le référendum — l'autre scrutin que l'hiver diplomatique a fait miroiter — tombe sous le même verrou : la loi en vigueur interdit toute consultation référendaire sous loi martiale, ce que l'organisation d'observation OPORA a rappelé le 11 février.

Opposition comprise. Poroshenko comme Zelensky.

Il faut mesurer ce que cela signifie : dans un pays où la vie politique d'avant-guerre était l'une des plus férocement compétitives d'Europe, la classe politique entière a choisi, par écrit, de geler la compétition tant que les missiles tombent.

Le report du vote n'est pas un décret du prince. C'est un pacte signé par ses adversaires.

L'hiver où Washington a poussé

Le moment le plus révélateur de cette histoire ne s'est pourtant pas joué à Kyiv. Il s'est joué entre Kyiv et Washington, en février 2026.

Le 11 février, le Financial Times rapporte, sources ukrainiennes et européennes à l'appui, que l'Ukraine envisagerait une présidentielle accompagnée d'un référendum de paix dès le mois de mai — sous la pression de l'administration Trump, qui aurait fixé un horizon au 15 mai et menacé de retenir ses garanties de sécurité.

La réponse du Bureau du président tombe en quelques heures, cinglante : « Si les Russes tuent des gens chaque jour, comment pouvons-nous annoncer ou envisager sérieusement des élections dans les semaines qui viennent ? »

Zelensky lui-même précise sa position devant les journalistes : les élections viendront quand un cessez-le-feu et des garanties de sécurité seront en place. « Faites un cessez-le-feu, il y aura des élections. D'abord la sécurité, ensuite la politique. » Et cette phrase, qui devrait clore le débat : la question des élections est soulevée par divers partenaires — « l'Ukraine elle-même ne l'a jamais soulevée ».

En décembre, Donald Trump avait affirmé que l'Ukraine était « au point de ne plus être une démocratie », accusant Kyiv d'utiliser la guerre pour éviter le scrutin.

La pression n'était pourtant pas sans écho à Kyiv. Le 9 décembre, Zelensky lui-même s'était dit « prêt à tenir des élections en 60 à 90 jours » si la sécurité pouvait être garantie. Le 3 janvier, Davyd Arakhamia, chef de la faction présidentielle Serviteur du peuple, avançait le même horizon — un scrutin et un référendum dans les quatre-vingt-dix jours suivant un cessez-le-feu — avant d'ajouter, dans la même conversation, cette phrase d'une honnêteté rare : « Nous n'avons aucune expérience moderne — ni organisationnelle, ni politique, ni économique. Honnêtement, nous n'y sommes pas vraiment prêts. »

Le briefing du Guardian du lendemain de la tempête résumait la séquence d'une phrase : des élections seulement après un cessez-le-feu. Publiquement, la position n'a pas varié depuis.

Notons l'ironie de la scène.

Un président américain et un président russe reprochent, chacun à sa façon, à un pays bombardé de ne pas organiser d'élections que sa propre Constitution lui interdit — et que sa propre opposition a accepté de reporter.

L'arithmétique de la Commission électorale

Admettons pourtant que la guerre s'arrête demain. Que se passerait-il ?

La Commission électorale centrale a fait le calcul, et il est têtu.

Sa proposition prévoit que la Rada convoque les élections dans le mois suivant la fin de la loi martiale — mais que le processus électoral ne puisse pas commencer avant six mois après cette levée. S'y ajoute la fenêtre constitutionnelle de quatre-vingt-dix jours pour la campagne présidentielle.

Le vice-président de la Commission, Serhiy Dubovyk, l'a dit sans détour en décembre : il faut au moins six mois pour préparer des élections libres et sûres. Ses raisons : l'ampleur des déplacements de population, les infrastructures endommagées, les militaires au front.

Faites l'addition vous-même. Même si la loi martiale n'était pas prolongée une vingt-et-unième fois au-delà du 31 octobre 2026 — hypothèse que rien n'annonce —, aucun scrutin national ne pourrait se tenir avant le milieu de 2027.

Rien là d'une obstruction. C'est du calendrier.

L'hiver dernier, quand la date du 15 mai circulait encore, le même calcul donnait déjà un scrutin impossible avant août 2026 au plus tôt — quelle que soit la façon dont on fait courir les délais, séquentiellement ou en parallèle. Les mois ont passé ; l'équation, elle, n'a fait que reculer.

Et ce calendrier n'a pas attendu la pression américaine : la Commission prépare les élections d'après-guerre depuis l'automne 2023. Registre des électeurs, vote des déplacés, vote des soldats, vote de la diaspora, parades contre l'ingérence russe — le dossier existe, il s'épaissit, il attend.

Le scrutin ukrainien n'est pas aboli. Il est instruit, pièce par pièce, comme un dossier qu'on n'a pas encore le droit d'ouvrir.

Trente-trois millions de noms

La preuve la plus concrète de cette préparation tient dans une base de données.

Le 1er janvier 2026, le Registre d'État des électeurs est redevenu pleinement opérationnel pour la première fois depuis l'invasion. Environ trente-trois millions de noms.

Dans cette liste, entre cinq et sept millions et demi d'électeurs vivent désormais à l'étranger. Plus de 1,4 million n'ont plus d'adresse officielle. Des millions d'autres sont déplacés à l'intérieur du pays, enregistrés dans des villes occupées ou détruites.

Chacun de ces chiffres est un problème électoral entier.

La proposition que la Commission a mise sur la table en janvier tente d'y répondre point par point : comment votent les déplacés internes enregistrés dans des villes occupées ou rasées, comment votent les soldats en position, comment s'inscrivent les millions d'électeurs de la diaspora, comment on prévient l'ingérence russe, comment un bureau de vote traverse une alerte aérienne. Cinq questions, cinq chantiers, aucun précédent utile nulle part en Europe.

Comment fait voter un fantassin dans une tranchée de Donetsk ? Une réfugiée de Marioupol installée à Varsovie ? Un retraité dont le bureau de vote est sous administration russe ?

Le groupe de travail parlementaire créé en décembre s'y attelle : sept sous-groupes, trente-deux réunions en un mois, selon la présidente d'OPORA, Olha Aivazovska — qui ajoute que la régulation des médias, les règles de campagne et la lutte contre l'ingérence russe restent des chantiers ouverts.

Trente-trois millions de noms qui attendent.

Voilà la réalité que le mot « élections » recouvre ici. Pas une date qu'on choisit. Une logistique qu'on reconstruit.

Le jour où toutes les urnes ferment

Il y a enfin un obstacle que ni la Constitution ni la Commission ne peuvent amender : le missile balistique.

Le rédacteur en chef de l'observatoire civique Chesno, Oleksandr Salizhenko, décrit le scénario avec une précision glaçante. Quand un Kinjal est détecté, l'alerte aérienne est nationale, pas régionale — l'engin peut atteindre n'importe quel point du territoire en quelques minutes.

Une alerte nationale, cela veut dire tous les bureaux de vote du pays fermés simultanément.

Certaines alertes durent des heures. Une journée électorale entière peut disparaître d'un coup, effacée par la seule détection d'un missile lancé à des centaines de kilomètres des urnes.

Certes, la Commission a proposé en janvier des procédures de suspension et de reprise du vote sous menace, voire de décompte des bulletins déjà déposés si la reprise est impossible. Mais ces mécanismes exigent un cadre légal qui n'existe pas encore.

Le vote électronique, alors ? « Une idée intéressante, rien d'autre », tranche Salizhenko : aucune loi ne l'autorise, aucun système n'a été construit, et les cyberattaques russes répétées contre l'infrastructure d'État rendent le pari vertigineux.

Une démocratie peut improviser beaucoup de choses. Pas le moment où dix mille bureaux de vote rouvrent en même temps sous un ciel contesté.

59 %

Reste la question que tout le monde saute par-dessus : et les Ukrainiens, eux, que veulent-ils ?

L'institut KIIS a posé la question entre fin novembre et fin décembre 2025. Les réponses méritent d'être citées dans l'ordre.

Dix pour cent veulent des élections avant un cessez-le-feu.

Vingt-trois pour cent en veulent après un cessez-le-feu assorti de garanties de sécurité.

Cinquante-neuf pour cent ne veulent voter qu'une fois la guerre entièrement terminée.

Un sur dix. Contre près de six sur dix qui préfèrent attendre la paix complète. L'écart n'est pas une nuance : c'est un gouffre.

Autrement dit : l'électorat au nom duquel Washington et Moscou réclament un scrutin est, à une majorité nette, du même avis que sa Constitution.

OPORA, la principale organisation ukrainienne d'observation électorale, a déclaré avec plus de quatre cents organisations de la société civile qu'aucune élection démocratique ne peut se tenir sans paix durable — et elle a réitéré cette position le 11 février, au plus fort de la pression extérieure.

Ce chiffre de 59 % est le fait le plus dérangeant de tout le dossier pour ceux qui crient au déni de démocratie.

Car il inverse l'accusation. Ce report n'est pas imposé au peuple. C'est, pour l'heure, sa préférence mesurée.

La légitimité, arme de guerre

Nommons, pour finir, l'usage qui est fait de tout cela.

Zelensky a été élu en 2019 pour un mandat de cinq ans. Depuis 2024, année où ce mandat aurait expiré en temps de paix, la Russie conteste régulièrement sa légitimité — et Donald Trump a repris l'argument à son compte.

L'argument est d'une efficacité redoutable, parce qu'il a l'apparence du bon sens : pas d'élection, pas de mandat.

Mais son usage révèle sa fonction. Celui qui exige un scrutin immédiat en Ukraine exige, concrètement, une campagne électorale sous alertes Kinjal, un corps électoral amputé de ses soldats et de ses millions d'exilés, des bureaux de vote inaccessibles dans les territoires occupés — puis un résultat que Moscou serait le premier à déclarer truqué.

Face à cet argument, les faits alignent trois lignes de défense. La première : le verrou est constitutionnel, pas présidentiel. La deuxième : le report a été co-signé par l'opposition en novembre 2023, puis réaffirmé par résolution en février 2025 — Poroshenko n'a pas été bâillonné, il a signé. La troisième : la préparation du scrutin d'après-guerre est publique, détaillée, et antérieure à toute pression américaine.

Un scrutin dans ces conditions ne restaurerait pas la légitimité ukrainienne.

Il fabriquerait l'arme qui servirait à la détruire.

C'est pourquoi la réponse de Kyiv — désolante pour les impatients, exaspérante pour les cyniques — est probablement la seule défendable : préparer méthodiquement le vote, refuser publiquement de le tenir tant que les conditions le falsifieraient, et laisser sa propre opposition co-signer le report.

La légitimité d'un pays en guerre ne se mesure pas au dernier scrutin tenu. Elle se mesure à ce qu'il fait pour que le prochain soit vrai.

La démocratie suspendue

Alors, que reste-t-il de la démocratie ukrainienne, vingt prolongations plus tard ?

Il reste un Parlement qui vote, une opposition qui signe des accords avec la majorité, une commission électorale qui prépare un registre de trente-trois millions de noms, une société civile de quatre cents organisations qui surveille le tout et le dit publiquement.

Mais un danger demeure, et il serait malhonnête de le taire.

L'exception qui dure devient un climat. Un pays peut s'habituer à ne pas voter comme on s'habitue au couvre-feu — et chaque prolongation votée en quatre minutes rend la suivante un peu plus invisible. La vingtième n'a presque pas fait de bruit. C'est précisément pour cela qu'il fallait l'écrire.

Entre ces deux vérités — l'État de droit qui verrouille, l'habitude qui endort —, la ligne de partage n'est pas une date. C'est la qualité de ce qui continue de vivre sans scrutin : le Parlement qui se divise, la presse qui critique, les sondeurs qui mesurent, les observateurs qui comptent les réunions d'un groupe de travail. Le jour où ces choses-là s'éteindraient, la prolongation numéro vingt-et-un ne serait plus un report. Elle serait un régime.

Le 31 octobre 2026, la loi martiale expirera de nouveau.

Un nouveau décret sera déposé, un nouveau vote massif le validera, et le compteur passera à vingt-et-un — à moins qu'un cessez-le-feu, des garanties, une paix, viennent enfin déclencher l'arithmétique patiente de la Commission électorale.

D'ici là, la question n'appartient pas qu'aux Ukrainiens, elle nous appartient aussi, nous qui votons sans y penser : dans un pays libre où l'urne dort depuis quatre ans pour de bonnes raisons, à partir de quelle prolongation cesseriez-vous, vous, de compter ?

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). ANALYSE : 313 voix, 20e prolongation — l'Ukraine qui veut voter attend une paix que Moscou refuse. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/analyse-313-voix-20e-prolongation-l-ukraine-qui-veut-voter-attend-une-paix-que-moscou-refu

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MM
Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

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