ENQUÊTE : Les missiles SCALP fabriqués en Ukraine — un deal Franco-Kyiv qui redessine la guerre
Le 29 juin 2026, le ministre de la Défense ukrainien Mykhailo Fedorov a prononcé un mot qui n'avait jamais été prononcé dans
- Le 29 juin 2026, le ministre de la Défense ukrainien Mykhailo Fedorov a prononcé un mot qui n'avait jamais été prononcé dans
- Introduction : Un accord qui dépasse les missiles
- Le mot « progrès » qui change tout
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Introduction : Un accord qui dépasse les missiles
Le mot « progrès » qui change tout
Le 29 juin 2026, le ministre de la Défense ukrainien Mykhailo Fedorov a prononcé un mot qui n'avait jamais été prononcé dans ce contexte : « progrès ». Lors d'une conférence de presse commune avec son homologue danois Jeppe Bruus, Fedorov a confirmé que les négociations avec la France pour l'obtention de licences de production des missiles SCALP — les fameux missiles de croisière franco-britanniques à portée de 250 kilomètres — avaient dépassé le stade des déclarations d'intention pour entrer dans une « discussion plus détaillée ». Ce n'est pas encore une signature. Mais c'est bien plus qu'une promesse.
Pour comprendre l'ampleur de ce que représente ce glissement diplomatique, il faut remonter au contexte. Depuis le début de la guerre à grande échelle en février 2022, l'Ukraine dépend des livraisons de missiles occidentaux pour frapper en profondeur les arrières russes. La France a fourni des SCALP depuis juillet 2023, quand le président Emmanuel Macron avait accepté à Vilnius lors du sommet de l'OTAN de les transférer directement à Kyiv. Mais des livraisons, ce n'est pas de la production autonome. Et la différence entre les deux pourrait changer l'issue de la guerre.
Pourquoi la licence vaut plus que le missile
Une licence de production n'est pas un missile de plus dans un entrepôt ukrainien. C'est la capacité de fabriquer des missiles à l'infini — ou presque — sur sol ukrainien, indépendamment des aléas politiques dans les capitales occidentales, des délais de livraison, des décisions du Congrès américain ou du calendrier électoral français. C'est l'émancipation industrielle de l'Ukraine dans le domaine des armes de précision longue portée. C'est, en termes militaires, un changement de paradigme.
Fedorov l'a compris et l'a dit : « C'est sans précédent que cela ait même été annoncé, et que de telles conversations aient commencé. » Ce sous-entendu est capital. Avant le G7 d'Évian-les-Bains du 17 juin 2026, aucun pays occidental n'acceptait formellement de discuter des licences de production avec l'Ukraine. Le tabou vient d'être brisé — et les SCALP sont en tête de liste.
Le missile SCALP : une arme qui a déjà prouvé son efficacité en Ukraine
De Vilnius à Kyiv : l'histoire d'un transfert
En juillet 2023, lors du sommet de l'OTAN à Vilnius, le président Macron avait accepté de transférer directement des missiles SCALP à l'Ukraine. La décision avait fait l'effet d'une bombe politique — et d'une aide militaire concrète. Le SCALP, aussi connu sous le nom de Storm Shadow dans sa version britannique, est un missile de croisière air-sol à longue portée capable de voler en rase-mottes, de contourner les défenses aériennes et de frapper avec précision des cibles durcies à des distances allant jusqu'à 250 kilomètres. L'Ukraine l'avait immédiatement utilisé contre des cibles militaires en Crimée occupée et dans les arrières russes.
Depuis lors, la France a continué de livrer des SCALP en quantité limitée — y compris un transfert de « presque 10 missiles supplémentaires » annoncé en novembre 2024 par le ministre de la Défense français de l'époque. Ces livraisons ponctuelles ont une valeur opérationnelle, mais elles ont aussi une limite structurelle : elles dépendent de la volonté politique et du stock disponible du côté français. L'Ukraine, elle, a besoin d'une capacité de frappe durable, prévisible, non soumise aux humeurs des partenaires.
Le contexte du G7 d'Évian : un tournant doctrinal
Le 17 juin 2026, à l'issue du sommet du G7 à Évian-les-Bains, les dirigeants ont publié une déclaration commune qui constitue un glissement doctrinal majeur. « Nous sommes également prêts à envisager d'accorder à l'Ukraine le bénéfice de licences pour permettre une augmentation de la production militaire ukrainienne », indique la déclaration. Le chancelier allemand Friedrich Merz avait précisé : « Nous produisons tous actuellement trop peu, et cela peut être remédié en accordant des licences à des entreprises ayant ces capacités de production, y compris celles en Europe et en Ukraine. »
Ce n'est pas encore un engagement ferme. Le texte dit « prêts à envisager » — pas « nous accordons ». Un haut responsable européen anonyme avait précisé à l'époque : « Les États-Unis ont dit qu'ils allaient se pencher sur la question, mais il n'y a pas eu de décision. » Cependant, le fait que le G7 ait acté cette discussion publiquement a ouvert une fenêtre que les Ukrainiens ont immédiatement et méthodiquement exploitée. Fedorov s'est précipité pour confirmer que les SCALP étaient déjà dans une « discussion plus détaillée » — bien avant les autres systèmes.
La conversation Macron-Zelensky : ce que « très bonne conversation » veut dire
Les coulisses d'Évian-les-Bains
Lors du sommet du G7, une réunion bilatérale a eu lieu entre le président Zelensky et le président Macron. Les détails de cette rencontre n'ont pas été divulgués publiquement. Mais ce que Fedorov a confirmé le 29 juin permet de reconstruire l'essentiel : « Je peux dire que lors de la visite de notre président en France, il y a eu une très bonne conversation avec Macron sur la possibilité de partager les licences pour les missiles SCALP avec notre pays, et maintenant la conversation continue à la fois avec le gouvernement et avec la compagnie à cet égard. » La compagnie en question, c'est MBDA — le fabricant européen des SCALP, qui avait par ailleurs signé en juin 2026 un mémorandum d'entente avec la société ukrainienne Ukrainian Armored Vehicles pour développer des capacités de frappe en profondeur.
Zelensky n'était pas à Évian par hasard. Il est apparu dans la salle de la réunion plénière du G7 assis entre Macron et Trump — une mise en scène diplomatique qui avait ses propres significations. Cette position physique traduisait une réalité politique : l'Ukraine est désormais au cœur de la table des négociations occidentales, pas à sa périphérie. Et les SCALP sont le symbole concret de ce que cette présence peut produire.
L'obstacle de la propriété intellectuelle
Fedorov a été transparent sur les difficultés. Il s'agit d'« un processus difficile concernant la propriété intellectuelle, l'ouverture de la production et ainsi de suite. Il y a une certaine bureaucratie à cet égard. » La propriété intellectuelle dans le domaine de la défense est un sujet extrêmement sensible. Les technologies qui font la précision d'un missile comme le SCALP — son système de guidage terminal, son profil de vol en rase-mottes, sa charge utile — représentent des décennies d'investissements en recherche et développement de la part de MBDA et des gouvernements qui la financent. Accorder une licence, c'est accepter de partager ces technologies avec un pays partenaire — avec tous les risques de diffusion que cela implique.
L'Ukraine n'est pas un partenaire ordinaire. C'est un pays en guerre, sur le territoire duquel des infrastructures peuvent être bombardées à tout moment. La question de la sécurisation des installations de production sous licence est une vraie préoccupation. Mais c'est aussi, paradoxalement, une raison supplémentaire pour que l'accord se fasse rapidement : chaque mois de délai est un mois pendant lequel l'Ukraine reste dépendante de livraisons externes que la Russie tente constamment de perturber diplomatiquement.
La stratégie ukrainienne de production : au-delà des SCALP
L'initiative Brave France et les 23 millions d'euros
Les SCALP ne sont que la pointe émergée de l'iceberg. Le 17 juin 2026, en marge du salon Eurosatory 2026 à Paris, les sociétés de défense françaises et ukrainiennes ont signé un accord pour recevoir 20 millions d'euros (soit environ 23 millions de dollars) dans le cadre de l'initiative Brave France, pour développer des missiles, des systèmes sans pilote et des technologies de contre-mesures aériennes. L'accord a été signé entre le directeur de l'Agence française de l'innovation de défense (AID), Patrick Aufort, et la directrice opérationnelle de Brave1, Iryna Zabolotna, en présence de la ministre française des Forces armées Catherine Vautrin.
Les 10 millions d'euros apportés par chaque côté, avec des subventions individuelles pouvant atteindre 1 million d'euros, représentent un mécanisme concret de co-développement industriel. Le premier appel à candidatures est prévu pour septembre 2026. Ce n'est pas de l'aide humanitaire. C'est un partenariat d'affaires entre deux industries de défense — l'une des plus sophistiquées du monde, celle de la France, et l'une des plus innovantes en conditions de guerre, celle de l'Ukraine.
MBDA, KNDS et le tournant industriel franco-ukrainien
Le mémorandum MBDA-Ukrainian Armored Vehicles de juin 2026 est un autre signal fort. MBDA est le fabricant du SCALP, mais aussi des missiles Storm Shadow, Taurus, Meteor et Aster. Le fait que cette entreprise signe un mémorandum d'entente avec un partenaire ukrainien pour des projets de « deep strike » et de contre-drones n'est pas une coïncidence calendaire. C'est une étape préparatoire au type de coopération industrielle que les négociations sur les licences SCALP visent à formaliser.
La société française KNDS, producteur des chars Leopard et des obusiers autoportés Caesar, avait annoncé en juin 2025 l'établissement d'une filiale en Ukraine. Des représentants d'entreprises ukrainiennes et françaises avaient signé un accord à Paris pour créer une installation de production de munitions sous licence KNDS. Ces accords constituent l'ossature d'un partenariat industriel de défense franco-ukrainien qui va bien au-delà des livraisons ponctuelles d'équipements.
La dimension américaine : Trump, les licences Patriot et le facteur d'incertitude
Zelensky et Trump à Évian : un « positif » qui engage peu
Lors du G7 d'Évian, le président Zelensky a eu sa première rencontre en personne avec Trump depuis plusieurs mois. Il a demandé des licences pour produire des missiles des systèmes Patriot en Ukraine. La réponse de Trump ? « Positif », selon Zelensky lui-même. « Quand le président Trump est positif, j'espère que ça veut dire oui », a déclaré Zelensky lors d'une conférence avec Reuters. L'espoir, mais aussi la prudence — exprimés dans la même phrase.
Le 21 juin 2026, Zelensky a précisé : « Trump prévoit de demander aux entreprises de défense américaines de fabriquer des missiles pour les systèmes de défense aérienne sous licences en Europe et en Ukraine. » C'est une déclaration de la part du président ukrainien, pas de la Maison-Blanche. Les consultations étaient censées commencer avec Raytheon, d'autres fabricants et au sein de l'administration américaine. Le problème : entre l'intention de Trump et une licence signée, il peut s'écouler des années — surtout dans un système américain où les enjeux de propriété intellectuelle et de protection industrielle sont d'une complexité redoutable.
Pourquoi les SCALP ont une longueur d'avance sur les Patriot
Les négociations sur les SCALP sont à un « stade plus avancé » que les discussions générales sur la production d'armes occidentales en Ukraine — c'est Fedorov lui-même qui l'a précisé. Pourquoi ? Plusieurs raisons convergent. D'abord, la France est un acteur plus centralisé en matière de décision de défense que les États-Unis : l'État français possède une part significative du capital de MBDA via sa participation dans Airbus et BAE Systems, et peut accélérer les décisions de manière plus directe. Ensuite, la relation Macron-Zelensky est solidement établie — contrairement à la relation Trump-Zelensky, toujours marquée par une tension fondamentale.
Enfin, les SCALP ont déjà été transférés à l'Ukraine. Le pas est donc moins grand de « livraisons » à « licence de production » que pour des systèmes jamais encore partagés. La confiance opérationnelle est là. Les Ukrainiens ont prouvé leur capacité à utiliser ces missiles avec précision et discrétion. Ce track record plaide pour l'accord.
L'obstacle bureaucratique : une vraie menace pour l'accord
La propriété intellectuelle dans la défense : un labyrinthe légal
Les accords de licence de production dans le domaine de la défense ne ressemblent pas à des licences logicielles. Ils impliquent des traités gouvernementaux, des accords de non-divulgation, des clauses de contrôle des exportations, des restrictions d'utilisation des technologies en temps de guerre, des protocoles de sécurité pour les installations de production. La réglementation ITAR (International Traffic in Arms Regulations) américaine, qui s'applique à de nombreuses technologies intégrées dans le SCALP, ajoute une couche supplémentaire de complexité même pour un accord franco-ukrainien bilatéral — car les composants américains dans le missile peuvent nécessiter l'approbation de Washington.
Ce n'est pas une excuse bureaucratique inventée par des diplomates frileux. C'est une réalité juridique et commerciale. Le commissaire européen à la Défense et à l'Espace, Andrius Kubilius, avait récemment décrit l'industrie de défense ukrainienne comme « l'une des plus innovantes d'Europe » et appelé à son intégration plus profonde dans la base industrielle de défense européenne. Mais l'intégration prend du temps. Et le temps, dans cette guerre, se mesure en vies.
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Le modèle danois comme solution de contournement
Fedorov a mentionné lors de sa conférence de presse le « modèle danois de financement » comme un mécanisme de soutien aux fabricants de défense ukrainiens. Le Danemark a développé un modèle innovant de financement direct des achats ukrainiens d'armes auprès de fabricants internationaux, en contournant certaines des lourdeurs administratives des livraisons gouvernementales classiques. C'est notamment dans ce contexte que Jeppe Bruus, le ministre danois de la Défense, était présent aux côtés de Fedorov lors de cette conférence de presse — le Danemark ayant annoncé le même jour un paquet d'aide de 670 millions de dollars pour l'Ukraine.
Ce modèle de financement pourrait-il s'appliquer aux négociations sur les licences SCALP ? Peut-être pas directement, mais le principe — trouver des voies alternatives aux procédures gouvernementales standard pour accélérer le transfert de capacités militaires — est exactement ce dont l'Ukraine a besoin. Les négociations en cours impliquent à la fois « le gouvernement et la compagnie » selon Fedorov : c'est une bonne nouvelle. Cela signifie que MBDA est directement dans la boucle, pas seulement comme sous-traitant d'une décision gouvernementale.
L'enjeu stratégique : l'autonomie de frappe longue portée de l'Ukraine
Le cycle de la dépendance et comment en sortir
Depuis le début de la guerre à grande échelle, l'Ukraine a connu plusieurs crises d'approvisionnement en munitions et en armes de précision. Les obus d'artillerie de 155 mm, les missiles pour les systèmes Patriot, les SCALP et les Storm Shadow — chacune de ces armes a connu des périodes de pénurie qui ont affecté la capacité ukrainienne à se défendre et à contre-attaquer. Ces pénuries ne sont pas dues à un manque de volonté de la part des alliés occidentaux, mais à la réalité d'une industrie de défense occidentale qui n'était pas dimensionnée pour une guerre d'usure à cette échelle.
La production sous licence en Ukraine résoudrait structurellement ce problème pour les armes concernées. Un usine de SCALP en Ukraine — protégée, dispersée, camouflée comme les Ukrainiens savent le faire — pourrait produire des missiles à un rythme adapté aux besoins opérationnels de l'armée ukrainienne. Sans dépendre des décisions politiques de Paris, sans subir les délais de la logistique de transport, sans être limitée par les stocks français. C'est l'autonomie. Et l'autonomie, dans ce contexte, c'est la survie.
La leçon des drones : ce que la production domestique a changé
L'Ukraine a déjà prouvé que la production domestique d'armes pouvait changer radicalement la dynamique d'un conflit. Les drones ukrainiens — produits en Ukraine, par des entreprises ukrainiennes, avec un financement partiellement ukrainien — ont transformé le rapport de force logistique contre la Russie. La campagne Logistics Lockdown n'aurait pas été possible avec des drones importés et rationnés. Elle a été possible parce que l'Ukraine a investi massivement dans sa propre capacité de production de drones à portée moyenne. Le ministre Fedorov avait contracté 300 % plus de drones de frappe à portée moyenne au cours des quatre premiers mois de 2026 qu'en 2025 entier — parce que l'industrie ukrainienne peut fournir ce que les partenaires étrangers ne peuvent pas toujours livrer assez vite.
Les SCALP fabriqués en Ukraine représenteraient une extension de cette logique à une catégorie d'armes encore plus stratégique : les missiles de croisière longue portée capables de frapper des cibles durcies à 250 kilomètres. Des missiles qui peuvent atteindre des postes de commandement russes, des dépôts de munitions, des nœuds logistiques bien en arrière du front. Des missiles que la Russie ne peut pas facilement intercepter et qui lui coûtent chaque fois qu'ils sont tirés.
La réaction russe : un silence qui en dit long
Moscou ne peut pas répondre à cette dimension du conflit
La Russie a très peu commenté publiquement les négociations sur les licences SCALP. Et pour cause : elle ne peut pas vraiment y répondre sur le même terrain. La stratégie russe dans cette guerre a consisté à utiliser la supériorité numérique en hommes, en obus et en blindés pour compenser les déficits technologiques. Mais une Ukraine dotée d'une capacité de production autonome de missiles SCALP change radicalement l'équation. La supériorité numérique russe ne sert à rien si les postes de commandement, les dépôts d'obus et les aérodromes sont frappés en profondeur de manière répétée et durable.
Ce que la Russie peut faire, c'est tenter de ralentir les négociations par des pressions diplomatiques sur la France — via des canaux confidentiels, des menaces de représailles économiques, des messages envoyés à travers des pays tiers comme la Chine ou des acteurs neutres. Elle peut aussi tenter de frapper préventivement des installations ukrainiennes supposées servir à la production future — ce qu'elle fait déjà systématiquement contre les usines de drones. Mais la production sous licence de SCALP peut être dispersée, souterraine, protégée de manière à rendre ces frappes préventives très difficiles à cibler.
L'axe Paris-Kyiv comme nouvelle réalité stratégique
L'accord potentiel sur les SCALP n'est pas isolé. Il s'inscrit dans une relation franco-ukrainienne qui s'est considérablement approfondie depuis 2022. La lettre d'intention signée en février 2026 entre Fedorov et la ministre française Vautrin avait déjà « ouvert la voie à des projets conjoints à grande échelle dans l'industrie de défense ». L'initiative Brave France de juin 2026 a fourni un mécanisme de financement concret. Les négociations sur les SCALP constitueraient l'étape suivante — la plus substantielle.
Le Premier ministre sortant britannique travaillait lui aussi dans la même direction : le plan de défense de 300 milliards de livres sterling annoncé le 30 juin 2026 intégre explicitement les leçons de la guerre en Ukraine. L'Europe est en train de reconstruire sa doctrine et son industrie de défense autour de l'expérience ukrainienne. Et dans cette reconstruction, les SCALP fabriqués en Ukraine seraient un symbole autant qu'une réalité opérationnelle.
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L'enjeu pour Trump et les États-Unis : spectateurs ou acteurs ?
La pression croissante sur Washington
Les négociations franco-ukrainiennes sur les SCALP créent une pression indirecte mais réelle sur Washington. Si la France accorde une licence de production de missiles de croisière longue portée à l'Ukraine, les États-Unis ne pourront pas rester en dehors du mouvement sans envoyer un signal politique très négatif à leurs alliés européens et à Kyiv. La logique du précédent joue ici un rôle crucial : si les Français le font, pourquoi pas les Américains pour les Patriot ?
Zelensky a compris cette dynamique et l'a stratégiquement cultivée. En annonçant publiquement le 21 juin 2026 que Trump « prévoyait » de demander aux entreprises américaines d'accorder des licences, il a créé une attente publique à laquelle il sera difficile pour Trump de ne pas donner suite — au moins partiellement. C'est un pari risqué : si Trump recule, le revers diplomatique sera cuisant. Mais l'Ukraine est depuis longtemps habituée à prendre des risques calculés.
Le Danemark comme modèle de soutien actif
En attendant les décisions américaines, le Danemark continue d'agir. Le 29 juin 2026, Jeppe Bruus accompagnait Fedorov lors de l'annonce sur les SCALP — pas par hasard. Quelques heures plus tard, Copenhague annonçait un paquet d'aide de 670 millions de dollars pour l'Ukraine. Ce n'est pas la taille du paquet qui importe — c'est le signal. Un petit pays de l'OTAN qui n'a pas de missiles SCALP à livrer, mais qui fait le maximum avec ce qu'il a. Et qui est présent, physiquement, aux côtés de l'Ukraine quand les grandes décisions se prennent.
L'Ukraine signe aussi des accords bilatéraux en dehors des cadres multilatéraux classiques. Le 30 juin 2026, elle a annoncé un accord d'achat de 16 avions de chasse Gripen E suédois — une acquisition majeure qui, combinée aux perspectives de production sous licence de SCALP, dessine une armée ukrainienne de plus en plus sophistiquée technologiquement et de moins en moins dépendante des incertitudes politiques à Washington.
Les autres partenaires : Suède, Allemagne, Royaume-Uni dans la dynamique
Stockholm entre dans le jeu des licences
La Suède a signé un accord historique avec l'Ukraine pour la fourniture de 16 avions de combat Gripen E, annoncé par Zelensky le 30 juin 2026. Cette acquisition représente un saut qualitatif majeur pour la force aérienne ukrainienne. Mais au-delà de la livraison d'avions, l'accord avec la Suède s'inscrit dans une logique similaire à celle des négociations françaises : développer des capacités militaires ukrainiennes de haut niveau, avec une composante industrielle et technique à long terme.
L'Allemagne, de son côté, a vu son chancelier Merz plaider pour les licences de production au G7 avec une clarté inhabituellement directe. Berlin avait levé ses propres restrictions sur les livraisons d'armes à longue portée à l'Ukraine bien avant le G7, et sa participation dans MBDA à travers sa filiale allemande MBDA Deutschland — qui co-produit le missile Taurus avec le suédois Saab — lui confère un rôle dans les négociations sur les licences. La géographie industrielle de la défense européenne est un atout pour l'Ukraine : elle crée des intérêts multiples à l'accord.
Le Royaume-Uni et le Storm Shadow dans l'équation
Le Royaume-Uni est l'autre co-producteur du Storm Shadow, version britannique du SCALP. Londres a livré des Storm Shadow à l'Ukraine depuis 2023 et a été, avec la France, l'un des premiers alliés à franchir le cap des livraisons de missiles à longue portée. Le plan de défense britannique de 300 milliards de livres sterling annoncé le 30 juin 2026 par le Premier ministre Keir Starmer intègre explicitement les leçons de la guerre en Ukraine dans ses priorités technologiques, notamment en matière de drones et de missiles de précision.
Si la France accorde une licence SCALP à l'Ukraine, la logique voudrait que le Royaume-Uni suive pour le Storm Shadow — ou que les deux pays coordonnent leurs décisions. Une Ukraine capable de produire SCALP et Storm Shadow serait une Ukraine dotée d'une capacité de frappe en profondeur potentiellement illimitée. C'est précisément ce scénario qui alarme Moscou — et c'est précisément ce scénario que les négociations actuelles sont en train de rendre possible.
Ce que les chiffres révèlent : la montée en puissance de l'industrie de défense ukrainienne
300 % de drones supplémentaires : le chiffre qui résume tout
En 2026, la Direction de l'Armement ukrainienne a contracté 300 % plus de drones de frappe à portée moyenne au cours des quatre premiers mois que sur l'ensemble de l'année 2025. Ce chiffre, cité par Fedorov lui-même, illustre la montée en puissance de l'industrie de défense ukrainienne. Il y a deux ans, l'Ukraine importait la quasi-totalité de ses armes de précision. Aujourd'hui, elle produit des milliers de drones par mois, elle prépare des lignes de production pour des missiles et elle négocie des licences pour les missiles de croisière les plus sophistiqués d'Europe.
Le commissaire européen Andrius Kubilius avait décrit l'industrie de défense ukrainienne comme « l'une des plus innovantes d'Europe ». Ce n'est pas de la flatterie diplomatique. C'est un constat basé sur les performances : l'Ukraine a développé sous le feu des drones capables de frapper à 205 kilomètres, des munitions rôdeuses capables de cibler des chars russes à grande distance, des systèmes de guerre électronique qui surprennent les ingénieurs russes. Cette base d'innovation est exactement ce dont un accord de licence SCALP a besoin du côté ukrainien pour fonctionner.
Les projets conjoints déjà en cours
Fedorov a précisé lors de la conférence du 29 juin que des « projets de production conjointe d'armes avec des partenaires européens sont déjà en cours ». Il n'a pas donné de détails. Mais plusieurs éléments permettent de reconstituer le tableau : la mémorandum MBDA-Ukrainian Armored Vehicles, l'accord de production de munitions KNDS à Paris, le partenariat entre des fabricants de drones ukrainiens et français dans le cadre de Brave France, et potentiellement d'autres accords classifiés ou non annoncés. L'Ukraine est déjà dans l'industrie de défense européenne. La question n'est plus « si » mais « à quelle vitesse ».
Ce réseau de partenariats industriels est aussi une protection diplomatique. Plus l'Ukraine est intégrée dans l'industrie de défense européenne, plus il est coûteux politiquement pour les gouvernements européens de réduire leur soutien. C'est ce que les Ukrainiens appellent l'ancrage occidental — et chaque accord industriel est un ancre supplémentaire.
Les risques et les limites de cet accord potentiel
Ce que l'enquête ne peut pas confirmer
Je dois être honnête sur les limites de ce que les sources disponibles permettent d'affirmer. Fedorov a dit « progrès » — pas « accord signé ». Il a dit « trop tôt pour conclure » — pas « nous sommes prêts à livrer les plans ». Les négociations sur les licences de production de missiles de croisière peuvent s'étirer sur des mois, voire des années. Des accords préliminaires peuvent échouer sur des détails techniques, juridiques ou politiques que les déclarations publiques ne révèlent pas. Je n'ai pas accès aux discussions confidentielles entre Paris et Kyiv. Je rapporte ce qui est vérifiable — les déclarations publiques, les accords signés, les contextes documentés.
Il y a aussi un risque de surinterprétation des signaux positifs. L'Ukraine a parfois annoncé des avancées diplomatiques qui n'ont pas suivi le rythme espéré — les licences Patriot annoncées comme « positives » par Trump n'ont, à la date de publication de cette enquête, pas encore abouti à un accord formel. L'enthousiasme est justifié, mais il doit rester calibré sur la réalité : « progrès » n'est pas « accord », et « accord » n'est pas encore « production ».
Les pressions qui pèsent sur la France
La France fait face à ses propres contraintes internes. Le Premier ministre sortant Starmer — dont l'analogie avec le Royaume-Uni est pertinente pour comprendre le contexte politiqu général en Europe — a annoncé sa démission comme chef du Parti travailliste le 22 juin 2026. En France, la situation politique est également en mouvement après les élections législatives récentes. Les décisions sur les licences SCALP impliquent des arbitrages interministériels complexes entre le Quai d'Orsay, la DGA (Direction générale de l'armement), l'Élysée et les actionnaires de MBDA. Ces décisions ne se prennent pas en un jour, même avec la meilleure volonté politique.
La pression de la Russie est également réelle. Moscou dispose de canaux d'influence en Europe — lobbying économique, pressions sur des pays tiers, désinformation — qu'elle utilisera pour ralentir ou torpiller un accord dont elle sait qu'il pourrait être décisif. Le fait que les négociations se déroulent discrètement, avec des déclarations publiques calculées au mot près, suggère que les équipes ukrainiennes et françaises sont conscientes de cette menace.
Les implications géopolitiques : au-delà du SCALP
Un signal pour Pékin, Téhéran et Pyongyang
Les négociations sur les licences SCALP envoient un message qui dépasse largement les relations franco-ukrainiennes. Elles signalent à la Chine, à l'Iran et à la Corée du Nord — qui soutiennent tous, à des degrés divers, l'effort de guerre russe — que l'Occident est prêt à aller plus loin dans le soutien à l'Ukraine que ce qu'ils anticipaient. Un accord sur les SCALP constituerait un signal de détermination occidentale plus fort que n'importe quel communiqué diplomatique.
La Chine surveille de près la consolidation du soutien occidental à l'Ukraine pour en tirer des leçons pour son propre positionnement vis-à-vis de Taïwan. Plus l'Occident démontre qu'il peut construire des partenariats industriels durables avec des démocraties menacées, plus le coût d'une agression chinoise contre Taïwan se précise dans les calculs de Pékin. Les SCALP ukrainiens ne sont pas seulement une arme contre la Russie — ils sont un message pour la Chine.
Le modèle ukrainien comme doctrine occidentale émergente
Ce qui se dessine progressivement, à travers les accords de licences, les partenariats industriels, les programmes Brave France et les plans de défense britanniques, c'est une nouvelle doctrine occidentale de soutien aux démocraties menacées. Cette doctrine ne se limite pas aux livraisons d'armes — elle intègre le transfert de capacités de production, le partage technologique, la co-conception industrielle. Elle transforme le bénéficiaire d'une aide militaire ponctuelle en un partenaire de défense capable de subvenir à ses propres besoins à terme.
Cette doctrine est plus robuste, plus durable et plus dissuasive que le modèle des livraisons de matériel d'occasion que l'Occident pratiquait au début du conflit. Elle représente un engagement à plus long terme — celui d'une Ukraine souveraine, armée et intégrée dans l'architecture de sécurité européenne. Et les missiles SCALP fabriqués à Kyiv, s'ils voient le jour, en seraient le symbole le plus puissant.
La Suède, la Norvège, la Finlande : le flanc nord renforce aussi l'Ukraine
Un arc de soutien qui va de la Scandinavie à la Méditerranée
L'accord sur les Gripen E avec la Suède et les négociations sur les SCALP avec la France ne sont pas des initiatives isolées. Ils s'inscrivent dans un arc de soutien européen à l'Ukraine qui, depuis l'adhésion de la Finêlande et de la Suède à l'OTAN, s'étend des rives de la Baltique jusqu'aux côtes de la Méditerranée. Chaque pays apporte ses spécialités : la France ses missiles de croisière, la Suède ses avions de combat, le Danemark son modèle de financement, la Norvège ses systèmes de missiles maritimes. Ensemble, ils forment une chaîne de capacités que ni l'un ni l'autre ne pourrait offrir seul.
Cette architecture distribuée est aussi une protection pour l'Ukraine : aucune décision d'un seul gouvernement ne peut couper la totalité du soutien. Même si les États-Unis sous Trump réduisaient leur aide, le réseau européen compenserait une partie de la perte. Et même si la France traversait une crise politique intérieure qui ralentissait les négociations SCALP, le reste de la chaîne continuerait de fonctionner. La diversification des partenariats est une stratégie de résilience autant qu'une stratégie d'acquisition.
La Finlande comme élève modèle pour l'OTAN
La Finlande, frontalière avec la Russie sur 1 300 kilomètres et membre de l'OTAN depuis 2023, regarde la guerre en Ukraine avec une acuité particulière. La Finlande maintient une industrie de défense nationale forte, une réserve militaire de 280 000 hommes et une doctrine de défense totale héritée de décennies de coexistence risquée avec son voisin russe. Elle a suivi de près les négociations sur les licences de production — et certains experts finlandais ont exprimé l'espoir que l'Ukraine, si elle obtient ces licences, pourrait devenir un partenaire industriel de défense à part entière pour les pays nordiques.
Les chefs des renseignements militaires suédois ont été parmi les plus clairs sur la menace russe à long terme : « La menace russe perdurera après Poutine », a déclaré en juillet 2026 le chef du renseignement militaire suédois, selon le Kyiv Independent. Cette vision à long terme — la Russie comme menace structurelle, pas seulement conjoncturelle — est celle qui anime les décisions d'investissement en défense des pays nordiques. Et c'est la même vision qui rend les licences SCALP pour l'Ukraine si importantes : pas juste pour cette guerre, mais pour la décade suivante.
Conclusion : Le missile que la France fabriquerait en Ukraine changera la carte
Trois niveaux de signification
Les négociations sur les licences SCALP entre la France et l'Ukraine opèrent simultanément à trois niveaux. Au niveau opérationnel, elles représentent la promesse d'une capacité de frappe en profondeur autonome pour l'armée ukrainienne, indépendante des fluctuations politiques à Paris ou à Washington. Au niveau industriel, elles illustrent l'intégration croissante de l'Ukraine dans la base industrielle de défense européenne — un processus irréversible une fois enclenché. Au niveau géopolitique, elles signalent à la Russie, à la Chine, à l'Iran et à la Corée du Nord que l'Occident est prêt à investir dans la sécurité de l'Ukraine au-delà des cycles électoraux.
Le mot « progrès » prononcé par Fedorov le 29 juin 2026 est petit. Mais dans le contexte de cette guerre, il est immense. Il résume des mois de diplomatie discrète, des réunions bilatérales au sommet, des négociations techniques entre juristes spécialisés en droit de la défense et ingénieurs de MBDA. Il témoigne de la transformation d'une relation de livraison en une relation de partenariat. Et il ouvre la porte à une réalité qui aurait semblé impossible il y a trois ans : des missiles français assemblés sur sol ukrainien, pour défendre la souveraineté ukrainienne.
La question ouverte
Mais « progrès » n'est pas « accord ». Et cet espace entre les deux est précisément là que se joue l'histoire. Quand Fedorov dit « trop tôt pour conclure », il dit aussi : la décision n'appartient pas qu'à lui. Elle appartient à Macron, à ses ministres, à MBDA, aux juristes qui négocieront les clauses de la propriété intellectuelle, et ultimement à la volonté politique soutenue de l'Occident de voir l'Ukraine survivre et prospérer. Cette volonté est là. Pour l'instant. Elle doit le rester suffisamment longtemps pour que l'encre sèche sur un accord qui changerait la carte de cette guerre — et peut-être de l'Europe entière.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Encadré de transparence du chroniqueur
Qui je suis et mes biais assumés
Je suis chroniqueur et analyste, pas un expert en droit de la propriété intellectuelle dans le domaine de la défense, ni un officiel gouvernemental avec accès aux négociations confidentielles. Je suis pro-Ukraine et pro-Occident dans le contexte de ce conflit — je crois que la résistance ukrainienne à l'agression russe est juste et doit être soutenue aussi loin que possible. Ce biais influence mon angle éditorial mais pas les faits que je rapporte : les citations de Fedorov, les décisions du G7, les accords industriels cités sont tous documentés par les sources identifiées.
Ce que je ne sais pas et les limites de cette enquête
Je n'ai pas accès aux discussions confidentielles entre Paris et Kyiv sur les licences SCALP. Je ne connais pas les termes exacts des négociations sur la propriété intellectuelle en cours. Les déclarations de Fedorov sur le « progrès » sont ce qu'il a choisi de rendre public — pas nécessairement le reflet complet de la situation réelle. Il est possible que les obstacles soient plus importants que ce que laisse entendre le terme « progrès ». Il est également possible que l'accord soit plus proche que les formulations prudentes de Fedorov ne le suggèrent. Je rapporte ce qui est vérifiable. Le reste appartient aux diplomates et aux juristes.
Sources
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). ENQUÊTE : Les missiles SCALP fabriqués en Ukraine — un deal Franco-Kyiv qui redessine la guerre. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/enquete-les-missiles-scalp-fabriques-en-ukraine-un-deal-franco-kyiv-qui-redessin
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