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La ChroniqueAnalyse· N° 120

ANALYSE : RDC — Tshisekedi veut modifier la Constitution pour rester au pouvoir, sur fond de M23

Le 15 juin 2026, le Sénat de la République démocratique du Congo adoptait, à l'unanimité des 89 sénateurs présents, un projet de loi permettant d'organiser un référendum constitutionnel. À première vue, un vote banal sur un cadre procédural. En réalité, un signal d'alarme…

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  1. Le 15 juin 2026, le Sénat de la République démocratique du Congo adoptait, à l'unanimité des 89 sénateurs présents, un projet de loi permettant d'organiser un référendum constitutionnel. À première vue, un vote banal sur un cadre procédural. En réalité, un signal d'alarme…
  2. Introduction : Le coup d'État constitutionnel qui ne dit pas son nom
  3. Un président pressé, une démocratie sous pression
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Introduction : Le coup d'État constitutionnel qui ne dit pas son nom

Un président pressé, une démocratie sous pression

Le 15 juin 2026, le Sénat de la République démocratique du Congo adoptait, à l'unanimité des 89 sénateurs présents, un projet de loi permettant d'organiser un référendum constitutionnel. À première vue, un vote banal sur un cadre procédural. En réalité, un signal d'alarme retentissant pour toute personne qui prend au sérieux l'idée que la démocratie africaine mérite d'être défendue. Ce texte — déjà adopté le 9 juin par l'Assemblée nationale, boycottée par l'opposition — ouvre concrètement la voie à un troisième mandat pour Félix Tshisekedi, au mépris des dispositions intangibles de la Constitution de 2006. Il ne manque plus que la signature du président. Une formalité, à n'en pas douter.

La RDC, pays de 100 millions d'habitants, riche d'un sous-sol qui fait saliver les grandes puissances, s'enfonce dans une crise politique majeure. À l'est, le mouvement armé M23, soutenu par le Rwanda de Paul Kagame, contrôle encore des pans entiers du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Le cessez-le-feu reste précaire. Et pendant ce temps, à Kinshasa, les forces de sécurité gazent et matraquent les manifestants qui osent défiler contre le projet de réforme. Bienvenue en République démocratique du Congo, en juin 2026.

Tshisekedi, l'ancien opposant devenu ce qu'il combattait

Il y a une ironie cruelle, presque insupportable, dans cette affaire. Félix Tshisekedi, fils du vénéré opposant Étienne Tshisekedi, a bâti toute sa légitimité politique sur la lutte contre les excès du pouvoir de Joseph Kabila — notamment lorsque Kabila avait tenté, entre 2015 et 2016, de s'accrocher au pouvoir par une manœuvre constitutionnelle similaire. À l'époque, Tshisekedi tonnait contre le coup d'État institutionnel. Aujourd'hui, il en orchestre un.

Selon l'analyse publiée par le Critical Threat Project (CTP) le 18 juin 2026, Tshisekedi avait commencé à poser les conditions politiques d'un changement constitutionnel dès la fin de l'année 2024. En octobre 2024, il annonçait publiquement son intention de faire réviser la Constitution. Depuis lors, la machine s'est mise en marche, méthodiquement, avec une brutalité croissante. Le scénario est désormais limpide, comme le résume Ithiel Batumike Mihigo, chercheur au centre d'analyse congolais Ebuteli : « Le scénario du président pour se maintenir au pouvoir est dorénavant très clair et il veut aller vite. »

La mécanique du coup : comment contourner l'article 220

Un verrou constitutionnel conçu précisément pour ça

La Constitution congolaise de 2006, fruit douloureux d'une décennie de guerre civile et de transition politique, n'est pas un texte ordinaire. Elle a été rédigée pour empêcher précisément ce qui se passe aujourd'hui. Son article 220 place parmi les dispositions intangibles — c'est-à-dire impossibles à réviser — la limitation du nombre et de la durée des mandats présidentiels. Ni le Parlement, ni même un référendum ne peut, en théorie, toucher à cet article. C'est un verrou constitutionnel, un garde-fou démocratique instauré après des décennies de dictature, d'abord sous Mobutu Sese Seko, puis sous Laurent-Désiré Kabila.

L'article 219 va encore plus loin : il interdit toute révision constitutionnelle en période de guerre ou de loi martiale. Or, la RDC est précisément en état de conflit armé actif dans ses provinces orientales. Ces deux articles semblaient rendre tout projet de troisième mandat juridiquement impossible. C'était sans compter la créativité des juristes au service du pouvoir et la complaisance d'un Parlement dominé à l'écrasante majorité par la coalition de Tshisekedi, l'Union sacrée de la nation (USN).

La trouvaille : le "dysfonctionnement majeur" des institutions

Le projet de loi adopté en juin prévoit un mécanisme ingénieux et dangereux. Il autorise le président à déclencher une révision constitutionnelle si un "dysfonctionnement majeur des institutions" a eu lieu — notion volontairement floue, non définie dans le texte. Si ce seuil est atteint, le Parlement se transforme en assemblée constituante, rédige une nouvelle Constitution, laquelle est soumise au référendum populaire. Cette nouvelle Constitution peut alors porter sur "toute matière d'importance fondamentale pour la vie de la nation" — y compris, évidemment, la remise à zéro du compteur des mandats présidentiels.

Ce que ce mécanisme réalise, en pratique, c'est un contournement total de l'article 220. La coalition au pouvoir ne prétend pas réviser l'article 220 — elle prétend le remplacer entièrement par une nouvelle Constitution. Les opposants et les juristes congolais appellent ça ce que ça est : une "fraude à la Constitution" ou, dans les termes plus directs des leaders de l'opposition, un "coup d'État constitutionnel". Selon le CTP, le projet de loi donne aussi à Tshisekedi le pouvoir de déclencher le référendum par décret, quand il le juge opportun — possiblement dès l'automne 2026.

Juin 2026 à Kinshasa : la rue dit non, le pouvoir répond par la force

Le 12 juin : une manifestation réprimée dans le sang

Le 12 juin 2026, au moins un millier de partisans de l'opposition se sont réunis à Kinshasa pour marcher vers le Parlement, en désobéissance à une interdiction gouvernementale. Ils protestaient contre la loi référendaire. Ce qu'ils ont rencontré était prévisible pour quiconque connaît la tradition autoritaire du régime : véhicules blindés, camions anti-émeutes, canons à eau, gaz lacrymogènes. Plus grave encore, des membres des Forces du progrès — une milice de jeunes liée à l'UDPS, le parti de Tshisekedi — ont été vus parmi les forces dispersant les manifestants, armés d'armes blanches.

Le bilan est lourd. Selon Prince Epenge Wemakoko, président de l'Action pour la démocratie et le développement du Congo, au moins 70 personnes ont été blessées et deux sont décédées. Parmi les blessés graves figurent des opposants de premier plan : Martin Fayulu (ancien candidat à la présidence), Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga. Ce dernier aurait reçu une balle dans la jambe, selon son équipe de communication. Les locaux du parti de Fayulu ont été vandalisés et pillés par des membres de l'UDPS. L'Union européenne a condamné ces violences, déplorant les morts et blessés et réaffirmant l'obligation de respecter la liberté de manifester pacifiquement.

L'opposition refuse de capituler

Face à la répression, les partis d'opposition ont renforcé leur coordination. La coalition C64 — Coalition Article 64, formée en mai 2026 autour de l'article 64 de la Constitution — qui appelle les citoyens congolais à résister à tout pouvoir exercé en violation de la Constitution — a annoncé une marche nationale pacifique pour le 8 juillet 2026, en direction du palais présidentiel. Martin Fayulu a déclaré que "Tshisekedi a trahi son serment de respecter la Constitution et n'a donc plus aucune légitimité." Des services de renseignement congolais auraient également procédé à des arrestations d'activistes politiques dans les jours suivant la manifestation du 12 juin.

Les manifestants congolais ont une mémoire longue. En 2016, c'est une mobilisation populaire similaire qui avait contraint Kabila à renoncer à un troisième mandat. L'opposition mise sur cette précédente victoire. La grande inconnue est de savoir si Tshisekedi — qui dispose d'une majorité plus large au Parlement, d'un accord de sécurité avec les États-Unis, et d'une répression plus musclée — s'arrêtera comme son prédécesseur. Rien n'est moins sûr.

L'argument de la guerre : le M23 comme alibi commode

La guerre à l'est sert le pouvoir à l'ouest

Tshisekedi et ses alliés ont établi un lien direct entre la crise sécuritaire dans l'est du pays et la nécessité de modifier la Constitution. L'argument est simple : on ne peut pas organiser d'élections quand une partie du territoire est occupée. "Si cette guerre ne peut être terminée, malheureusement nous ne pourrons pas organiser les élections en 2028", a déclaré Tshisekedi en mai 2026. Cette conditionnalité est pratique : elle permet de justifier à la fois le report éventuel du scrutin de 2028 et la "nécessité" d'une réforme constitutionnelle pour stabiliser le pays.

Le problème est que cet argument ne résiste pas à l'examen des faits. Comme le note avec une précision grinçante le CTP dans son analyse du 18 juin 2026, Tshisekedi lui-même avait été réélu pour un second mandat lors des élections de fin décembre 2023 — alors que la crise du M23 faisait déjà rage à une intensité certes moindre, mais bien réelle. Le conflit était là. Les élections ont eu lieu. La contradiction est flagrante.

Une fenêtre d'opportunité saisie sur fond de recul du M23

Le paradoxe est encore plus profond. C'est précisément l'amélioration relative de la situation sécuritaire depuis début 2026 qui a permis à Tshisekedi de relancer son projet constitutionnel. L'offensive du M23 en Kivu du Sud a été freinée grâce, en partie, aux sanctions américaines et aux pressions diplomatiques de Washington sur Kigali et le M23. Tshisekedi a alors vu une fenêtre s'ouvrir. Selon le CTP, dans ce nouveau rapport de forces qu'il juge favorable, le président a décidé d'"aller vite", comme l'explique Ithiel Batumike Mihigo.

En mars 2026, le secrétaire général de l'UDPS, Augustin Kabuya, avait retiré tout doute sur les intentions du régime lors d'une réunion avec des cadres du parti à Kinete : "Soyez rassurés, nous allons modifier cette Constitution." La rhétorique de la guerre ne servait plus à retarder le projet — elle servait désormais à le justifier. Les chercheurs de l'Institut Egmont à Bruxelles avaient déjà averti que le projet constitutionnel était lié aux ambitions de l'UDPS, longtemps écartée du pouvoir sous les régimes précédents, de consolider sa domination pour des décennies.

Le Rwanda de Kagame et le M23 : une occupation sous couverture

Le soutien rwandais au M23 : des faits, pas des allégations

Parler de la crise politique congolaise sans parler du rôle du Rwanda serait une escroquerie intellectuelle. Le M23 — le Mouvement du 23 mars — est, selon toutes les analyses sérieuses disponibles, une force par procuration de Paul Kagame. Human Rights Watch, dans son rapport du 17 juin 2026, l'affirme sans ambiguïté : le Rwanda soutient le M23 par une aide logistique, matérielle et en troupes. Ce soutien est tel que HRW considère le Rwanda comme une puissance occupante dans l'est du Congo — avec tout ce que cela implique en termes de responsabilité pénale pour les violations des droits humains commises par le M23.

Le "général" Sultani Makenga, chef militaire du M23, s'est présenté en février 2026 devant des milliers de recrues dans le camp d'entraînement de Tshanzu en leur déclarant : "Vous faites maintenant partie d'une armée qui s'est levée pour libérer le pays et vraiment libérer le peuple." Ce que ce discours héroïque ne dit pas, ce sont les exécutions, les punitions brutales, les enfants arrachés à leurs écoles pour être enrôlés de force. Des civils, policiers, instituteurs, étudiants — certains dès l'âge de 12 ans — ont été raflés dans les rues, les églises et les hôpitaux pour être envoyés dans ces camps d'entraînement et d'endoctrinement.

L'impunité des camps : un crime qui dure

Un ouvrier de 25 ans, enlevé à Goma en mars 2025 alors qu'il achetait du crédit téléphonique, a témoigné auprès de HRW : "C'est un test de combien de souffrances tu peux endurer. Nous étions 200 ; 10 sont morts. Deux ont été abattus, les autres fouettés à mort. Nous les avons enterrés dans une fosse commune avec environ 50 autres." Des centaines de détenus sont probablement morts dans ces camps tout au long de 2025, selon HRW. Des membres d'une force dont les commanditaires ont signé des accords de paix à Washington.

Les accords de paix signés en juin et décembre 2025 — le second lors d'une cérémonie à la Maison Blanche présidée par Donald Trump — incluaient des engagements de retrait des troupes rwandaises. Selon HRW, aucun indicateur ne suggère que le conflit soit réellement terminé. À Montreux, en Suisse, une nouvelle série de pourparlers a produit le 18 juin 2026 un mémorandum sur un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu et des engagements humanitaires. Des prisonniers doivent être libérés dans un délai de dix jours. Mais les précédents accords n'ont pas tenu. Pourquoi celui-ci serait-il différent ?

Trump, les minerais et le "feu vert" au troisième mandat

La diplomatie des ressources naturelles

Donald Trump n'a pas déclaré la paix au Congo par amour de la paix. Il l'a fait parce que la RDC est assise sur l'une des plus grandes concentrations de minerais critiques au monde : cobalt, coltan, lithium, entre autres. Ces minerais sont indispensables aux batteries électriques, aux technologies de défense, aux semi-conducteurs. Les États-Unis ne veulent pas laisser la Chine en contrôler l'accès. L'accord économique et sécuritaire signé entre Washington et Kinshasa en décembre 2025 donne aux entreprises américaines un accès privilégié aux minerais critiques congolais en échange d'une garantie de sécurité et de soutien politique.

Ce deal a un corollaire que les diplomates évoquent à mots couverts mais que les analystes mettent en pleine lumière. Selon un diplomate européen cité par Le Monde le 16 juin 2026 : "Félix Tshisekedi est convaincu que Washington le considère comme le garant des futurs contrats des investisseurs américains et donc qu'il a leur feu vert pour un troisième mandat, afin d'assurer la continuité des négociations et la sécurité des investissements." La stabilité au profit des investisseurs américains passe, dans ce calcul, par la stabilité du dirigeant actuel — même si elle se fait au prix de la démocratie congolaise.

Trump a "déclaré la paix" : la réalité démentit les slogans

Le titre de l'article de HRW du 17 juin 2026 est implacable : "Trump a déclaré la paix au Congo. Voici la réalité." La réalité, c'est que pendant que les dirigeants rwandais voyageaient à Washington pour négocier des accords de paix et des conventions minières, le M23 raflait des civils dans les rues, les écoles et les hôpitaux pour les envoyer dans des camps d'entraînement forcé. Tshisekedi avance dans sa logique de "paix pour minerais" en affirmant que les réformes constitutionnelles réclamées par Washington justifient la révision de la loi fondamentale — bien que ses critiques soulignent que les réformes demandées par les Américains concernent surtout la lutte contre la corruption et les mesures fiscales, pas le remodelage du système politique.

Le calendrier est également révélateur. Selon plusieurs diplomates et analystes cités par Le Monde, Tshisekedi chercherait à organiser le référendum constitutionnel avant les élections de mi-mandat américaines du 3 novembre 2026. L'objectif : bétonner le résultat pendant que Trump est encore au pouvoir, avant un éventuel changement d'administration qui pourrait remettre en cause les politiques américaines favorables à Kinshasa. La politique intérieure congolaise est otage d'un calcul électoraliste américain. On a connu plus reluisant comme fondement démocratique.

La Constitution de 2006 : pourquoi ce texte compte vraiment

Un texte né de la douleur d'une décennie de guerres

La Constitution congolaise du 18 février 2006 n'est pas tombée du ciel. Elle est le fruit direct d'un processus de paix laborieux qui a mis fin à ce qu'on appelle parfois la "Première Guerre mondiale africaine" — les deux guerres du Congo qui ont impliqué une demi-douzaine de pays et fait entre trois et cinq millions de morts directs et indirects entre 1996 et 2003. L'accord global et inclusif de Pretoria, qui a précédé la Constitution, et ce texte lui-même représentent un compromis fragile mais précieux entre des parties qui s'étaient entre-tuées.

Tshisekedi prétend que cette Constitution a été "rédigée par des étrangers". C'est, selon le CTP, une affirmation fausse. C'est aussi un argument cynique, conçu pour déstabiliser l'attachement populaire à un texte fondamental. En qualifiant la Constitution d'importée et d'inadaptée aux "réalités congolaises", le régime tente de la délégitimer sans en affronter le contenu — notamment l'article 220, qui gêne ses ambitions. L'argument de la souveraineté nationale est ici détourné au service du maintien au pouvoir d'un seul homme.

Ce que les Églises et la société civile disent clairement

Face au projet de révision, les Églises catholique et protestante ont publié un communiqué commun mettant en garde contre toute tentative de révision de l'article 220, qu'elles qualifient d'"atteinte frontale aux acquis démocratiques". Le mouvement citoyen LUCHA (Lutte pour le Changement) a dénoncé une tentative de "dérapage institutionnel" visant à offrir un bail permanent au président Tshisekedi. Ces voix ne sont pas celles de politiciens cherchant le pouvoir : ce sont celles de gardiens de la conscience civique, comparables à ce qu'avaient été les mêmes institutions en 2016 face à Kabila.

L'ancien ministre et parlementaire Claudel-André Lubaya, aujourd'hui en exil, a dit à RFI que Tshisekedi avait "effectivement annoncé son intention de violer les lois fondamentales du pays". Nicolas Lenga, du parti d'opposition Envol, a été encore plus direct lors d'une conférence de presse à Kinshasa en mai 2026, qualifiant l'initiative constitutionnelle d'"acte de rébellion contre la République et de déclaration de guerre au peuple congolais", et invoquant l'article 64 de la Constitution, qui appelle les citoyens à résister à tout pouvoir exercé inconstitutionnellement.

Le précédent Kabila : histoire qui bégaie

2016 : la rue avait dit non, Kabila avait reculé

La comparaison avec Joseph Kabila s'impose à tout analyste sérieux de la politique congolaise. En 2015-2016, Kabila avait tenté une manœuvre similaire pour rester au pouvoir au-delà de son deuxième mandat constitutionnel. Il avait utilisé des arguments techniques et institutionnels pour justifier le report des élections. La rue avait répondu par des manifestations massives, férocement réprimées. À Kinshasa comme à Goma, des dizaines de personnes étaient mortes dans les affrontements. Et pourtant, sous la pression conjuguée de la rue, des Églises, de la société civile et de la communauté internationale, Kabila avait finalement renoncé — organisant en décembre 2018 des élections lors desquelles Tshisekedi lui-même avait émergé gagnant dans des circonstances nébuleuses.

Cette mémoire collective est le principal atout de l'opposition. La coalition C64 l'invoque explicitement. Elle parie que le peuple congolais — qui avait dit non à Kabila — dira non à Tshisekedi. Mais les conditions ont changé. Tshisekedi dispose d'une majorité parlementaire plus large, d'un accord bilatéral avec les États-Unis qui lui confère une légitimité internationale de circonstance, et d'une répression apparemment plus résolue que celle de Kabila à ses débuts. La comparaison avec 2016 rassure — mais elle ne devrait pas rendre complacents.

Tshisekedi contre Tshisekedi : les archives sont sans pitié

Il existe une abondance de déclarations publiques dans lesquelles Félix Tshisekedi, du temps où il était dans l'opposition, défendait avec vigueur le respect de la Constitution, les limites de mandats et le caractère sacré de l'article 220. Ces archives sont désormais des armes politiques aux mains de ses adversaires. Elles révèlent non pas une évolution idéologique mais une opportunisme politique brut : les principes s'arrêtent là où commence la logique du pouvoir. Tshisekedi n'est pas le premier dirigeant africain à commettre cette trahison de lui-même. Il ne sera probablement pas le dernier. Mais dans son cas, l'écart entre le discours passé et l'action présente est particulièrement béant.

En early mars 2026, le chef de l'UDPS, Augustin Kabuya, avait déclaré publiquement que le parti chercherait à modifier la Constitution et qu'"il n'y aurait aucune discussion sur un éventuel successeur de Tshisekedi". Cette formule dit tout. On ne cherche pas un successeur parce qu'on n'envisage pas de successeur. Dans le vocabulaire des régimes autoritaires, ce type de phrase s'appelle une déclaration d'intention.

La menace sécession du M23 : le piège referme

Le M23 brandit l'indépendance si la Constitution change

La dynamique entre la crise politique interne et le conflit armé à l'est est plus complexe qu'elle n'y paraît. Début juin 2026, des sources au sein du M23 ont confié au magazine français Jeune Afrique que le mouvement armé envisagerait de se déclarer indépendant si Tshisekedi modifie la Constitution. Cette déclaration n'est pas désintéressée — elle ressemble à un chantage politique autant qu'à une ligne rouge militaire. Elle révèle cependant que la modification constitutionnelle n'est pas perçue, même par les acteurs belligérants, comme une simple querelle institutionnelle kinshasoise : elle touche aux équilibres fondamentaux du pays tout entier.

Cette menace place Tshisekedi dans un piège rhétorique. S'il avance sur la réforme constitutionnelle, il prend le risque d'une escalade dans l'est. S'il recule, il apparaît faible devant ses propres partisans. Il a choisi — pour l'instant — d'avancer. Sa lecture de la situation, selon ses analystes, est que les États-Unis ne laisseront pas le M23 aller jusqu'à la proclamation d'indépendance, car cela déstabiliserait les investissements miniers américains dans la région. C'est un pari géopolitique risqué, fondé sur une confiance dans la pérennité de l'accord avec Trump — un homme dont les engagements ont une durée de vie notoire.

Montreux : des pourparlers prometteurs sur fond de méfiance profonde

Du côté militaire et humanitaire, les pourparlers de Montreux, en Suisse, ont abouti le 18 juin 2026 à des engagements formels entre le gouvernement congolais et le M23 : facilitation de l'aide humanitaire, protection des civils, libération de prisonniers dans les dix jours, et signature d'un mémorandum pour la mise en place d'un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu. Ces avancées sont réelles, mais elles s'inscrivent dans un schéma déjà connu : des accords signés, des engagements pris, et une réalité sur le terrain qui ne suit pas.

Human Rights Watch a rappelé que juste avant ces pourparlers, les deux parties bloquaient encore l'acheminement de l'aide humanitaire et empêchaient les civils de fuir les hauts plateaux du Kivu Sud. Le Département d'État américain a salué les engagements, les inscrivant dans une stratégie d'accords progressifs. Mais comme le note HRW, il n'y a pas de vrai processus de justice transitionnelle : les commandants du M23 responsables de graves violations des droits humains continuent de se déplacer librement, de recruter, de commander. L'impunité est le carburant de la violence.

L'Union sacrée et la mécanique de la domination parlementaire

Un Parlement aux ordres

La loi référendaire a été adoptée par 89 sénateurs sur 89 présents, sans un seul vote contre. 20 sénateurs n'ont pas participé. L'Assemblée nationale avait voté "à la quasi-unanimité" le 9 juin. L'opposition avait boycotté les deux processus — ce qui explique ces chiffres. Ce parlement n'est pas une chambre délibérante ; c'est une chambre d'enregistrement. La coalition Union sacrée de la nation domine les deux chambres avec une majorité qui laisse l'opposition dans l'incapacité structurelle d'y exprimer une résistance effective.

Cette domination parlementaire a été méthodiquement construite. Depuis fin 2025, les alliés de Tshisekedi ont systématiquement écarté les officiels perçus comme peu coopératifs ou comme des obstacles au projet constitutionnel. Le Parlement congolais est devenu l'outil d'une stratégie de pouvoir, et non l'espace d'un débat démocratique. Le président du Sénat, Jean-Michel Sama Lukonde, a salué le vote en déclarant qu'il donnait aux Congolais un cadre pour "exercer leur souveraineté". L'ironie de qualifier de souveraineté populaire un vote boycotté par l'opposition et adopté à l'unanimité dans une chambre monolithique n'échappe pas aux observateurs.

La commission paritaire : une formalité déguisée en procédure

Une commission mixte paritaire de sénateurs et de députés doit en principe se réunir pour harmoniser les textes adoptés par les deux chambres. C'est une étape procédurale obligatoire. Mais compte tenu de l'"écrasante domination" de la coalition au pouvoir dans les deux chambres, pour reprendre les termes de Le Monde, cette commission n'a rien d'une délibération réelle. Le résultat est connu d'avance. La loi sera promulguée par Tshisekedi — qui attend peut-être le moment le plus opportun pour le faire, en termes de calendrier politique et diplomatique.

Ce que cette architecture institutionnelle révèle, c'est que la démocratie congolaise repose sur des fondements très fragiles : une constitution solide sur le papier, mais dont les gardiens institutionnels — Parlement, Cour constitutionnelle — ont été progressivement alignés sur les intérêts du pouvoir exécutif. Dans ce contexte, la seule résistance réelle vient de la rue, des Églises et d'une opposition qui n'a plus de tribune institutionnelle. Ce rapport de forces n'est pas favorable.

L'argument des "réformes américaines" : quand Washington donne une couverture

Instrumentaliser le partenariat américano-congolais

L'une des lignes de défense les plus habiles du régime Tshisekedi consiste à présenter la révision constitutionnelle comme une obligation découlant du partenariat économique et sécuritaire signé avec les États-Unis. L'argument : Washington exige des réformes pour accéder aux minerais, et ces réformes impliquent de modifier le cadre constitutionnel. Tshisekedi a ainsi déclaré que la révision constitutionnelle était nécessaire pour mettre en œuvre "certaines réformes" demandées par les États-Unis pour faire avancer le partenariat américano-congolais.

Le problème, comme le relèvent les critiques congolais et les analystes du CTP, est que les réformes effectivement demandées par Washington dans ce cadre portent principalement sur les mesures fiscales et la lutte contre la corruption — pas sur un remaniement complet du système politique. Tshisekedi a étendu la notion de "réforme constitutionnelle" bien au-delà de ce que le partenariat exigeait réellement, pour lui faire couvrir son projet de maintien au pouvoir. C'est un glissement sémantique qui n'aurait pas trompé un juriste de première année, mais qui suffit dans la communication politique de masse.

L'Egmont Institute met en garde contre la consolidation ethnique du pouvoir

L'Institut Egmont, basé à Bruxelles, a offert une grille de lecture complémentaire et plus profonde du projet constitutionnel congolais. Selon cet institut, le projet est lié non seulement aux ambitions personnelles de Tshisekedi, mais plus largement aux ambitions de l'UDPS — un parti longtemps tenu à l'écart du pouvoir sous les régimes Mobutu et Kabila — et à sa base sociale et communautaire d'identifier à la région Kasaï. L'enjeu n'est pas seulement un troisième mandat pour un homme : c'est la consolidation du pouvoir pour des décennies au profit d'une formation politique et d'une communauté qui se perçoivent comme ayant été longtemps exclues.

Cette lecture ne change pas le caractère antidémocratique de la manœuvre. Mais elle l'enrichit. Elle explique l'intransigeance du camp Tshisekedi, la résolution avec laquelle il avance malgré les critiques, et l'ampleur des résistances qu'il génère dans d'autres communautés politiques et géographiques du pays. La RDC est une constellation d'identités régionales et ethniques. Toute tentative de concentrer durablement le pouvoir autour d'une seule communauté — quelle qu'elle soit — est une recette pour l'instabilité.

L'opposition entre espoir et épuisement

Martin Fayulu, Sesanga, Kabund : des résistants blessés

Les figures de proue de l'opposition congolaise sont aussi des hommes qui portent les traces physiques de leur résistance. Martin Fayulu, candidat malheureux à l'élection présidentielle de 2018 — qu'une large partie de l'opinion congolaise et internationale considère comme le vrai vainqueur — a été blessé lors de la dispersion du 12 juin. Delly Sesanga, selon son équipe de communication, a reçu une balle dans la jambe. Jean-Marc Kabund, ancien allié de Tshisekedi devenu son adversaire déclaré, a également été touché. Ces figures sont loin d'être parfaites — Kabund lui-même est un transfuge — mais leur résistance physique au projet du troisième mandat est réelle et courageuse.

Martin Fayulu a déclaré à Africanews le 17 juin 2026 : "Tshisekedi a trahi son serment de respecter la Constitution et n'a donc plus aucune légitimité." Cette formulation va au cœur du problème. Un président qui viole son serment inaugural ne perd pas seulement une bataille juridique — il perd le droit moral à gouverner. L'opposition congolaise fait ce choix de jouer sur le terrain de la légitimité constitutionnelle. C'est un choix cohérent avec la tradition politique du pays, mais il suppose que les institutions encore indépendantes — notamment la Cour constitutionnelle — jouent leur rôle. Rien n'est moins sûr.

La marche du 8 juillet : un test de mobilisation historique

La Coalition Article 64 a annoncé une marche nationale pour le 8 juillet 2026, en direction du palais présidentiel. C'est un défi direct et symbolique au pouvoir. Si la mobilisation est massive, elle enverra un signal puissant que le peuple congolais n'accepte pas la confiscation de sa démocratie — comme il ne l'avait pas acceptée en 2016. Si elle est réprimée violemment, elle posera la question de la réponse internationale avec une acuité nouvelle.

Le risque pour l'opposition est double : l'épuisement et la répression. Les régimes autoritaires savent attendre. Ils laissent les manifestations se succéder, en en réduisant le coût politique grâce à une information contrôlée, jusqu'à ce que la mobilisation s'essouffle ou que la violence dissuade les plus vulnérables. L'opposition congolaise a besoin, pour réussir, à la fois d'une mobilisation populaire soutenue et d'une pression internationale forte. Pour l'heure, la seconde fait cruellement défaut.

L'Europe face à la RDC : entre principes et intérêts

La condamnation a minima de l'UE

L'Union européenne a réagi aux violences du 12 juin par une déclaration qui a "déploré les événements violents du 12 juin à Kinshasa, ainsi que les morts et blessés graves constatés". Elle a rappelé que "l'espace démocratique inclusif implique l'attachement aux libertés fondamentales dont la liberté de manifester pacifiquement dans le cadre de la loi." C'est bien. C'est aussi très insuffisant. Une déclaration de déploration n'arrête pas une milice armée de machettes. Elle n'empêche pas un service de renseignement d'arrêter des activistes. Elle ne dissuade pas un président de promulguer une loi anticonstitutionnelle.

HRW a explicitement appelé d'autres pays, y compris l'Union européenne et le Royaume-Uni, à suivre l'exemple des États-Unis en matière de sanctions contre les responsables rwandais et M23 impliqués dans des violations des droits humains. Ce n'est pas une position nouvelle de HRW — mais dans le contexte de juin 2026, elle prend une résonance particulière. L'UE a des leviers : coopération, aide au développement, accords commerciaux, sanctions ciblées. Elle ne les utilise pas avec la même résolution que ses valeurs déclarées le demanderaient.

Un partenariat stratégique qui engage la cohérence de l'Occident

La RDC représente un test de cohérence pour l'Occident. D'un côté, les démocraties occidentales ne cessent de déclarer que la défense de la démocratie et des droits humains est au cœur de leur politique étrangère. De l'autre, elles signent des accords préférentiels d'accès aux minerais avec un régime qui réprime les manifestants, muselle l'opposition et s'apprête à démolir sa propre Constitution. Cette contradiction n'est pas nouvelle — mais elle est de plus en plus difficile à justifier à mesure que les faits deviennent indéniables.

La valeur des minerais critiques congolais pour la transition énergétique et la compétition technologique avec la Chine est réelle et stratégique. Ce n'est pas une raison suffisante pour fermer les yeux sur ce qui se passe à Kinshasa. Les intérêts à long terme de l'Occident — y compris la stabilité régionale, la légitimité des partenariats économiques, et la crédibilité de ses valeurs déclarées — seraient mieux servis par une politique plus ferme. Un régime qui tient par la force finit toujours par s'effondrer, et l'effondrement est rarement propre.

Conclusion : La démocratie congolaise à la croisée des chemins

Un pays à l'épreuve de ses propres contradictions

La RDC est un pays extraordinairement complexe, traversé par des fractures de toutes sortes — géographiques, ethniques, économiques, sécuritaires. Sa démocratie a toujours été fragile, chahutée, imparfaite. Mais la Constitution de 2006, avec ses verrous intangibles, représentait une tentative sérieuse de construire des garde-fous durables contre les dérives du pouvoir. Ce que Tshisekedi est en train de faire — avec la complicité d'un Parlement acquis, la tolérance calculée de Washington, et la mollesse habituelle de l'UE — c'est démolir ces garde-fous de l'intérieur. Ce n'est pas une réforme. C'est une régression.

Les prochaines semaines seront décisives. La signature présidentielle de la loi référendaire, le déclenchement éventuel d'un calendrier référendaire, la réponse de la rue le 8 juillet, la position internationale — tout cela se jouera avant la fin de l'été 2026. L'histoire africaine regorge de moments où un coup d'État constitutionnel a été stoppé net par la mobilisation populaire. Elle regorge aussi de moments où il ne l'a pas été. La différence n'est jamais écrite d'avance.

Ce que l'avenir exige de chacun

Pour les Congolais, l'enjeu est de maintenir une pression civique forte et pacifique, en s'appuyant sur la mémoire de 2016 et sur la légitimité constitutionnelle que le régime ne peut effacer. Pour la communauté internationale — et en particulier pour les États-Unis et l'UE — l'enjeu est de tenir la ligne entre les intérêts miniers immédiats et la cohérence de valeurs qui sont aussi, à long terme, les meilleurs garants de la stabilité régionale. Pour Tshisekedi lui-même, il reste une porte ouverte : celle de respecter les limites de son mandat, de passer le pouvoir en 2028, et d'entrer dans l'histoire comme un président qui a résisté à la tentation — plutôt que comme celui qui a succombé à la même corruption du pouvoir que ses prédécesseurs.

Mais les actes parlent plus fort que les espoirs. Le projet de loi referendaire a été adopté. La machinerie est en marche. Et à Kinshasa, deux personnes sont mortes pour avoir marché vers leur Parlement en portant une banderole pour la démocratie. Cette réalité-là ne se négocie pas. Elle se nomme.

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). ANALYSE : RDC — Tshisekedi veut modifier la Constitution pour rester au pouvoir, sur fond de M23. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/analyse-rdc-tshisekedi-veut-modifier-la-constitution-pour-rester-au-pouvoir-sur-fond-de

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MM
Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

Maxime Marquette écrit l'essentiel des analyses et chroniques publiées sur MadMax — géopolitique, technologie et actualité, sans remplissage.

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