Aller au contenu
La ChroniqueAnalyse· N° 37

ANALYSE : 18e Forum des détroits à Xiamen — Pékin accélère l'intégration, Taïwan en alerte

Le 13 juin 2026, la ville de Xiamen, en Chine continentale, a accueilli la conférence principale du 18e Forum des détroits. Sur scène : Wang Huning, quatrième personnage du Parti communiste chinois, président du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple…

Lecture premium
MadMax
À retenir
  1. Le 13 juin 2026, la ville de Xiamen, en Chine continentale, a accueilli la conférence principale du 18e Forum des détroits. Sur scène : Wang Huning, quatrième personnage du Parti communiste chinois, président du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple…
  2. Introduction : Xiamen, vitrine d'une stratégie d'absorption
  3. Un forum civil qui ne trompe plus personne
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Introduction : Xiamen, vitrine d'une stratégie d'absorption

Un forum civil qui ne trompe plus personne

Le 13 juin 2026, la ville de Xiamen, en Chine continentale, a accueilli la conférence principale du 18e Forum des détroits. Sur scène : Wang Huning, quatrième personnage du Parti communiste chinois, président du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois — l'homme que Pékin a placé en première ligne de la politique taïwanaise. Ce détail seul aurait dû clore le débat sur la nature de l'événement. Mais non. Le forum se présente encore officiellement comme une plateforme d'échanges non gouvernementaux, une foire de bonne volonté populaire entre les deux rives du détroit. On connaît la chanson. Et surtout, on sait qui en écrit les paroles.

Cette 18e édition, tenue sous le thème « Élargir les échanges entre les peuples et approfondir le développement intégré », a réuni selon les organisateurs environ 7 000 participants venus de Taïwan, issus de milieux aussi variés que le commerce, l'agriculture, la jeunesse et la culture. Depuis 2009, le forum a accueilli plus de 370 000 participants, dont environ 140 000 venus de Taïwan. C'est un mécanisme rodé, patient, cumulatif. Et c'est précisément ce qui le rend dangereux.

La mécanique d'influence à l'œuvre

Le Conseil des affaires continentales de Taïwan (MAC) a cette année durci ses restrictions au point d'interdire pour la première fois à la fois aux fonctionnaires du gouvernement central et aux élus locaux de participer au forum. Les années précédentes, seuls les fonctionnaires centraux étaient formellement bannis ; les élus locaux ne recevaient qu'un avertissement. Cette escalade dans le verbe officiel traduit une prise de conscience réelle : Pékin cible systématiquement les échelons inférieurs de l'État taïwanais, là où les défenses institutionnelles sont moins solides. Le porte-parole adjoint du MAC, Liang Wen-chieh, n'a pas mâché ses mots : « Le Forum des détroits sert de plateforme au gouvernement communiste chinois pour déployer des tactiques de "front uni" contre Taïwan, dans le but d'infiltrer la société taïwanaise sous prétexte d'échanges entre les deux rives. »

Wang Huning sur scène : la réunification comme liturgie

Un discours calibré au millimètre

À la tribune du 18e Forum des détroits, Wang Huning a prononcé un discours que l'on pourrait qualifier de liturgique, dans le sens le plus stratégique du terme : chaque mot a été pesé pour maximiser l'impact auprès des Taïwanais présents, tout en restant parfaitement aligné sur la ligne officielle du PCC. Wang a réaffirmé l'adhésion de la Chine au « principe d'une seule Chine » et au « consensus de 1992 », insistant sur le développement pacifique des relations cross-strait, l'opposition à toute séparation, et la promotion des échanges et de l'intégration, le tout dans l'objectif déclaré d'avancer vers la « réunification nationale ». Le South China Morning Post rapporte qu'il a demandé aux délégués de « se placer du bon côté de l'histoire ».

Wang a également salué l'« enthousiasme » des Taïwanais qui, selon lui, ont « surmonté des obstacles » pour participer au forum — une formulation qui renverse habilement la réalité : ce ne sont pas les participants taïwanais qui ont bravé des restrictions, c'est le gouvernement de Taïwan qui a cherché à protéger ses citoyens d'une plateforme d'influence. Cette inversion narrative est une signature du discours pékinois : présenter chaque résistance démocratique comme une oppression, et chaque capitulation comme un acte de liberté.

Le consensus de 1992 : un outil, pas un accord

Le « consensus de 1992 » est au cœur de la rhétorique du forum. Pour le PCC, ce consensus signifie qu'il n'existe qu'une seule Chine dont Taïwan est une partie. Pour le Kuomintang (KMT), le principal parti d'opposition taïwanais, il s'agit d'un accord reconnaissant qu'il n'y a qu'une seule Chine, avec chaque côté libre d'interpréter ce que cela signifie. Pour le Parti progressiste démocratique (DPP) au pouvoir à Taïwan, ce consensus n'a jamais existé et ne sera jamais accepté. Beijing utilise cette ambiguïté à son avantage : en invitant le KMT à réaffirmer le consensus sur la scène de Xiamen, il construit une image de dialogue bilatéral là où il n'y a en réalité qu'un monologue imposé.

Depuis 2016, quand le DPP a repris le pouvoir, Pékin a coupé tous les canaux officiels de communication avec Taipei, refusant de dialoguer sans acceptation préalable du consensus de 1992. Ce n'est pas une politique de réciprocité ; c'est une politique de chantage. Et le forum de Xiamen en est la continuation par d'autres moyens : démontrer que des Taïwanais sont prêts à venir, même en dehors des structures officielles, même au mépris de l'interdiction de leur propre gouvernement.

Chang Jung-kung et le KMT : l'opposition en service commandé

Le vice-président du KMT à Xiamen

Le vice-président du Kuomintang, Chang Jung-kung, s'est rendu à Xiamen à la tête de la délégation de son parti et a tenu un discours lors de la cérémonie d'ouverture du forum. Ses propos, rapportés par l'agence Focus Taiwan/CNA, ont provoqué une réaction immédiate du MAC à Taipei. Chang a soutenu que les liens culturels et historiques profonds entre Fujian et Taïwan — notamment les origines communes, le patrimoine ethnique partagé — pouvaient servir de base à un rapprochement cross-strait renforcé. Il a affirmé que « les Taïwanais sont aussi des Chinois ». Il a rencontré Wang Huning en marge du forum, ce que le KMT a lui-même annoncé.

Cette visite s'inscrit dans une tendance plus large : depuis le retour du DPP au pouvoir en 2016, puis la réélection de Lai Ching-te en 2024, le KMT multiplie les gestes en direction de Pékin, invoquant le maintien de la paix. Mais le MAC taïwanais a été direct : dans un communiqué, le conseil a exprimé ses « profonds regrets » à l'égard des responsables de l'opposition qui « reprennent le récit distordu du PCC ». Il a soutenu que de telles actions aggravent les divisions à Taïwan, affaiblissent la résilience démocratique, et donnent faussement à la communauté internationale l'impression que Taïwan accepte les préconditions de Pékin pour un dialogue.

La mécanique du front uni à travers les partis d'opposition

Le MAC a également souligné un point crucial : les canaux de communication cross-strait sont bloqués non pas à cause de Taipei, mais parce que Pékin refuse de reconnaître l'existence de la République de Chine, impose des préconditions politiques au dialogue, et rejette toute approche pragmatique tenant compte de l'opinion publique taïwanaise dominante. Ce dernier point est essentiel. Selon un sondage de longue date de l'Université nationale Chengchi de Taipei, 87,8 % des habitants de Taïwan souhaitent maintenir le statu quo d'une indépendance de facto. Ce n'est pas une minorité séparatiste : c'est la quasi-totalité de la population.

L'utilisation du KMT et d'autres partis d'opposition comme vecteurs de légitimation est une stratégie documentée de la politique des fronts unis du PCC. En invitant Chang Jung-kung, Song Tao et Wang Huning n'achètent pas la paix : ils construisent une narration à usage externe — regardez, des Taïwanais viennent à Xiamen, les Taïwanais veulent l'unification — qui servira dans les chancelleries internationales. C'est un investissement politique à rendement différé.

L'affaire Yao Ching-ling : la ligne rouge franchie par vidéo

Une magistrate interdite... mais présente quand même

L'un des épisodes les plus symboliques de ce 18e Forum des détroits est celui de Yao Ching-ling, magistrate du comté de Taitung, membre du KMT. Sa demande d'assister au forum en personne avait été rejetée en juin par le MAC — première fois qu'une telle demande émanant d'un élu local était formellement bloquée. Yao a trouvé une parade : elle a enregistré une vidéo pré-enregistrée diffusée lors de la cérémonie de signature du forum le 13 juin, dans laquelle elle félicitait les acheteurs chinois pour leurs engagements d'achat de produits agricoles et halieutiques taïwanais.

La réaction du gouvernement taïwanais a été immédiate. Le MAC a renvoyé l'affaire au ministère de l'Intérieur pour une enquête administrative. Le chef du MAC, Chiu Chui-cheng, a déclaré le 18 juin sur une radio : « Ce n'est qu'après la fin de l'enquête que nous saurons si elle a effectivement violé l'article 33-1 de la Loi sur les relations entre les deux rives. » Cet article stipule qu'aucun individu ni aucune organisation à Taïwan ne peut s'engager dans une quelconque forme de coopération avec des agences chinoises impliquées dans des « travaux politiques contre Taïwan » ou des activités « affectant la sécurité ou les intérêts nationaux ».

Le débat juridique et politique autour de la vidéo

Le KMT a contre-attaqué sur le terrain juridique. Le directeur du département des affaires continentales du KMT, Chang Ya-ping, a fait valoir que Yao n'avait rencontré aucun responsable chinois et n'avait signé aucun accord politique. Il a posé la question : les appels téléphoniques ou les vidéoconférences entre les gouvernements locaux taïwanais et les municipalités chinoises constitueraient-ils également une participation aux activités du front uni ? La législatrice KMT Wang Hung-wei a rappelé que le président actuel Lai Ching-te lui-même, lorsqu'il était maire de Tainan entre 2010 et 2017, avait effectué des visites en Chine sans que cela provoque de controverse. Chiu a rétorqué que Lai n'aurait jamais participé à une plateforme de propagande du front uni.

Yao Ching-ling, de son côté, a affirmé avoir la conscience tranquille et que filmer la vidéo était « la bonne chose à faire » pour défendre les intérêts des agriculteurs de son comté. La position n'est pas absurde : Taitung est une région agricole fragile, et les débouchés chinois représentent une manne pour ses producteurs. Mais c'est précisément dans cette vulnérabilité économique que Pékin glisse le coin de son influence. L'agriculture comme cheval de Troie de l'intégration politique : c'est une vieille technique, et elle fonctionne.

La diplomatie de la pop : Zhang Linghe au pupitre

Le premier acteur à prendre la parole à la plénière

Parmi les moments les plus commentés du forum, la prise de parole de l'acteur chinois Zhang Linghe — vedette du drame romantique Pursuit of Jade — lors de la session plénière principale constitue une innovation significative. Zhang est, selon le Straits Times de Singapour, le premier acteur chinois invité à prendre la parole lors de la séance plénière principale du forum, une tribune habituellement réservée aux grandes figures du monde des affaires et du sport. Son intervention de six minutes a débuté par un « tak ke ho »« bonjour » en dialecte minnan taïwanais — ce qui a déclenché une salve d'applaudissements dans la salle.

Zhang a invité les Taïwanais à traverser le détroit pour voir par eux-mêmes la « vitalité et le dynamisme » du continent. Il a déclaré : « La puissance de la culture peut toujours transcender les montagnes et les mers, reliant les cœurs des compatriotes des deux rives du détroit. » Des propos doux, apolitiques en apparence — et c'est exactement leur valeur stratégique. Chez les experts consultés par le Straits Times, l'analyse est unanime : le choix de Zhang est hautement stratégique. Il est extrêmement populaire, particulièrement auprès des jeunes Taïwanais, ce qui le rend plus susceptible d'être écouté qu'une personnalité moins connue.

La réaction de Taipei et le décodage de la stratégie

Le porte-parole adjoint du MAC, Liang Wen-chieh, a réagi avec une franchise que l'on apprécie : « À l'origine, Zhang Linghe était simplement un artiste, mais après avoir été manipulé et utilisé par le Bureau des affaires de Taïwan (de la Chine), il a été teinté d'une coloration politique. » Les experts cités dans l'analyse du Straits Times estiment que cette tactique de la célébrité est relativement peu risquée pour Pékin : les acteurs peuvent encadrer leur participation comme des échanges culturels, même s'ils sont critiqués pour avoir fait du travail de « front uni ». Et le précédent existe : en juin 2024, l'acteur populaire Hu Ge avait effectué une visite surprise à Taïwan, voyageant sur le même vol qu'une délégation du Bureau des affaires de Taïwan de Shanghai.

La réaction sur les réseaux sociaux taïwanais illustre les risques pour Pékin mais aussi ses succès partiels. Certains fans de Zhang se sont montrés enthousiastes ; d'autres ont estimé qu'il exploitait sa popularité taïwanaise à des fins politiques. Un commentaire sur Threads, souvent cité, résume l'ambivalence : « Je l'aime vraiment beaucoup, mais j'ai quand même la tête claire. » Ce commentaire devrait rassurer. Mais le fait même qu'il soit nécessaire de préciser qu'on a la tête claire montre l'ampleur du risque de confusion cognitive que la stratégie culturelle pékinoise parvient à induire.

Les 9,1 milliards de yuans : l'économie comme instrument de fusion

Les accords commerciaux et la logique de l'intégration

Au-delà des discours et des coups d'éclat médiatiques, le forum a produit des résultats concrets de nature économique. Lors du 7e Forum financier cross-strait, événement parallèle au forum principal, neuf projets d'intégration financière Fujian-Taïwan ont été signés pour une valeur totale de 9,1 milliards de yuans. Ces projets couvrent des secteurs aussi variés que la coopération industrielle transdétroit, la sécurité de l'approvisionnement en eau, la modernisation des entreprises taïwanaises à long terme implantées sur le continent, les industries technologiques et innovantes, et l'agriculture moderne. Une Alliance cross-strait de gestion de patrimoine a également été inaugurée lors du forum.

PRC state media présentent ces signatures comme la concrétisation des dix mesures de coopération cross-strait annoncées par le Bureau des affaires de Taïwan de Pékin en avril 2026, suite à la rencontre entre la présidente du KMT Cheng Li-wun et le secrétaire général du PCC Xi Jinping. Cette filiation n'est pas anodine : elle montre que le forum n'est pas un événement isolé mais un maillon d'une chaîne politique soigneusement planifiée, où chaque étape — réunion KMT-PCC, annonce de mesures, forum, signatures — fait avancer l'agenda de l'intégration.

L'agriculture comme levier géopolitique

La cérémonie de signature commerciale entre des entreprises continentales et des associations taïwanaises pour l'achat de produits agricoles et halieutiques — atemoya, pomelos, thé — a été mise en avant par les médias d'État chinois comme une preuve de la bienveillance de Pékin envers les agriculteurs taïwanais. Xinhua a qualifié la cérémonie de « grand encouragement » pour les fermiers et pêcheurs de Taïwan. Le message est savamment composé : Pékin est votre ami économique, Pékin vous achète vos produits, Pékin vous nourrit.

Mais comme le rappelle l'analyse du Taiwan News, Pékin peut suspendre ces importations à tout moment, comme il l'a fait avec les ananas taïwanais en 2021. Ce n'est pas du commerce — c'est du conditionnement. La dépendance économique crée une vulnérabilité structurelle que Pékin peut activer ou désactiver selon ses besoins politiques. La magistrate Yao Ching-ling, en tournant sa vidéo pour le forum, ne défendait pas seulement ses agriculteurs — elle participait, peut-être sans le savoir pleinement, à la construction de cette dépendance.

Le rapport de l'ISW : le forum dans le tableau stratégique global

La lecture de l'Institute for the Study of War

L'Institute for the Study of War (ISW), dans sa mise à jour du 18 juin 2026, documente le forum dans le cadre plus large de la politique cross-strait du PCC. L'ISW note que Pékin utilise des échanges tels que le Forum des détroits pour promouvoir une identité cross-strait partagée, des liens économiques, et des messages pro-unification. Les médias d'État chinois ont présenté les participants comme ayant appelé à un développement pacifique et à des échanges plus étroits, tout en rejetant le « séparatisme » taïwanais.

L'ISW souligne également que la magistrate de Taitung, Yao Ching-ling, s'est adressée au forum via une vidéo pré-enregistrée pour promouvoir les produits agricoles de son comté, ce qui a déclenché une enquête gouvernementale taïwanaise. Ce détail, apparemment mineur, est en réalité stratégiquement significatif : il montre que Pékin a réussi, via le forum, à amener un représentant du gouvernement taïwanais à participer à sa plateforme d'influence, contournant l'interdiction officielle par la voie technologique. Le vecteur a changé ; la logique de pénétration reste identique.

Le contexte sécuritaire plus large

La mise à jour de l'ISW du 18 juin documente également d'autres vecteurs de pression chinoise sur Taïwan qui encadrent le forum. Le navire de recherche gouvernemental chinois Xiang Yang Hong 22 a conduit une « enquête environnementale marine » dans des eaux disputées à l'est de Taïwan du 16 au 18 juin 2026, escorté par deux navires des garde-côtes chinois. L'ISW note que les données collectées sur les conditions sous-marines ont d'importantes applications pour la navigation des sous-marins et la détection sous-marine. Ces eaux sont proches du canal de Bashi et du détroit de Miyako, deux points d'étranglement maritime clés pour toute opération de blocus ou d'invasion de Taïwan.

Le forum de Xiamen et la mission du Xiang Yang Hong 22 se déroulent en parallèle — l'un sur le terrain de la douceur culturelle, l'autre sur celui de la préparation militaire. C'est la double nature de la stratégie chinoise vis-à-vis de Taïwan : séduire et menacer simultanément, maintenir la population taïwanaise dans l'ambiguïté tout en préparant les options de coercition.

L'opposition taïwanaise face au dilemme de la complicité

Le KMT entre protection et capitulation

Le Kuomintang se retrouve dans une position structurellement inconfortable. D'un côté, son argument de la paix par l'engagement n'est pas dénué de sens sur le plan théorique : maintenir des canaux de communication avec Pékin peut réduire le risque d'escalade accidentelle. De l'autre, la forme que prennent ces engagements — discours publics réaffirmant le consensus de 1992 sur des scènes orchestrées par le Bureau des affaires de Taïwan du PCC, réunions avec Wang Huning à Xiamen — dépasse le simple maintien d'un canal. C'est une co-production de narration.

L'ISW note que la rhétorique du PCC concernant une poignée de "séparatistes die-hard" taïwanais dont les actions iraient à l'encontre des intérêts du peuple taïwanais ressemble étrangement aux narratifs que Pékin utilise pour qualifier certains officiels philippins. Cette répétition du schéma — isoler quelques responsables rebelles, présenter la masse comme favorable à Pékin — est une technique de manipulation narrative à usage universel. Elle vise à fractionner les élites politiques de l'adversaire, en récompensant les complaisant et en stigmatisant les résistants.

Le Parti populaire de Taïwan dans l'équation

Si le KMT est le principal acteur de l'opposition à avoir participé au forum, le Parti populaire de Taïwan (TPP) mérite également d'être mentionné dans le contexte de la pression sur les défenses taïwanaises. L'ISW rapporte que le KMT et le TPP, qui détiennent collectivement une majorité à l'Assemblée législative, ont retardé depuis plus de neuf mois l'examen du budget général de Taïwan pour 2026, menaçant de couper des portions significatives, y compris des fonds pour la défense et le rayonnement international de Taïwan. Le budget de la Défense pour 2026 représentait une augmentation d'environ 20 % par rapport à 2025 et était une pièce maîtresse des efforts du président Lai Ching-te pour porter les dépenses de défense annuelles de Taïwan à 3,3 % du PIB. Taïwan ne dépense actuellement que 2,4 % de son PIB en défense.

C'est le paradoxe douloureux de la démocratie taïwanaise : les partis qui se présentent comme des gardiens de la paix via l'engagement avec Pékin sont aussi ceux qui bloquent les investissements dans la dissuasion qui rendraient une agression chinoise moins probable. On peut légitimement se demander si cette coïncidence est stratégique de la part de Pékin, qui s'assure ainsi que ses interlocuteurs préférés à Taïwan contribuent, par leur action au Parlement, à maintenir l'île dans une position de vulnérabilité militaire.

La logique cumulative du forum : dix-huit ans de construction

Un chantier de longue haleine

Depuis sa création en 2009, le Forum des détroits a accueilli plus de 830 événements et réuni plus de 370 000 participants. Cette 18e édition comprenait 58 activités en série couvrant les échanges de base, les échanges entre jeunes, les échanges culturels et les échanges économiques. Sont concernés des domaines aussi variés que la finance, la technologie, la revitalisation rurale, les nouveaux médias, l'éducation, le commerce électronique, la biomédecine et les PME. Ce périmètre extraordinairement large n'est pas accidentel : il garantit que presque tout Taïwanais d'une catégorie professionnelle ou sociale quelconque peut trouver un événement qui le concerne.

Cette logique cumulative est au cœur de l'efficacité du dispositif. Chaque année, les liens tissés s'accumulent, les habitudes de coopération s'installent, les réseaux personnels se densifient. C'est ce que les analystes du front uni appellent la construction d'une base de masse : créer suffisamment de Taïwanais dont les intérêts économiques et personnels sont liés à des acteurs continentaux pour rendre toute politique de distance vis-à-vis de Pékin coûteuse sur le plan interne. Ce n'est pas un plan à horizon d'un an ou deux. C'est un plan générationnel.

L'innovation de 2026 : l'acteur, le jeune, la finance

Cette 18e édition se distingue par trois innovations significatives. D'abord, l'invitation d'un acteur de la culture pop — Zhang Linghe — à la tribune principale, qui marque un virage vers le soft power culturel ciblant la jeunesse. Ensuite, la création du Forum de l'éducation cross-strait et du Concours de jeunes sur le commerce électronique de produits de Fujian, deux initiatives destinées à créer des ponts professionnels et éducatifs entre les jeunes des deux rives. Enfin, la structuration d'une Alliance cross-strait de gestion de patrimoine, qui vise à intégrer progressivement les marchés financiers.

Ces trois innovations dessinent une stratégie qui cherche à capter Taïwan à trois niveaux simultanément : les cœurs (culture et célébrités), les cerveaux (éducation et compétences professionnelles) et les portefeuilles (finance et agriculture). C'est une stratégie d'enveloppement à 360 degrés, d'une sophistication que l'on ne peut pas sous-estimer.

Le regard de la communauté internationale : entre inquiétude et complaisance

Washington, Tokyo, Manille : l'environnement stratégique

Le Forum des détroits de Xiamen se déroule dans un contexte stratégique régional particulièrement chargé. L'ISW documente plusieurs évolutions parallèles au cours de la même semaine. La Chine a sanctionné le secrétaire à la Défense philippin Gilberto Teodoro le 11 juin pour ses critiques répétées des actions chinoises en mer de Chine méridionale — une première : jamais Pékin n'avait sanctionné un ministre en exercice d'un pays qu'il reconnaît diplomatiquement. Cette escalade montre que le PCC est de moins en moins réticent à utiliser des outils de pression directe contre des officiels d'États souverains.

Par ailleurs, l'ISW rapporte que le navire de recherche Xiang Yang Hong 22 opérait à l'est de Taïwan sous escorte des garde-côtes chinois pendant la même période que le forum — une juxtaposition qui n'est probablement pas fortuite. Le message implicite est limpide : pendant que Pékin tend la main avec des accords agricoles et des discours de paix à Xiamen, il envoie simultanément des navires militaires cartographier les abords de Taïwan. Pour les chancelleries occidentales qui auraient encore des doutes sur la nature du forum, cette simultanéité devrait suffire à trancher.

Le sommet Xi-Trump et ses effets paradoxaux

En mai 2026, un sommet entre le président américain Donald Trump et le secrétaire général du PCC Xi Jinping a établi ce que l'ISW décrit comme un ton globalement positif pour les relations sino-américaines. Ce contexte a eu des effets paradoxaux sur la gestion de la pression sur Taïwan : l'administration Trump a décidé de ne pas ajouter plus de 100 entreprises chinoises à la liste noire commerciale du Bureau of Industry and Security pour éviter d'escalader les tensions avec Pékin, selon Reuters. En même temps, le Pentagone a ajouté 65 nouvelles entités à sa liste de compagnies militaires chinoises, dont Alibaba et Tencent.

Cette double posture — apaisement commercial, maintien de la vigilance sécuritaire — est le reflet de la politique Trump envers la Chine : imprévisible dans ses formes, mais globalement moins disposée à sacrifier la relation bilatérale au nom de la défense de Taïwan. Pour Taipei, c'est une équation difficile. L'assurance de sécurité américaine reste le pilier fondamental de la dissuasion face à Pékin. Tout ce qui affaiblit la perception de cet engagement dans les calculateurs chinois peut réduire le coût perçu d'une agression.

La résilience démocratique de Taïwan face à l'ingérence

Les contre-mesures institutionnelles

Face à cette pression multiforme, Taïwan a développé un ensemble de contre-mesures institutionnelles qui méritent d'être documentées. Le 14 juin 2026 — soit un jour après le forum de Xiamen — le Bureau national de sécurité de Taïwan a lancé une plateforme en ligne sécurisée permettant aux ressortissants chinois de soumettre de manière anonyme des informations sur les conditions politiques, militaires, économiques et sociales à l'intérieur de la Chine. C'est un signal intéressant : Taïwan ne se contente pas de se défendre passivement contre l'espionnage ; il essaie de constituer son propre renseignement humain à l'intérieur du continent.

Par ailleurs, l'ISW note que le Conseil de contrôle de Taïwan a mis en accusation et fait condamner l'ancien colonel de l'Académie de l'Air Force Chang Ming-che à une peine de onze ans de prison pour avoir rejoint un réseau d'espions chinois. Chang avait accepté l'équivalent d'environ 42 000 dollars américains d'un agent du PCC entre septembre 2019 et novembre 2024, en échange d'informations sensibles sur les exercices de l'Air Force taïwanaise, les missions de coopération Taïwan-États-Unis, le personnel militaire et l'opinion publique. Ce cas illustre l'intensité de la campagne d'espionnage chinoise ciblant les forces armées taïwanaises.

La société civile comme rempart

Au-delà des institutions, la résistance de la société civile taïwanaise mérite d'être soulignée. Le sondage de l'Université nationale Chengchi cité plus haut — 87,8 % des Taïwanais souhaitant maintenir le statu quo d'indépendance de facto — est une donnée fondamentale. Malgré dix-huit ans de forum, de diplomatie pop, d'achats agricoles et de discours sur l'identité partagée, la grande majorité de la population taïwanaise n'a pas bougé sur la question fondamentale de son statut politique. Cela démontre une résilience identitaire remarquable face à l'un des programmes d'influence les plus sophistiqués et les plus financés du monde.

Les experts taïwanais consultés par le Straits Times sont prudents mais nuancés : l'analyste politique Chen Shih-min de l'Université nationale de Taïwan estime qu'il est très peu probable qu'une seule personne change l'identité taïwanaise ou donne envie aux Taïwanais d'être gouvernés par la Chine. L'expert en relations cross-strait James Yifan Chen de l'Université Tamkang concède que la stratégie culturelle pourrait générer une résonnance et faire paraître la Chine légèrement moins hostile, mais pas provoquer une conversion des perceptions du jour au lendemain. C'est un équilibre fragile — et c'est précisément pourquoi Pékin investit sur le long terme.

Espionnage, cyberguerre et pression tous azimuts sur Taïwan

Le forum comme composante d'une stratégie hybride

Le Forum des détroits ne doit pas être analysé en silo. Il fait partie d'un continuum stratégique qui englobe des opérations bien plus agressives. La même semaine que le forum, le département américain de la Justice et le FBI ont saisi 13 noms de domaine web liés à des opérations d'espionnage chinois sur LinkedIn et d'autres plateformes d'emploi en ligne, utilisées par les agences de renseignement chinoises pour recruter activement du personnel gouvernemental et militaire aux États-Unis, dans les pays membres de l'OTAN et dans les nations partenaires des États-Unis. Max Lesser, chercheur à la Foundation for Defense of Democracies, a identifié une liste de plus de 100 autres noms de domaine probablement liés à ce réseau de recrutement.

Par ailleurs, le groupe Google Threat Intelligence a rapporté le 15 juin qu'un groupe de hackers chinois avait ciblé des institutions militaires, médicales et de recherche académique aux États-Unis et au Canada de septembre 2023 à novembre 2025, utilisant des techniques de recherche par mots-clés pour dérober des informations sensibles sur la politique géostratégique américaine, le Commandement Indo-Pacifique, la stratégie militaire dans l'Indo-Pacifique, les drones et l'IA. Ces opérations de cyberespionnage visent à identifier les vulnérabilités dans les forces militaires américaines, de l'OTAN et de leurs partenaires que la Chine pourrait exploiter dans un conflit potentiel.

La fusion militaro-civile au service de la pression

Le Pentagone a ajouté à sa liste des entreprises militaires chinoises des géants technologiques comme Alibaba et Tencent, soulignant la politique de fusion militaro-civile du PCC. Cette politique implique que les entreprises civiles chinoises sont tenues de soutenir les objectifs militaires et de renseignement de l'État. Dans ce contexte, même les accords commerciaux signés au Forum des détroits — impliquant des entités comme Xiamen International Trust, des fonds d'investissement, des banques — ne peuvent pas être analysés indépendamment de la structure de contrôle étatique dans laquelle s'inscrit tout acteur économique chinois d'envergure.

C'est ce que rend si difficile la défense contre la stratégie chinoise : elle brouille délibérément les frontières entre commerce et politique, entre culture et propagande, entre diplomatie civile et préparation militaire. Chaque achat agricole peut être un levier futur. Chaque acteur pop peut être un vecteur d'influence. Chaque accord financier peut être un nœud dans un réseau de dépendance. Ne pas voir cette cohérence systémique, c'est se condamner à traiter des symptômes sans jamais s'attaquer à la maladie.

La réponse démocratique : ce que le monde libre doit faire

Nommer les choses pour ce qu'elles sont

La première condition d'une réponse efficace à la stratégie cross-strait de Pékin est de nommer clairement les choses. Le Forum des détroits n'est pas une rencontre populaire spontanée entre citoyens des deux rives. C'est une opération d'État, planifiée par le Bureau des affaires de Taïwan, pilotée par le quatrième personnage du PCC, financée par Pékin, et intégrée dans une stratégie de long terme d'absorption progressive de Taïwan. Le fait que des participants taïwanais y assistent librement ne change pas cette réalité : les opérations d'influence les plus efficaces fonctionnent précisément parce que leurs cibles y participent de leur propre gré, en croyant poursuivre leurs propres intérêts.

Le MAC taïwanais a nommé les choses clairement. La communauté internationale devrait faire de même. Appeler le Forum des détroits par son vrai nom — une plateforme de front uni visant l'intégration forcée d'une démocratie de 23 millions d'habitants dans un État autoritaire — n'est pas de la provocation. C'est de la lucidité. Et cette lucidité est la condition préalable à toute politique cohérente de soutien à la démocratie taïwanaise.

Le soutien à Taïwan comme impératif stratégique et moral

Au-delà de la rhétorique, le soutien concret à Taïwan passe par plusieurs axes. D'abord, l'accélération des transferts de capacités défensives : le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth a déclaré lors du dialogue de Shangri-la en mai que les États-Unis attendent de leurs alliés qu'ils consacrent 3,5 % de leur PIB à la défense. Taïwan est encore à 2,4 %. L'enjeu n'est pas seulement budgétaire — c'est un signal de crédibilité. Ensuite, le soutien au développement de l'industrie taïwanaise des drones : le président Lai a vow é le 16 juin de trouver d'autres méthodes pour développer les capacités en systèmes sans pilote de Taïwan, après que le KMT et le TPP ont bloqué les financements dédiés dans le budget spécial de défense de mai.

Enfin, et peut-être plus fondamentalement, les démocraties alliées doivent aider Taïwan à diversifier ses marchés agricoles et économiques afin de réduire la dépendance structurelle vis-à-vis du continent — cette dépendance que Pékin exploite comme levier au Forum des détroits. Ce n'est pas seulement une politique commerciale. C'est une politique de sécurité nationale.

Conclusion : le forum est une arme, et il faut le traiter comme tel

Un bilan sans complaisance

Ce 18e Forum des détroits à Xiamen a confirmé trois réalités que l'on ne peut plus ignorer. Premièrement, Pékin a perfectionné une machine d'influence cross-strait d'une sophistication redoutable, qui opère simultanément sur les plans culturel, économique, politique et institutionnel. Deuxièmement, l'opposition taïwanaise — particulièrement le KMT — continue de servir, intentionnellement ou non, les objectifs de narration du PCC, au détriment de la cohésion démocratique de Taïwan. Troisièmement, la communauté internationale observe depuis dix-huit ans sans avoir développé une réponse collective cohérente à ce programme d'absorption progressive.

La résistance du peuple taïwanais est une donnée remarquable. Mais la résilience identitaire ne suffit pas face à une stratégie qui vise précisément à contourner les choix identitaires conscients par des mécanismes de dépendance économique et institutionnelle. Le Forum des détroits n'est pas un événement folklorique. C'est un instrument de guerre politique au service d'un objectif d'absorption territoriale. Il doit être traité comme tel — avec la clarté analytique, la fermeté institutionnelle et la solidarité internationale que cette réalité exige.

Ce que Taïwan enseigne au monde

L'histoire de Taïwan est, à sa façon, un cours magistral sur la démocratie sous pression. Un peuple qui, en l'espace de quelques décennies, a construit une démocratie pluraliste, une économie innovante, une société civile forte — et qui fait face chaque jour à une superpuissance autoritaire dont la politique officielle est de l'absorber. Si les démocraties du monde ne trouvent pas dans cette réalité une raison suffisante de se mobiliser, de se serrer les coudes et de défendre ce que Taïwan représente, alors peut-être que nos professions de foi démocratiques ne valent pas grand-chose. Taïwan mérite mieux que notre admiration de loin. Il mérite notre engagement. Pas demain. Maintenant.

Sources primaires

Sources secondaires

Recevoir les analyses géopolitiques

Conflits, puissances, alliances: le fil MadMax sans bruit inutile.

Citer cet article

Maxime Marquette (2026). ANALYSE : 18e Forum des détroits à Xiamen — Pékin accélère l'intégration, Taïwan en alerte. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/analyse-18e-forum-des-detroits-a-xiamen-pekin-accelere-lintegration-taiwan-en-alerte

Cet article vous fait ressentir quoi ?
MM
Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

Maxime Marquette écrit l'essentiel des analyses et chroniques publiées sur MadMax — géopolitique, technologie et actualité, sans remplissage.

L’Infolettre

Cette chronique t’a plu ? Reçois la prochaine.

Une chronique par semaine, directement dans ta boîte de réception. Sans bruit.

Commentaires

0 / 2000

Sois le premier à réagir.

Cet article a été généré avec l'aide de l'IA, avec supervision humaine.

Analyse5662 mots35 min de lecture