CHRONIQUE : Cleveland-Cliffs éteint les lignes de Hamilton au 23e mois d'un engagement de cinq ans
Sur une photo de La Presse canadienne prise le 10 février 2025, une murale montre des sidérurgistes, à l'usine Stelco de Hamilton.
- Sur une photo de La Presse canadienne prise le 10 février 2025, une murale montre des sidérurgistes, à l'usine Stelco de Hamilton.
- Des sidérurgistes peints.
- À leur poste pour de bon.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Une murale à Hamilton
Des sidérurgistes peints
Sur une photo de La Presse canadienne prise le 10 février 2025, une murale montre des sidérurgistes, à l'usine Stelco de Hamilton.
Des sidérurgistes peints. Immobiles. À leur poste pour de bon.
Hamilton est une ville d'acier. La murale le dit sans un mot.
Une ville qui s'est racontée par l'acier a mis ses ouvriers sur ses murs. Les vrais, eux, n'ont jamais eu besoin d'être peints pour exister.
Lundi, une note
Le lundi 28 septembre, une note interne de Stelco, obtenue par CBC News, a annoncé la mise à l'arrêt pour une durée indéterminée des lignes de laminage à froid et de revêtement de Hamilton Works.
Des hommes et des femmes se sont présentés au travail ce matin-là et ont appris la nouvelle sur place, a résumé le ministre ontarien Vic Fedeli, selon Global News.
Un matin d'usine, c'est un café encore chaud et une carte de pointage déjà passée. Partout pareil.
La murale, elle, n'a rien appris. Une murale ne pointe pas. Elle ne paie pas d'hypothèque.
Peints au mur, les sidérurgistes ne reçoivent pas de note.
Le 9 octobre
Laminage à froid, revêtement
La mise à l'arrêt progressive commencera le 9 octobre, selon la note citée par CBC.
Stelco dit que la décision touchera jusqu'à 500 employés. Ron Wells, président de la section locale 1005 des Métallos, estime que 350 sidérurgistes seront mis à pied.
Le syndicat dit avoir été informé qu'environ 500 employés de production seraient mis à pied, selon Global News. Wells croit que les pertes seront plus proches de 350.
Deux chiffres. Le premier vient de la compagnie. Le second, du syndicat. Aucun des deux n'est petit.
Jusqu'à 500, ou 350
Wells a été informé lundi matin, lors d'une rencontre avec la direction, a-t-il raconté à CBC.
Il faut maintenant savoir qui sera mis à pied, dit-il, et s'assurer que ce sera fait selon l'ancienneté.
L'ancienneté. Le dernier droit qui reste quand l'usine s'arrête : l'ordre dans lequel on part.
La note ne dit pas combien de temps. Elle dit « indéterminée ».
Une date de départ, le 9 octobre. Aucune date de retour.
Indéterminée, c'est une durée qu'on vit sans calendrier.
Trois milliards quatre cents millions
Novembre 2024
Cleveland-Cliffs, aciériste de l'Ohio, a acheté Stelco pour 3,4 milliards de dollars canadiens, en espèces et en actions. La transaction s'est conclue en novembre 2024, rappelle CBC.
Un nom de Hamilton. Un propriétaire de Cleveland.
Le prix : 3,4 milliards. La contrepartie : des engagements. On oublie vite la seconde moitié.
Alan Kestenbaum, alors chef de la direction de Stelco, écrivait dans le communiqué de l'époque que la transaction plaçait les intérêts nationaux au premier plan et reconnaissait l'importance de la main-d'œuvre.
Les mots de Kestenbaum
L'importance de la main-d'œuvre.
La phrase a plus de deux ans. Elle n'a pas été retirée. Elle a été dépassée par une note.
On ne reproche pas à un vendeur les promesses de l'acheteur. On relit seulement ce qu'il a fait signer, et à qui.
Mais il n'y a pas eu que des mots de communiqué. Il y a eu un document de l'État.
Les intérêts nationaux avaient une adresse. Elle était à Hamilton.
Cinq ans, par écrit
Le 30 octobre 2024
Le 30 octobre 2024, le ministre de l'Industrie de l'époque, François-Philippe Champagne, approuvait l'achat en vertu de la Loi sur Investissement Canada.
L'approbation dépendait d'engagements contraignants, d'une durée de cinq ans, selon sa déclaration.
Cleveland-Cliffs s'engageait à exploiter l'entreprise sous le nom de Stelco. Cleveland-Cliffs s'engageait à garder le siège social à Hamilton. Cleveland-Cliffs s'engageait à continuer d'employer au moins le même nombre d'employés syndiqués. Cleveland-Cliffs s'engageait à honorer les conventions collectives et les régimes de retraite. Cleveland-Cliffs s'engageait à investir dans les installations.
Une liste courte. Une signature. Cinq ans.
Même les émissions y étaient chiffrées : au moins 25 % sous la moyenne mondiale des aciéries intégrées. Les syndiqués, eux, n'avaient pas de chiffre. Seulement « au moins le même nombre ».
Au moins le même nombre
Cinq ans promis, arrêt annoncé au vingt-troisième mois.
Je suis donc du côté des 350 à 500 sidérurgistes de Hamilton, contre la note du 28 septembre qui éteint leurs lignes sans date de retour, parce que Cleveland-Cliffs s'était engagé par écrit, le 30 octobre 2024 et pour cinq ans, à garder au moins autant de syndiqués.
« Nous sommes très déçus », dit Wells à CBC. Quand Cliffs nous a achetés, rappelle-t-il, l'entreprise a pris des engagements, dont celui de maintenir le même nombre d'employés syndiqués.
Moins de la moitié d'une parole, et déjà une note.
Survivre, dit la note
Frederic Fafard
La compagnie a ses raisons. Elles méritent d'être lues dans leurs propres mots.
La note est signée par Frederic Fafard, vice-président aux ventes. Elle parle d'une mesure « malheureuse mais nécessaire » pour assurer la survie de Stelco.
La note dit que le marché des produits laminés à froid et galvanisés s'est fortement contracté. La note dit que les importations de ces produits restent à un niveau élevé. La note dit que les mesures fédérales ont réduit les importations au Canada, sans combler l'écart.
Près de 25 %
La note chiffre aussi la chute. Au deuxième trimestre de 2026, la demande pour ces produits dans les marchés traditionnels de Stelco aurait reculé de près de 25 % par rapport à la moyenne trimestrielle de 2024, selon La Presse canadienne.
La décision n'affectera pas sa capacité de fournir de l'acier laminé à chaud, précise la compagnie à CBC.
Le tonnage total d'acier ne changera pas, assure la compagnie. La production se concentrera à Lake Erie Works, avec davantage d'acier laminé à chaud.
Des emplois y seront offerts aux employés de Hamilton, a écrit Pat Persico, porte-parole de Cleveland-Cliffs. Un nombre important devrait y être absorbé, selon lui.
C'est l'argument le plus fort. Il n'y aurait pas de perte nette. Seulement un déplacement.
Il tient debout. Il a des chiffres. Il a une signature.
Et pourtant, la compagnie elle-même compte jusqu'à 500 employés touchés. Absorbés, touchés : ce ne sont pas les mêmes verbes.
Survivre, pour une compagnie, c'est parfois déménager la paie.
Le 23 juillet
Des profits importants en vue
Il faut relire l'été.
Le 23 juillet, Cleveland-Cliffs publiait ses résultats du deuxième trimestre. Son président, Lourenco Goncalves, y écrivait que le marché canadien commençait à s'améliorer de façon significative.
Stelco serait ainsi en position de recommencer à dégager des profits importants, ajoutait-il.
Un peu plus de neuf semaines plus tard, la note parle de survie.
Deux messages, un même été
Le même mois, Goncalves avertissait que sans protections commerciales supplémentaires, la compétitivité future des lignes de galvanisation de Hamilton était en péril, rapporte CTV News.
Aux actionnaires, une amélioration. À Ottawa, une menace. Deux publics. Deux tons.
Le communiqué de juillet ne nomme ni Hamilton ni les lignes de galvanisation.
Le premier ministre ontarien Doug Ford avait déjà accusé, en août 2025, le président de Cleveland-Cliffs d'appuyer à répétition les tarifs de Trump, rappelle CTV News.
Il demandait au gouvernement canadien de protéger l'acier canadien comme le gouvernement américain l'a fait chez lui.
Et pourtant, les deux phrases viennent de la même bouche, le même mois. L'une rassure le marché. L'autre ressemble, avec le recul, à un préavis.
Aux actionnaires l'embellie, aux ouvriers la survie.
Ce qu'Ottawa a offert
Des propositions rejetées
Le bureau de la ministre de l'Industrie, Mélanie Joly, a répondu lundi par une déclaration, citée par Global News.
Ottawa utilisera tous les leviers possibles, dit-il, pour défendre l'industrie canadienne, protéger les emplois et sécuriser la chaîne d'approvisionnement.
Le gouvernement, dit-elle, a fait savoir depuis un certain temps à la compagnie qu'il était prêt à offrir un soutien financier pour maintenir les activités et protéger les emplois.
La compagnie a rejeté ces propositions et maintient les mises à pied. Une décision « extrêmement décevante », écrit son bureau.
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Les options juridiques
À Queen's Park, le porte-parole de Vic Fedeli dit comprendre que le gouvernement fédéral examine ses options juridiques pour protéger les travailleurs de Stelco, selon CTV News.
L'Ontario, de son côté, renforce les services de son centre POWER de Hamilton, dont le financement vient d'augmenter de près de 50 %, et invoque son plan de 30 milliards de dollars contre les tarifs.
Deux paliers. Deux déclarations. Ni l'une ni l'autre, dans ce qu'en citent les dépêches, ne nomme l'engagement de 2024. Les options juridiques évoquées à Queen's Park pourraient pourtant s'y rattacher.
L'Ontario presse aussi Ottawa d'accélérer ses achats d'acier fabriqué en Ontario, pour les pipelines, les infrastructures, les navires et la défense, selon CTV News.
Une offre refusée est une information. Elle laisse penser que l'argent n'était pas le seul problème.
Je ne choisis pas entre les deux. Je note seulement qu'une aide offerte et refusée n'est pas une aide qui manquait.
Refuser l'argent public, c'est choisir la note.
Lake Erie Works
Nanticoke
Voici maintenant ce qui dérange ma lecture. Je le publie quand même.
La production ne part pas en Ohio. Elle se concentre à Lake Erie Works, à Nanticoke, en Ontario, selon La Presse canadienne. Le tonnage reste le même, assure Stelco.
Ce n'est pas un exode vers le sud. C'est un repli à l'intérieur du pays. Nanticoke n'est pas Hamilton. Ce n'est pas l'Ohio non plus.
Le syndicat donne raison à la note
Autre fait gênant. Sur les importations, le syndicat et la compagnie disent presque la même chose.
Les contre-tarifs d'Ottawa et les quotas sur l'acier étranger ne sont pas assez forts, dit Wells à Global News. La note de Fafard ne dit pas autre chose.
C'est vrai, et cela ne change pas ceci : l'engagement de 2024 ne portait pas sur le tonnage. Il portait sur le nombre de syndiqués.
Combien d'entre eux Lake Erie absorbera-t-il vraiment ?
La murale, elle, reste à Hamilton. Elle ne se déplace pas à Nanticoke.
Le tonnage déménage bien. Une vie, moins.
Noël n'est pas si loin
L'ancienneté
« Noël n'est pas si loin », dit Wells à CBC. Et personne, ajoute-t-il, n'a la moindre idée de la durée de ces mises à pied.
Les gens sont inquiets, ajoute-t-il. Il ne leur en veut pas.
Il veut d'abord savoir qui part. Il veut ensuite savoir pour combien de temps. Pour l'instant, il n'a ni l'un ni l'autre.
C'est « extrêmement dévastateur », dit-il encore à Global News.
Une durée inconnue
Il y a celui qui a vingt ans d'ancienneté et qui restera. Il y a celui qui en a trois et qui partira en premier. Il y a celle qui fera la route jusqu'à Nanticoke, si on lui offre le poste, et qui calculera l'essence.
Il y a la maison achetée près de l'usine, parce que l'usine était là.
Une ligne de laminage qu'on arrête ne fait pas de bruit en s'arrêtant. C'est le silence d'après qu'on entend.
Les sidérurgistes de la murale garderont leur place. Ceux du laminage à froid attendent une liste.
Trois cent cinquante.
Noël se compte en paies, et celles-là n'ont pas de date.
Les droits de 50 %
L'article 232
Il faut remonter à la cause première, et la nommer.
Washington impose sur l'acier canadien des droits pouvant atteindre 50 % en vertu de l'article 232, rappelle Global News. L'aluminium et l'automobile sont aussi touchés.
Stelco cite un prix « très bas » pour les produits revêtus, à cause de ces droits, rapporte Wells. Ils nous disent qu'ils ne peuvent pas faire d'argent dans ces conditions, résume-t-il.
Le même lundi, l'Iowa
Le même lundi, au Bureau ovale, Trump vantait un projet d'aciérie de 15 milliards de dollars américains en Iowa comme la preuve que ses tarifs fonctionnent, selon CBC.
Le prix des produits revêtus est bas. Les droits américains ferment le sud. Les importations pressent le nord. La compagnie tient les trois fils.
À Washington, une annonce. À Hamilton, une note.
Un droit de douane se paie à la frontière. Une mise à pied se paie à la maison.
La décision de Cleveland-Cliffs n'efface pas celle de Washington. Elle s'y ajoute.
Deux signatures, et une seule ville pour les payer.
Algoma, ArcelorMittal, Stelco
Juin 2025
Hamilton connaît déjà ce geste.
En juin 2025, ArcelorMittal Produits longs Canada fermait sa tréfilerie de Hamilton. 153 travailleurs touchés, rappelle La Presse canadienne.
En décembre 2025, Algoma Steel supprimait plus de 1 000 emplois, selon la même dépêche.
Septembre 2026
Chaque fois, c'est un tarif qu'on cite. Chaque fois, c'est une ligne qu'on éteint. Chaque fois, c'est une ville d'acier qui compte ses départs.
Et chaque fois, la liste s'allonge d'un nom connu. Juin, décembre, septembre. Trois saisons, trois annonces.
Stelco, cette fois. Le nom de l'usine à la murale.
Cette fois pourtant, il existe un engagement écrit. C'est la seule différence. Elle n'est pas mince.
Trois noms, trois annonces, une même ville d'acier.
Le téléphone de Kevon Stewart
District 6
Kevon Stewart dirige le district 6 des Métallos. Son téléphone ne dérougit pas, dit-il à CBC. Des travailleurs canadiens inquiets l'appellent.
Tout est une question de moment, dit-il.
Ce n'est pas seulement un signal d'alarme, ajoute-t-il. L'appel à l'action existait déjà.
Le délai de carence
Il réclame un plan qui protège les travailleurs. Des prestations bonifiées, par exemple. Ou la fin du délai d'attente avant de toucher l'assurance-emploi.
Ce sont des demandes précises. Elles ont un coût. Elles ont aussi un destinataire.
Il ne réclame pas un chèque pour la compagnie. Il réclame un filet pour les gens.
Stewart ne donne pas de chiffre. Il donne une urgence.
Une semaine sans paie, dans une maison de sidérurgiste, n'est pas une abstraction. C'est une épicerie qu'on déplace.
Et pourtant, la demande de Stewart ne vise pas la compagnie. Elle vise l'État, qui paiera la facture d'une décision d'entreprise.
Quand l'employeur part, la facture reste au public.
Ce que vaut un engagement
Une responsabilité, disait Champagne
En 2024, Champagne justifiait ses conditions par une phrase simple. Le gouvernement du Canada a la responsabilité de s'assurer que les investissements étrangers les plus importants profitent aux Canadiens.
Un engagement se signe. Un engagement se publie. Un engagement se vérifie.
Les deux premiers verbes ont été conjugués en 2024. Le troisième attend.
Cinq ans, dans un engagement envers l'État, ce n'est pas une intention. C'est une durée.
Qui compte les syndiqués
La déclaration de 2024 ne chiffre pas le nombre d'employés syndiqués promis. Elle dit : au moins le même nombre.
Le même que quand ? Compté où ? Publié par qui ?
J'avoue ne pas savoir ce que vaut un engagement de cinq ans. Je croyais le savoir en 2024. Je le lis autrement ce matin.
Un engagement qu'on ne compte pas en public…
Promettre un nombre sans le publier, c'est promettre une ombre.
Trente-sept mois à tenir
L'automne 2029
Cinq ans, c'est soixante mois. Vingt-trois sont passés. Il en reste trente-sept avant la fin des engagements de 2024.
D'ici là, Cleveland-Cliffs doit employer au moins le même nombre de syndiqués, selon le texte du ministre. À Hamilton, à Nanticoke, quelque part au Canada.
Trente-sept mois. Trois hivers. Trois Noëls.
La note dit indéterminée. L'engagement dit cinq ans. L'un des deux mots devra céder.
Le 9 octobre, la première ligne ralentira.
Le compte public
Ottawa publiera-t-il, poste par poste, le compte des syndiqués que Cleveland-Cliffs s'était engagé à garder ?
La murale ne tiendra pas ce compte. Elle montrera les mêmes bras, dans la même peinture, qu'on les rappelle ou non.
Il faudra un autre mur. Un tableau, avec des chiffres.
Vingt-trois mois écoulés. Il en restait trente-sept à tenir.
Sources :
Sources Primaires :
- Innovation, Sciences et Développement économique Canada — engagements de cinq ans de Cleveland-Cliffs pour Stelco, 30 octobre 2024
- Cleveland-Cliffs — résultats du deuxième trimestre, amélioration du marché canadien, 23 juillet 2026
- La Presse canadienne — Stelco met Hamilton à l'arrêt et concentre la production à Lake Erie, 28 septembre 2026
Sources Secondaires :
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). CHRONIQUE : Cleveland-Cliffs éteint les lignes de Hamilton au 23e mois d'un engagement de cinq ans. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/chronique-cleveland-cliffs-eteint-les-lignes-de-hamilton-au-23e-mois-d-un-engagement-de
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