DÉCRYPTAGE : La lettre de Duhaime à 46 221 jeunes, ou ce que les partis savent de votre âge
Elle tombe dans la boîte aux lettres, et elle connaît votre âge. Votre prénom. Votre nom. Votre adresse. À l'intérieur, une lettre signée par le chef d'un parti. Il vous tutoie. Il vous dit que vous faites partie de « la première génération de l'histoire qui sera plus pauvre ».
- Elle tombe dans la boîte aux lettres, et elle connaît votre âge. Votre prénom. Votre nom. Votre adresse. À l'intérieur, une lettre signée par le chef d'un parti. Il vous tutoie. Il vous dit que vous faites partie de « la première génération de l'histoire qui sera plus pauvre ».
- Une enveloppe à votre nom
- Dans la boîte aux lettres
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Une enveloppe à votre nom
Dans la boîte aux lettres
Elle tombe dans la boîte aux lettres, et elle connaît votre âge.
Votre prénom. Votre nom. Votre adresse. À l'intérieur, une lettre signée par le chef d'un parti. Il vous tutoie. Il vous dit que vous faites partie de « la première génération de l'histoire qui sera plus pauvre ».
Vous avez 19 ans. Ou 21. Ou 22. Vous n'avez jamais écrit à ce parti.
Il vous écrit quand même. Et il sait votre âge.
Le geste ordinaire
On l'ouvre debout, dans l'entrée. Le sac encore sur l'épaule. Le tutoiement surprend.
On la lit en diagonale. On la pose sur le comptoir. Entre une facture de téléphone et une circulaire d'épicerie.
Personne ne se demande d'où vient l'adresse. Ni comment on a su l'âge. Ni qui d'autre a reçu la même.
C'est pourtant la seule question que l'enveloppe ne règle pas.
Une enveloppe qui connaît votre âge mérite qu'on la retourne.
46 221 jeunes, des comtés prenables
Le chiffre du Journal de Québec
Le 25 septembre, le Journal de Québec rapporte l'envoi. Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec, a fait parvenir une lettre signée à 46 221 jeunes de 18 à 22 ans.
Ils habitent des circonscriptions que le parti juge prenables, écrit le quotidien.
Le scrutin a lieu le 5 octobre. Pour beaucoup, ce sera un premier vote.
Pourquoi les jeunes
Duhaime s'en explique au Bureau parlementaire du Journal. Le vote conservateur est plus jeune que la moyenne, dit-il. Le parti veut motiver ces électeurs à aller voter.
Ce sont eux, ajoute-t-il, qui votent d'ordinaire le moins.
Le calcul est simple. Un électeur qui reste chez lui ne compte pas. Un électeur qui se déplace peut faire basculer un comté.
Le parti mise sur cette lettre. Il mise aussi sur sa force dans les réseaux sociaux. Des sondages encourageants, notamment dans la grande région de Québec, l'y poussent, selon le Journal.
46 221 enveloppes, et chacune a été choisie.
Mulroney, un premier char, une maison
Une biographie en ouverture
La lettre commence par un souvenir. À 19 ans, raconte Duhaime, il a voté pour Brian Mulroney.
Ses études finies, il a acheté son premier char. Il a voyagé autant que possible. Puis il a acheté son chez-soi.
Puis la lettre bascule. Ce rêve, écrit-il, est devenu beaucoup plus difficile pour votre génération. Ce n'est pas votre faute. C'est celle des générations d'avant.
Selon lui, les politiciens successifs ont acheté des élections en endettant les générations futures.
Ce que précise le chef
En entrevue, il nuance. Il ne faut pas blâmer les générations précédentes, dit-il. Il faut blâmer les gouvernements précédents. Ils promettaient sans en avoir les moyens.
Sa réponse tient en deux leviers. Couper dans le gaspillage. Baisser les taxes et les impôts. Les jeunes pourraient alors accéder à la propriété.
Il ne craint pas, dit-il, de se mettre à dos les électeurs plus âgés. Beaucoup de parents et de grands-parents lui disent vouloir un meilleur avenir pour leurs jeunes.
C'est une lettre politique. Signée. Assumée. Elle a le droit d'exister.
La vraie question n'est pas ce qu'elle dit. C'est ce qu'elle suppose.
Une lettre sur l'âge suppose d'abord de connaître l'âge.
Nom, adresse, sexe, date de naissance
Ce que contient la liste
Élections Québec le dit en toutes lettres. La liste électorale contient votre nom, votre prénom, votre adresse, votre sexe et votre date de naissance. Et votre circonscription.
La loi électorale permet aux partis provinciaux et aux députés de recevoir cette liste trois fois par année. En période électorale, les partis et les candidats peuvent aussi l'obtenir.
Elle connaît votre nom. Elle connaît votre adresse. Elle connaît votre sexe. Elle connaît votre date de naissance. Elle connaît votre circonscription.
Et elle circule.
Vous avez donné ces renseignements pour pouvoir voter. Ils peuvent aussi servir à vous écrire. La liste part trois fois par année, que vous le sachiez ou non.
Une démonstration par l'enveloppe
Je la lis ainsi, et je le pose tôt. Cette lettre est d'abord une démonstration. Elle montre ce que le système électoral met entre les mains des partis : de quoi vous trouver par votre âge.
Votre date de naissance voyage plus que vous.
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Ce n'est pas une anomalie. Ce n'est pas un secret. Ce n'est pas propre au Parti conservateur.
C'est le fonctionnement ordinaire de la démocratie québécoise. C'est pour cela qu'il vaut la peine de le regarder.
Un parti n'a pas besoin de vous demander votre âge.
Trois fois par année
L'engagement signé
La loi encadre cette circulation. Pour obtenir les listes, les députés et les personnes désignées par les partis s'engagent à en protéger le caractère confidentiel, rappelle Élections Québec.
Ils s'engagent aussi à restreindre leur usage aux seules fins prévues par la loi électorale. Ils signent un formulaire.
La loi interdit à quiconque d'utiliser un renseignement sur un électeur pour d'autres raisons. Elle interdit aussi d'en permettre la communication à qui n'y a pas droit.
Un détail change le ton. Les candidats, précise Élections Québec, sont « invités » à signer cet engagement avant d'obtenir les listes.
Invités.
Ce que la règle permet
Solliciter le vote des électeurs pendant une campagne est, selon toute vraisemblance, au cœur de ces fins électorales. C'est l'usage attendu d'une liste remise à des partis.
La règle ne dit donc pas : on ne vous écrira pas.
Elle dit : on ne fera rien d'autre de ce qu'on sait de vous.
Et pourtant, entre ces deux phrases, il reste toute la liberté de trier. Par comté. Par sexe. Par année de naissance.
La loi interdit l'usage détourné. Elle permet le tri.
L'adresse sans origine connue
Ce que le parti n'a pas dit
Il faut être exact. Le Parti conservateur n'a pas dit d'où venaient les adresses de ses 46 221 destinataires.
La lettre ne dit pas comment ils ont été choisis. La lettre ne dit pas combien elle a coûté. La lettre ne dit pas qui a dressé la liste des comtés prenables.
La liste électorale est une source possible. Ce n'est pas la seule.
Un parti peut aussi bâtir ses propres fichiers. Il doit alors obtenir le consentement des personnes, rappelle la Commission d'accès à l'information.
Rien n'indique une infraction
Rien, dans le dossier, n'indique une infraction. Je ne l'écris pas.
J'écris autre chose. Choisir 46 221 personnes de 18 à 22 ans suppose de connaître leur année de naissance. Et la loi fait remettre cette donnée aux partis.
La question documentée est donc celle-ci : d'où vient la sélection, et dans quelle fin permise entre-t-elle.
Le parti peut y répondre en une phrase.
Une adresse sans origine connue reste une question ouverte.
Le député sortant a une longueur d'avance
Trois listes par an contre une
Le détail que personne ne regarde est dans la page d'Élections Québec.
Les députés reçoivent la liste de leur circonscription trois fois par année. Les candidats, eux, reçoivent seulement la liste de leur circonscription, et seulement en période électorale.
Un député sortant connaît donc ses électeurs, par âge, toute l'année. Un nouveau candidat les découvre au déclenchement.
Qui gagne au tri par âge
Le tri par âge profite d'abord à ceux qui ont déjà la liste. Les partis. Les députés en poste.
Il ne profite pas à l'électeur trié.
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Il ne sait pas qu'il a été choisi. Il ne sait pas par qui. Il ne sait pas sur quel critère.
Cette asymétrie n'enfreint aucune règle. La loi la prévoit ainsi, et c'est justement ce qui mérite d'être vu.
C'est l'asymétrie ordinaire d'un système qui fait confiance aux partis. Elle ne vise personne. Elle favorise ceux qui sont déjà là.
La liste avantage celui qui l'a déjà.
Un droit d'accès qui s'arrête au parti
La règle de la Commission
Voici le vertige. Il n'a rien de partisan.
Les partis, leurs instances, les députés et les candidats indépendants doivent protéger les renseignements personnels qu'ils détiennent sur les électeurs, explique la Commission d'accès à l'information. Ils doivent désigner un responsable parmi leurs dirigeants. Ils doivent obtenir le consentement avant de recueillir des renseignements.
Mais leur régime diffère du régime général.
Ce qui vous reste fermé
Vous ne pouvez pas demander à un parti l'accès à ce qu'il détient sur vous.
Vous ne pouvez pas exiger qu'il le corrige.
Vous ne pouvez pas demander qu'il le désindexe ou le réindexe.
Vous ne pouvez pas soumettre une demande d'examen de mésentente à la Commission.
Vous pouvez porter plainte. Des sanctions existent, selon la Commission. Jusqu'à 50 000 $ en sanction administrative. De 5 000 $ à 100 000 $ en amende pénale.
Encore faut-il savoir quoi reprocher.
Sous le régime général, une entreprise qui vous écrit doit vous dire ce qu'elle sait de vous si vous le demandez. Un parti qui vous écrit n'y est pas tenu.
Votre âge est entre leurs mains. Leur fichier, jamais entre les vôtres.
La moitié du timbre
Une dépense électorale
Une lettre de campagne a un coût. Du papier. De l'impression. De la poste.
Selon Élections Québec, le coût de tout bien ou service utilisé en période électorale pour favoriser un candidat ou un parti est une dépense électorale.
Elle doit être autorisée par l'agent officiel. Évaluée à sa juste valeur marchande. Payée à même le fonds électoral. Inscrite au rapport.
La publicité est l'une des quatre catégories prévues, avec les biens et services, la location de locaux, les voyages et les repas.
Qui rembourse
Après vérification du rapport, l'État rembourse 50 % des dépenses électorales engagées et acquittées selon la loi. Il le fait pour les partis qui obtiennent au moins 1 % des votes valides, précise Élections Québec.
En 2022, le Parti conservateur du Québec avait déclaré 4 487 878 $ de dépenses électorales, selon le tableau d'Élections Québec.
Si la lettre figure au rapport de 2026 et que le parti atteint le seuil, la moitié de son coût reviendra aux contribuables.
Le coût exact, s'il figure au rapport, ne sera connu qu'une fois ce rapport produit et vérifié. Après le scrutin, donc. Après votre vote.
Vous pourriez payer la moitié de la lettre qui vous a trouvé.
Le destinataire paie la moitié du timbre.
Plus pauvres que leurs parents
Trois générations au même âge
La lettre affirme une chose vérifiable. Vous seriez la première génération plus pauvre que celle de vos parents.
Le 6 mai 2026, Statistique Canada publiait une étude sur les millénariaux et le logement.
Entre 25 et 39 ans, leur taux de propriété ajusté était de 49,9 % en 2021. Celui de la génération X, au même âge, en 2006 : 56,2 %. Celui des baby-boomers, en 1991 : 55,9 %.
La part des jeunes adultes vivant chez leurs parents a doublé. De 8,2 % en 1991 à 16,3 % en 2021.
La part de ceux qui sont mariés et parents est passée de 46,6 % à 26,6 % sur la même période.
Moins de maisons. Plus de chambres d'enfance. Moins de berceaux.
Ce que l'étude ne dit pas
L'étude porte sur les millénariaux. La lettre s'adresse à des jeunes de 18 à 22 ans. Ils n'en font pas partie.
Elle mesure le logement. Pas la richesse totale. Posséder plus tard n'est pas être plus pauvre.
À Montréal, la valeur médiane des maisons est passée de 214 000 $ en 1991 à 448 000 $ en 2021, en dollars constants, selon la même étude.
Le mur existe. Il porte un prix.
La lettre transforme une difficulté mesurée en destin annoncé. La nuance se perd dans l'enveloppe.
Un mur mesuré n'est pas une génération condamnée.
Le rattrapage de la trentaine
Ce que relève La Presse
La Presse, en présentant l'étude le 6 mai, relève un phénomène que la lettre tait.
Les auteurs observent un rattrapage vers la fin de la trentaine. Les millénariaux achètent plus tard. Ils finissent par acheter.
Le changement le plus net tient à la durée de la vie chez les parents.
Montréal, moins touchée
À Montréal, cette proportion a moins augmenté qu'ailleurs, à peu près de moitié, écrit La Presse. Statistique Canada l'explique par des loyers moins élevés que dans les autres grandes villes.
Les chiffres de l'étude le montrent. À Montréal, la part des jeunes adultes chez leurs parents est passée de 9,1 % à 14,9 % entre 1991 et 2021. Le taux de propriété ajusté a glissé de 44,1 % à 41,6 %.
Un recul. Pas un effondrement. Un loyer moins cher retient moins longtemps chez les parents.
Le parcours de vie s'allonge. Les études durent. Les carrières commencent plus tard.
Et pourtant, une lettre de campagne n'a pas de place pour un rattrapage. Elle a de la place pour un choc.
Plus tard n'est pas jamais. La lettre préfère jamais.
Vingt points d'écart
Le vote des moins de 35 ans
Sur un point, Duhaime a raison. Élections Québec le confirme.
Aux élections du 3 octobre 2022, la participation a atteint 66,15 %. Chez les moins de 35 ans, elle tournait autour de 54 %, selon Élections Québec.
Plus de vingt points sous celle des 65 à 74 ans.
Autrement dit, près d'un électeur de moins de 35 ans sur deux n'a pas voté.
Un sur deux.
Les jeunes votent beaucoup moins que les autres, résume l'institution.
Un premier vote, quel que soit le parti
Une lettre qui pousse un jeune de 19 ans à voter pour la première fois fait œuvre utile. Quel que soit le parti qui l'envoie.
Élections Québec dit poursuivre le même but : faciliter l'accès au vote, rapporte La Presse.
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Axios a rapporté le 28 septembre, selon des responsables américains, que…
C'est vrai, et cela ne change pas ceci : on peut encourager le vote des jeunes et leur dire d'où l'on tient leur adresse.
Faire voter les jeunes n'oblige pas à taire la liste.
Le 25 septembre, sur les campus
Le calendrier du vote
La lettre arrive au bon moment.
Depuis le 25 septembre, les étudiants et le personnel de plusieurs cégeps, universités et centres de formation professionnelle peuvent voter sur place. Ils le pourront encore du 29 septembre au 1er octobre, selon Élections Québec.
Le vote par anticipation se tient les 27 et 28 septembre, de 9 h 30 à 20 h.
Le poids de l'anticipation
En 2022, 1,5 million d'électeurs, soit 24,4 %, avaient choisi le vote par anticipation, rapporte La Presse.
Cette année, 908 candidats se disputent 127 circonscriptions, précise le même guide. Leur moyenne d'âge est de 47 ans.
Ceux qui écrivent ont 47 ans en moyenne. Le chef qui signe en a 57. Ceux qui reçoivent en ont 18 à 22.
La lettre traverse trois décennies.
Le jour même reste le meilleur moment pour voter, dit la porte-parole d'Élections Québec à La Presse, parce qu'il y a près de quatre fois plus de bureaux de vote. Près de 60 000 personnes sont mobilisées pour l'élection.
Une lettre reçue la semaine où les bureaux ouvrent sur les campus arrive au pied de l'urne.
Et pourtant, le jeune électeur qui la lit n'en sait pas plus sur son adresse que le jour où il l'a ouverte.
La lettre arrive au pied de l'urne. Sa source reste dans l'ombre.
La prochaine enveloppe
Un système, pas un scandale
Cette lettre ne révèle pas un scandale. Elle révèle un système.
La loi remet votre date de naissance aux partis. Les partis s'engagent à ne s'en servir qu'aux fins électorales. Ils peuvent donc vous trouver par votre âge.
Et vous ne pouvez pas leur demander ce qu'ils savent de vous.
Ce n'est la faute d'aucun parti en particulier. C'est un choix de législateur. Il facilite le travail des partis. Il ne les oblige pas à vous rendre des comptes.
Les partis politiques provinciaux reçoivent la même liste. Le Parti conservateur est seulement celui qui l'a montré, cette semaine, avec une enveloppe.
La signature qu'on ne voit pas
Une enveloppe qui connaît votre âge exact vous doit-elle le nom de celui qui, dans ce parti, tient votre date de naissance ?
La loi vous dit qu'il a signé un engagement.
Elle ne vous dit pas son nom.
Ce que les partis savent de votre âge, vous ne le saurez pas.
Sources :
Sources Primaires :
- Élections Québec — renseignements de la liste électorale remis aux partis, page consultée le 25 septembre 2026
- Élections Québec — dépenses électorales et remboursement de 50 %, page consultée le 25 septembre 2026
- Statistique Canada — les millénariaux sur le marché canadien du logement, 6 mai 2026
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). DÉCRYPTAGE : La lettre de Duhaime à 46 221 jeunes, ou ce que les partis savent de votre âge. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/decryptage-la-lettre-de-duhaime-a-46-221-jeunes-ou-ce-que-les-partis-savent-de-votre-age
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