DOSSIER : Un an après l'ultimatum du 18 août, l'Église liée à Moscou attend toujours son jugement à Kyiv
Le 18 août 2025, à minuit, expirait le délai que l'État ukrainien avait fixé à la plus grande structure religieuse du pays pour prouver, documents à l'appui, qu'elle ne dépendait plus de Moscou.
- Le 18 août 2025, à minuit, expirait le délai que l'État ukrainien avait fixé à la plus grande structure religieuse du pays pour prouver, documents à l'appui, qu'elle ne dépendait plus de Moscou.
- C'était il y a un an, jour pour jour.
- L'Église, elle, est toujours là.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
C'était il y a un an, jour pour jour.
Le 18 août 2025, à minuit, expirait le délai que l'État ukrainien avait fixé à la plus grande structure religieuse du pays pour prouver, documents à l'appui, qu'elle ne dépendait plus de Moscou.
Le délai est passé. L'Église, elle, est toujours là.
Ni dissoute, ni blanchie. Suspendue.
Douze mois plus tard, aucune décision de dissolution n'a été rendue publique, la procédure est entre les mains de la justice administrative, et l'État élargit méthodiquement ses examens à d'autres structures de la même Église — un monastère de Kyiv reconnu affilié à Moscou il y a quatre jours, une éparchie de Zaporijjia placée sous étude il y a huit jours.
Ce dossier raconte cette année-là. Pas pour trancher à la place du tribunal. Pour comprendre pourquoi rien n'est tranché.
Et tout part d'un chiffre.
Quatre signes sur sept.
Vingt jours d'août 2024
Comprendre ce chiffre-là exige de remonter deux étés en arrière.
Le 20 août 2024, la Rada adopte la loi 3894-IX — son intitulé officiel parle de « protection de l'ordre constitutionnel dans le domaine de l'activité des organisations religieuses ». La presse mondiale l'a résumée en trois mots : interdiction de l'Église russe.
Le raccourci est faux, et ce dossier n'existerait pas s'il était vrai.
La loi n'interdit pas une foi. Elle interdit l'activité, en Ukraine, des organisations religieuses dont le centre décisionnel se trouve dans l'État agresseur — l'Église orthodoxe russe au premier chef — et elle donne aux structures ukrainiennes qui lui sont liées une fenêtre de neuf mois pour rompre.
Neuf mois pour divorcer de Moscou.
Sur le papier, la mécanique est presque administrative. Un service de l'État — la DESS, le service d'État pour l'ethnopolitique et la liberté de conscience — mène une étude. S'il constate des signes d'affiliation, il émet un précepte. Si le précepte n'est pas exécuté, il saisit la justice. Et seul un tribunal, au bout de cette chaîne, peut mettre fin à l'existence légale d'une organisation religieuse.
Le service lui-même l'a écrit dès l'adoption de la loi : le tribunal, et seulement le tribunal, décidera.
L'État s'est interdit le geste brutal. Il a choisi la lenteur des dossiers.
C'est cette lenteur que nous mesurons aujourd'hui.
Quatre signes sur sept
Puis, le 20 mai 2025, l'étude commence. Objet : la Métropole de Kyiv de l'Église orthodoxe ukrainienne — l'entité juridique enregistrée sous le code 21510633, la tête administrative de ce que tout le monde appelle encore l'UPC du patriarcat de Moscou.
Sept semaines plus tard, le 8 juillet 2025, le verdict de l'expertise tombe.
Quatre signes sur sept.
Sur les sept critères d'affiliation que la réglementation définit, l'étude en retient quatre. Pas des impressions. Des documents.
Il y a d'abord la gramota de 1990 — la charte accordée par le patriarche de Moscou Alexis II, qui fonde le statut de l'Église ukrainienne et la rattache canoniquement au trône moscovite. Trente-cinq ans plus tard, ce texte n'a jamais été dénoncé. L'étude constate qu'il continue de produire ses effets : statuts validés à Moscou, commémoration obligatoire du patriarche de Moscou dans la liturgie, participation d'évêques ukrainiens aux organes de gouvernement de l'Église russe, saint chrême reçu de Russie.
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L'Église de Kyiv répond depuis 2022 qu'elle a proclamé son indépendance, en plein concile, dans les premiers mois de l'invasion.
L'étude répond aux proclamations par les registres.
Et les registres disent autre chose. Depuis 2022, l'Église russe a transféré sous son contrôle direct trois diocèses arrachés au territoire ukrainien — la Crimée, Rovenky, Berdiansk. Une Église réellement séparée de Moscou aurait protesté contre ce dépeçage canonique de ses propres diocèses.
Kyiv n'a pas entendu cette protestation.
Quatre signes sur sept. Le chiffre n'est pas une opinion. C'est la conclusion d'une expertise que la loi impose de confier à des spécialistes indépendants de l'État — et c'est précisément ce chiffre que l'Église conteste aujourd'hui devant les juges.
Une charte signée à Moscou en 1990 pèse plus lourd, dans ce dossier, que trente-cinq ans de sermons.
Ce que l'État exigeait exactement
Le 17 juillet 2025, la DESS émet son précepte. Le document fixe une date : le 18 août 2025.
D'ici là, la Métropole de Kyiv devait faire quatre choses.
Un : renoncer publiquement, noir sur blanc, à toute subordination aux structures de l'Église orthodoxe russe.
Deux : rappeler ses clercs des organes de gouvernement de l'Église russe.
Trois : rompre les liens canoniques, à commencer par cette gramota de 1990 que personne, en trente-cinq ans, n'a dénoncée.
Quatre : le prouver, par un rapport remis à l'État.
Le chef du service, Viktor Yelensky, a accompagné le précepte d'une phrase qui a fait le tour du pays et qui résume la position de l'État : ce n'est pas une organisation religieuse, c'est une filiale de l'État agresseur.
La phrase est dure. C'est précisément ce que le tribunal devra confirmer ou infirmer.
Un détail de calendrier, ensuite, qui dit beaucoup de la texture réelle de cette affaire : le précepte, envoyé par la poste, n'est parvenu à la Métropole que le 24 juillet. Yelensky a donc admis publiquement que l'échéance effective courait jusqu'au 24 août. Même les ultimatums historiques dépendent des délais postaux.
On imagine un bras de fer. C'est un échange de courriers recommandés.
Et c'est peut-être ça, la chose la plus singulière de ce dossier : l'affrontement entre un État en guerre et une Église millénaire passe par des accusés de réception.
La lettre qui dit non
La réponse est arrivée avant l'échéance.
Pas un rapport d'exécution. Une lettre de refus.
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L'Église, dirigée par le métropolite Onufriy, a répondu par écrit que le précepte constituait une ingérence dans la vie interne de l'Église et qu'il ne pouvait pas être exécuté.
Il faut peser ce que cette phrase veut dire dans son système à elle. Pour la hiérarchie de l'UPC, les liens canoniques ne sont pas un contrat qu'une administration peut sommer de résilier ; ce sont des réalités spirituelles, et l'État qui exige leur rupture sort de son domaine. Pour l'État, ces mêmes liens sont des faits juridiques documentés qui rattachent une structure ukrainienne au centre religieux d'un pays qui bombarde l'Ukraine chaque nuit.
Deux logiques. Aucun terrain commun.
Voilà un an que ces deux logiques se font face sans se toucher.
Le 27 août 2025, la conséquence mécanique tombe : la DESS reconnaît officiellement la Métropole de Kyiv comme affiliée à une organisation religieuse étrangère interdite en Ukraine. Début septembre, le service saisit la justice administrative d'une requête visant à mettre fin à l'activité de l'entité — avec transfert à l'État des biens, hors objets de culte.
Yelensky l'avait annoncé mot pour mot dix jours plus tôt : reconnaissance d'abord, requête ensuite. « Ce sont les étapes que la loi nous dicte. »
Ainsi la loi a dicté. Le tribunal, depuis, dispose.
Un an sans jugement
Et c'est ici que le dossier devient inconfortable pour tout le monde.
Un an que la requête est déposée.
Un an que la plus grande structure religieuse d'Ukraine vit sous la menace d'une dissolution que personne n'a prononcée.
Un an que l'État répète que le processus suit son cours, et que le cours ne débouche sur rien de public.
Soyons précis sur ce que l'on sait et sur ce que l'on ignore. On sait que la procédure est ouverte. Qu'aucune décision de dissolution n'a été rendue publique à ce jour. Que l'entité juridique existe toujours, que les paroisses célèbrent, que les monastères fonctionnent. Le reste — le détail des audiences, les incidents de procédure, les expertises contestées — appartient à une chronique judiciaire fragmentaire qu'aucune source ne permet de reconstituer proprement de bout en bout.
Ce que cette année sans jugement prouve, en revanche, est déjà considérable.
Elle prouve que la loi 3894-IX n'était pas le couperet que Moscou décrivait. La propagande russe promettait des églises fermées de force, des fidèles chassés des cryptes. Après douze mois, l'instrument choisi par l'Ukraine reste le plus lent et le plus contestable qui soit : un procès.
Elle dit aussi le prix de ce choix. Car pendant que le tribunal ne tranche pas, chaque camp occupe le vide. L'État multiplie les études d'affiliation. L'Église multiplie les recours. Et le pays, lui, continue de compter ses morts sous les frappes d'un agresseur que le patriarcat de Moscou bénit publiquement.
Les fidèles, eux, vivent depuis douze mois dans cet entre-deux.
Les prêtres célèbrent sans savoir si leur structure existera encore l'hiver prochain.
Et Moscou exploite chaque report d'audience pour crier à la persécution, pendant que Kyiv exploite chaque communiqué du service pour prouver sa patience.
La justice lente est la fierté des démocraties. Elle est aussi leur facture.
Pendant que la cour attend
Car l'État n'attend pas, lui.
Dès le 28 juillet 2025, une équipe de recherche du service se penchait sur le monastère féminin de Korets, rattaché directement au patriarcat de Moscou.
Le 10 août 2026 — il y a huit jours —, le service a annoncé l'ouverture d'une étude sur l'administration de l'éparchie de Zaporijjia de la même Église, à quelques dizaines de kilomètres du front.
Le 14 août 2026 — il y a quatre jours —, la DESS a reconnu le monastère de la Sainte-Intercession de Holosiïv, la Holosiivska Pustyn, aux portes de Kyiv, comme affilié à une organisation religieuse interdite.
Une étude ouverte. Une affiliation constatée. La même mécanique, précepte après précepte.
La stratégie se lit sans peine : ne pas suspendre tout le dossier au sort d'un seul procès. Tandis que la cause de la Métropole s'enlise, l'État documente, entité par entité, monastère par monastère, éparchie par éparchie — et chaque nouveau constat d'affiliation rétrécit l'espace où l'Église peut plaider qu'elle n'a plus rien à voir avec Moscou.
Quatre sur sept, encore. Et encore.
La liste s'allonge en silence, à coups de communiqués administratifs que presque personne ne lit.
Rien, dans cette accumulation, ne préjuge du jugement à venir sur la Métropole elle-même. Mais tout, dans cette accumulation, prépare le terrain : chaque dossier clos par un constat d'affiliation devient une pièce versée au grand procès, une brique de plus dans le mur de preuves que l'État élève, depuis deux ans, autour d'une Église qui jure n'avoir plus de maître.
C'est une guerre de greffiers. Moins photogénique qu'une guerre de dômes et d'encensoirs — probablement plus décisive.
Huit mille paroisses
Reste à donner l'échelle, parce que l'échelle est le vrai sujet.
L'Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou, ce sont environ huit mille paroisses. Près d'un quart des paroisses que l'Église russe compte dans le monde entier. Le patriarcat de Moscou sans l'Ukraine n'est plus tout à fait le patriarcat de Moscou — c'est pour cela que le Kremlin suit ce procès de si près, et c'est pour cela que chaque communiqué du service déclenche une salve de Moscou sur la « persécution religieuse ».
Mais huit mille paroisses, ce ne sont pas huit mille bureaux.
Là-dedans, des prêtres dont certains ont enterré des soldats ukrainiens tombés au front, et d'autres ont été condamnés pour avoir renseigné l'ennemi. Des fidèles qui prient en ukrainien dans une structure dont la charte fondatrice dort à Moscou. Une vieille femme qui allume un cierge dans l'église où elle a été baptisée et qui n'a rigoureusement rien demandé à la géopolitique.
Le déchirement est là, et il ne se laisse réduire par aucun des deux camps.
Dire que ces huit mille paroisses sont huit mille antennes du Kremlin est faux, et l'État ukrainien lui-même ne le dit pas — sa procédure vise l'entité dirigeante, pas les fidèles, et la loi épargne explicitement les objets du culte.
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Prétendre que l'affiliation est une invention de Kyiv est tout aussi faux — quatre indices retenus sur sept, une gramota intacte, des diocèses annexés sans protestation.
Entre ces deux mensonges commodes, il y a un pays qui essaie de faire quelque chose qu'aucune démocratie n'a eu à faire à cette échelle : séparer juridiquement des millions de croyants du centre religieux d'un État qui les tue.
Le papier canonique dort à Moscou. Les prières, elles, montent en ukrainien.
C'est ce grand écart que la vieille femme au cierge porte sans le savoir. Et c'est lui, pas elle, que la procédure vise.
Ce que Moscou a fait de cette Église
Un mot, ici, sur l'éléphant dans la nef.
Ce procès n'existerait pas sans ce que le patriarcat de Moscou est devenu. Une institution dont le chef bénit l'invasion, la qualifie de guerre sainte, et couvre de prières les unités qui rasent Marioupol et frappent Kherson.
C'est le contexte que le mot « affiliation » transporte, et qu'aucun euphémisme administratif n'efface.
Quand l'administration écrit qu'une organisation est liée à une structure religieuse étrangère « dont l'activité est interdite en Ukraine », la formule froide désigne cette réalité brûlante : le centre canonique en question n'est pas neutre dans cette guerre. Il en est l'un des haut-parleurs.
Depuis un an, l'Église de Kyiv répond de ce lien-là. Pas de sa foi. De ce lien.
Et son refus d'exécuter le précepte, quelle qu'en soit la sincérité théologique, a une conséquence politique qu'elle ne peut pas ignorer : chaque mois où la gramota de 1990 reste en vigueur est un mois où Moscou peut encore dire que Kyiv est à lui.
On peut prier contre une guerre dans une structure qui appartient, sur le papier, à celui qui la mène. C'est exactement ce paradoxe que le tribunal doit démêler.
La ligne de crête
Reste la question que les amis de l'Ukraine n'ont pas le droit d'esquiver : cette procédure est-elle compatible avec la liberté de conscience qu'une démocratie doit défendre, y compris en guerre ?
Une réponse honnête tient en trois observations.
Première observation : l'Ukraine a choisi la voie la plus contraignante pour elle-même. Étude, précepte, délai, recours, tribunal. Chaque étape est attaquable, et l'Église l'attaque. Tout le contraire d'un oukase.
Deuxième observation : le critère retenu n'est pas la croyance mais la subordination institutionnelle à un centre situé dans l'État agresseur. La nuance paraît byzantine. C'est en réalité toute la différence entre une loi de sécurité nationale et une persécution.
Troisième observation : la lenteur même que ce dossier documente — un an sans jugement, des audiences qui n'aboutissent pas, une entité toujours debout — est la meilleure réponse aux slogans sur l'« interdiction de l'orthodoxie ». On n'interdit pas une Église en un an de procédure contradictoire. On la met face à ses propres documents.
La ligne de crête est étroite. D'un côté, le précipice de l'impuissance : un État qui laisserait prospérer, en pleine guerre, une structure dirigée depuis le pays qui l'envahit. De l'autre, le précipice de l'arbitraire : un État qui dissoudrait une communauté de croyants pour l'exemple.
Ce 18 août 2026, l'Ukraine marche encore sur cette crête. Elle n'est tombée d'aucun côté.
C'est moins spectaculaire qu'un verdict. Peut-être plus important, au fond.
Cette date du 18 août 2025 devait être un butoir. Elle est devenue un anniversaire — celui d'un pays qui a préféré le droit lent au geste rapide, face à une Église qui a préféré le refus au divorce.
Les juges finiront par trancher. Un jour.
En attendant, la question reste ouverte, et elle nous concerne tous, nous qui regardons de loin : si votre pays était bombardé chaque nuit, combien d'années de procédure accorderiez-vous à une institution qui refuse de dire, documents à l'appui, de qui elle dépend ?
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Interfax-Ukraine — Court proceedings opened on claim to terminate activity of Kyiv Metropolis of UOC
Ukrinform — Lawsuit filed to liquidate Kyiv Metropolis of UOC-MP
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). DOSSIER : Un an après l'ultimatum du 18 août, l'Église liée à Moscou attend toujours son jugement à Kyiv. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/dossier-un-an-apres-l-ultimatum-du-18-aout-l-eglise-liee-a-moscou-attend-toujours-son-juge
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