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La ChroniquePortrait· N° 29

PORTRAIT : Elbridge Colby à Ramstein, le stratège américain qui croit encore à la victoire ukrainienne

Le 18 juin 2026, à Bruxelles, dans les couloirs du siège de l'OTAN, un homme a pris la parole en format vidéo devant les représentants de près de cinquante nations réunies pour la 35e session du Groupe de contact sur la défense de l'Ukraine — ce que le monde entier appelle…

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  1. Le 18 juin 2026, à Bruxelles, dans les couloirs du siège de l'OTAN, un homme a pris la parole en format vidéo devant les représentants de près de cinquante nations réunies pour la 35e session du Groupe de contact sur la défense de l'Ukraine — ce que le monde entier appelle…
  2. Introduction : Un homme seul dans la salle
  3. Le 18 juin 2026, à Bruxelles, dans les couloirs du siège de l'OTAN, un homme a pris la parole en format vidéo devant les représentants de près de cinquante nations réunies pour la 35e session du Groupe de contact sur la défense de l'Ukraine — ce que le monde entier appelle désormais le format Ramstein .
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Introduction : Un homme seul dans la salle

Le paradoxe Colby

Le 18 juin 2026, à Bruxelles, dans les couloirs du siège de l'OTAN, un homme a pris la parole en format vidéo devant les représentants de près de cinquante nations réunies pour la 35e session du Groupe de contact sur la défense de l'Ukraine — ce que le monde entier appelle désormais le format Ramstein. Cet homme s'appelle Elbridge Andrew Colby. Il a 46 ans, un nom qui résonne dans les cercles du renseignement américain depuis trois générations, et une réputation qui le précède comme une lame tranchante : celle du plus grand sceptique de Washington à l'égard du soutien américain à l'Ukraine.

Et pourtant, ce 18 juin, Colby a déclaré devant tous les alliés de l'Ukraine que la situation sur le terrain s'était améliorée, que le front tenait, que la victoire n'était pas une chimère. Il a pressé les Européens d'agir davantage, d'investir plus, de ne pas lâcher. Ce n'est pas un revirement. C'est quelque chose de bien plus complexe, et bien plus révélateur de la nature profonde de cet homme et du moment géopolitique que nous traversons.

L'architecte malgré lui

Elbridge Colby n'est pas un personnage simple. Il est le sous-secrétaire américain à la politique de défense — le troisième civil le plus puissant du Pentagone, selon les cercles qui savent compter. Il a été confirmé dans cette fonction le 8 avril 2025, après une nomination de Donald Trump en décembre 2024. Il est l'architecte principal de la Stratégie de Défense Nationale de 2018, ce document pivot qui a redirigé l'Amérique vers la compétition des grandes puissances, avec la Chine comme menace centrale. Mais à Ramstein, le 18 juin 2026, c'est lui qui a soutenu la résistance ukrainienne devant le monde entier. Comment expliquer cette apparente contradiction ?

Pour comprendre Colby à Ramstein, il faut comprendre Colby tout court — son parcours, ses obsessions, ses angles morts et sa façon singulière de lire le monde. Et pour comprendre Colby tout court, il faut remonter bien avant les salles de conférences de l'OTAN.

Héritier d'un empire de l'ombre

William Colby, l'ombre qui ne disparaît pas

Le nom Colby ne se prononce pas dans les cercles du renseignement américain sans que surgisse immédiatement une autre figure : William Egan Colby, directeur de la CIA sous Nixon et Ford, opérateur OSS pendant la Seconde Guerre mondiale, homme qui a choqué Washington en divulguant les « bijoux de famille » de l'Agence devant le Comité Church en 1975 — les assassinats, les coups d'État, les opérations illégales. William Colby était un homme qui croyait que les institutions devaient rendre des comptes, même quand ça faisait mal. C'est ce grand-père qu'Elbridge Andrew Colby III — oui, il porte le troisième — a grandi en admirant.

Le père, Jonathan Colby, a quant à lui bâti sa carrière dans la finance internationale, notamment chez First Boston à Tokyo dans les années 1980, avant de rejoindre le groupe Carlyle — ce consortium de capital-investissement aux connexions profondes avec l'industrie de défense. C'est à Tokyo qu'Elbridge a passé ses années de formation, de 1986 à 1992, entre sept et treize ans, fréquentant l'American School in Japan à Chōfu. Une enfance entre deux mondes, entre deux civilisations, entre deux façons de concevoir la puissance. Ce n'est pas anodin : l'Asie n'est pas pour Colby une abstraction stratégique. C'est quelque chose de charnel, d'ancré dans la mémoire.

Groton, Harvard, Yale : une formation d'élite

De retour aux États-Unis, le jeune Elbridge intègre Groton School, ce pensionnat de l'élite américaine dans le Massachusetts, dont il sort en 1998 — rédacteur en chef du journal étudiant, déjà. Il poursuit à Harvard, où il obtient un Bachelor of Arts en histoire en 2002. Puis Yale Law School, où il décroche son doctorat en droit en 2009. Entre les deux, il fait un détour inattendu : en 2003, avant même de reprendre ses études de droit, il rejoint l'Autorité provisoire de la coalition en Irak. Il voit de ses propres yeux ce que donne une guerre mal conçue, une occupation improvisée, un empire qui s'étire trop loin de ses bases. Cette expérience formate son réalisme comme une forge.

Car Colby ne sort pas de Yale converti au néoconservatisme. Bien au contraire. Il a lu John Mearsheimer, le grand théoricien du réalisme offensif à l'Université de Chicago. Il a compris que la puissance est finie, que les ressources sont limitées, que choisir ses batailles n'est pas de la lâcheté mais de la sagesse stratégique. Il a vu à Bagdad ce que coûte l'hubris démocratique exportée par la force. Et il en a tiré des conclusions que beaucoup de ses contemporains ont refusé d'assumer.

L'architecte de la « Stratégie du refus »

2018 : la doctrine qui change tout

De 2014 à 2017, Colby est Senior Fellow au Center for a New American Security (CNAS), ce think tank fondé par Michele Flournoy et Kurt Campbell, deux figures de la politique de défense démocrate. En mai 2017, le premier mandat Trump l'appelle au Pentagone comme Sous-secrétaire adjoint à la défense pour la stratégie et le développement des forces. C'est dans ce rôle qu'il pilote la rédaction de la Stratégie de Défense Nationale de 2018 — un document de rupture qui abandonne le paradigme de la guerre contre le terrorisme pour celui de la compétition entre grandes puissances, avec la Chine et la Russie comme défis centraux.

Ce document, Colby en est l'architecte principal. Il l'assume totalement. La priorité est claire : le théâtre Indo-Pacifique. Taïwan est le pivot. La Chine est l'enjeu existentiel. Tout ce qui détourne des ressources américaines de ce front principal est, dans sa logique, un luxe que Washington ne peut pas se permettre. C'est de là que vient son scepticisme à l'égard de l'aide massive à l'Ukraine : non par indifférence au sort ukrainien, mais par conviction que chaque dollar et chaque missile envoyé à Kyiv est un dollar et un missile de moins pour la défense de Taïwan.

Le livre qui définit une génération de stratèges

En 2021, après avoir quitté le Pentagone, Colby publie chez Yale University Press The Strategy of Denial: American Defense in an Age of Great Power Conflict. Le Wall Street Journal le classe parmi les dix meilleurs livres de l'année. Le concept central : les États-Unis doivent adopter une stratégie de « déni » — empêcher la Chine d'imposer son hégémonie régionale en Asie, sans chercher à la détruire, sans chercher à changer son régime politique, mais en maintenant une capacité de résistance crédible autour de Taïwan et de ses alliés de la première chaîne insulaire. C'est une doctrine rigoureusement défensive, réaliste jusqu'à l'os, qui refuse les aventures militaires au nom d'une discipline stratégique absolue.

Ce livre lui vaut l'admiration des « priorisateurs » — ce groupe de jeunes penseurs conservateurs qui croient en un « America First » stratégique fondé non sur l'isolationnisme mais sur la hiérarchisation radicale des menaces. Il lui vaut aussi la méfiance des néoconservateurs, des atlantistes et de ceux qui, à juste titre, remarquent que sa logique de priorisation laisse l'Ukraine et l'Europe dans un angle mort dangereux.

Colby et l'Ukraine : la contradiction centrale

Un sceptique qui devient acteur du soutien

La contradiction Colby-Ukraine est bien documentée. Avant sa confirmation, il a publiquement plaidé pour une réduction de l'aide américaine à Kyiv. Sa logique : chaque ressource consacrée à l'Ukraine affaiblit la posture américaine face à la Chine. En juillet 2025, selon des informations rapportées par Wikipedia et d'autres sources, c'est lui qui aurait initié une pause temporaire dans les livraisons de munitions à l'Ukraine — une décision que Trump a ensuite annulée en quelques jours sous la pression. En août 2025, il aurait informé les alliés européens que les États-Unis joueraient un rôle minimal dans toute garantie de sécurité pour l'Ukraine.

Ces informations sont troublantes. Elles dessinent un homme qui, du fond de son bureau au Pentagone, a activement cherché à limiter l'engagement américain en Ukraine. Et pourtant, quelques mois plus tard, le 18 juin 2026, ce même homme prend la parole devant le format Ramstein et déclare : « En effet, sans tomber dans l'hyperbole, au cours des derniers mois nous avons des raisons de penser que la situation de l'Ukraine s'est même améliorée. » C'est une phrase qui mérite d'être pesée soigneusement.

La logique Colby : non pas abandon, mais transfert de charge

Pour comprendre cette apparente contradiction, il faut saisir la cohérence interne de la doctrine Colby. Il n'est pas pro-russe. Il n'est pas indifférent à la défaite ukrainienne. Il croit simplement que ce n'est pas à l'Amérique de porter ce fardeau en priorité — c'est à l'Europe. C'est précisément ce qu'il a dit à Ramstein : depuis le début de l'administration Trump, les États-Unis ont maintenu que l'Europe «pourrait et devrait prendre le rôle principal pour assurer sa propre défense, y compris en fournissant la majorité du soutien à l'Ukraine». Et, selon lui, les Européens ont progressivement pris ce rôle. Ce n'est donc pas une trahison de l'Ukraine dans son esprit — c'est une normalisation de la responsabilité stratégique européenne.

Dans cette logique, le mécanisme PURL (Prioritized Ukraine Requirements List) est la synthèse parfaite de la vision Colby : les États-Unis fournissent les armes, leur industrie de défense les produit, mais ce sont les Européens qui paient. Colby a explicitement insisté à Ramstein sur l'importance de continuer et d'amplifier le soutien via le PURL, soulignant que cela «permettra aux forces ukrainiennes de perturber de nouvelles avancées russes». Le libellé est chirurgical, froid, mais le résultat est réel : les armes arrivent.

Ce que Ramstein révèle du personnage

Une présence en vidéo, une voix qui compte

Colby a participé à la 35e réunion du format Ramstein le 18 juin 2026 en format vidéo — il n'était pas physiquement à Bruxelles. Cette précision n'est pas anodine : elle illustre le positionnement américain dans ce conflit. Présent mais à distance. Engagé mais pas en première ligne. Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, était là en personne. Zelensky était là en personne. Le ministre de la défense ukrainien Mykhailo Fedorov, co-président britannique Dan Jarvis et l'Allemand Boris Pistorius étaient tous physiquement présents. Colby, lui, parlait depuis un écran.

Mais si son image était sur un écran, ses mots ont résonné dans la salle. Il a dit aux alliés de «ne pas perdre de vue la tâche qui nous attend», que «beaucoup a été fait, mais bien plus reste à accomplir». Il a appelé à maintenir et même à augmenter le soutien à l'Ukraine via le PURL. Et il a formulé une phrase qui, dans le contexte de sa réputation, prend une dimension particulière : l'Ukraine «continue à poser les bases d'une paix durable, fondée sur la compréhension par la Russie que perpétuer cette guerre n'est pas seulement condamnable, mais ne lui rapportera pas».

Le résultat Ramstein : 4 milliards de dollars en un seul jour

La 35e réunion de Ramstein du 18 juin 2026 a été l'une des plus fructueuses en termes d'annonces depuis le début du conflit. Le ministre ukrainien de la défense Fedorov a annoncé que les contributions atteignaient environ 4 milliards de dollars, dont près d'un milliard pour le programme PURL — le montant PURL le plus élevé jamais annoncé lors d'une seule réunion. Le Royaume-Uni a engagé 752 millions de livres sterling pour financer 150 000 drones ukrainiens et plus de 350 missiles et systèmes radar de défense aérienne, le tout financé par les revenus des avoirs russes immobilisés. Les Pays-Bas ont annoncé quelque 700 missiles de croisière et un paquet de 500 millions d'euros. L'Allemagne a engagé 400 millions de dollars supplémentaires pour la défense aérienne ukrainienne.

C'est dans cette réunion record que Colby a pris la parole pour soutenir l'effort. Et même s'il l'a fait par écran interposé, même si sa logique reste celle du transfert de charge vers l'Europe, sa voix compte. Le Pentagone reste le centre de gravité stratégique de l'OTAN. Quand Colby dit que la situation en Ukraine s'est améliorée et qu'il faut continuer, les alliés écoutent. Ce n'est pas de la rhétorique : c'est du poids institutionnel.

L'homme face à la Chine, et la tension avec l'Ukraine

La fixation indopacifique comme logiciel mental

Pour saisir les tensions internes de Colby, il faut comprendre que son rapport à l'Ukraine est inséparable de son rapport à la Chine. La Chine est son obsession centrale, son horizon intellectuel, la force tellurique autour de laquelle tout son édifice stratégique s'organise. Depuis son enfance à Tokyo, depuis ses lectures de Mearsheimer à Harvard, depuis sa première visite en Asie du Nord-Est, Colby a assimilé une certitude : la Chine est la seule puissance capable de contester l'ordre mondial occidental d'une façon existentielle et durable. La Russie est dangereuse, mais régionale et déclinante. L'Iran est problématique, mais limité. La Corée du Nord est nucléarisée, mais contenue. Seule la Chine a les moyens économiques, technologiques et militaires de supplanter les États-Unis.

C'est cette conviction qui génère la tension : si l'Amérique dépense ses ressources militaires, industrielles et politiques en Ukraine, elle s'épuise pour le bénéfice... de qui exactement ? Pour Colby, la réponse logique est : pour rien de stratégiquement décisif pour Washington, au détriment du vrai front. C'est pourquoi il a plaidé pour que les Européens assument davantage, pour que le PURL soit le modèle dominant, pour que l'Amérique reste impliquée sans être le seul porteur du fardeau. Ce n'est pas de l'abandon : c'est de la réallocation. Mais la frontière entre les deux peut être mince quand Kyiv est sous les bombes.

La mission à Pékin et les contradictions publiques

En mai 2026, selon le South China Morning Post, Colby était pressenti pour mener une délégation américaine de haut niveau à Pékin, afin de préparer une éventuelle visite du secrétaire à la défense Pete Hegseth. Cette perspective illustre l'autre face de Colby : il parle à l'ennemi, il considère la communication stratégique avec la Chine comme indispensable à la stabilité. Ce n'est pas de la faiblesse dans son cadre intellectuel — c'est de la gestion du risque. Colby n'est pas un va-t-en-guerre, ni contre la Russie, ni contre la Chine. Il croit en la dissuasion, en la force crédible, et en la négociation fondée sur cette force.

Mais ces allers-retours entre « préparer la guerre contre la Chine » et « parler à Pékin », entre « réduire l'aide à l'Ukraine » et « saluer l'amélioration de la situation ukrainienne à Ramstein » laissent une impression de navigateur sans boussole fixe — ou plutôt, d'un homme dont la boussole est fixe (la Chine) mais dont les ajustements tactiques sont si nombreux qu'ils brouillent le signal. C'est la contradiction fondamentale de Colby : cohérent dans sa doctrine, mais lisible comme opportuniste dans ses positions ponctuelles.

Le PURL comme doctrine Colby incarnée

Un mécanisme de génie froid

Le PURL — Prioritized Ukraine Requirements List — est l'une des constructions les plus ingénieuses de la politique de défense américaine des années 2020. Le principe : les États-Unis identifient les besoins ukrainiens en armements, leur industrie de défense produit ou fournit les équipements, et ce sont les alliés européens et partenaires qui financent les achats. L'Amérique reste le fournisseur, elle maintient sa base industrielle de défense active, elle génère des emplois dans le secteur — mais ce n'est pas le contribuable américain qui porte la facture directe de l'aide à l'Ukraine.

Ce mécanisme est, dans sa conception, une illustration parfaite de la vision Colby : garder les alliés responsables, maintenir l'Amérique dans la boucle décisionnelle sans être le seul payeur, et s'assurer que le flux d'armes vers l'Ukraine ne se tarit pas. À Ramstein le 18 juin, neuf pays ont confirmé leur participation au PURL pour un montant total dépassant le milliard de dollars — Allemagne, Norvège, Pays-Bas, Suède en tête. Colby a insisté sur ce chiffre comme sur une preuve de concept : «Cela aidera à assurer la continuité du flux de matériel clé des États-Unis vers les lignes de front ukrainiennes.»

Les limites du modèle

Mais le PURL a ses limites. Il dépend intégralement de la volonté politique européenne de financer, de la capacité industrielle américaine à produire, et du délai entre l'annonce et la livraison réelle. Sur le front, les soldats ukrainiens n'ont pas besoin d'annonces — ils ont besoin d'obus, de missiles, de drones. Fedorov lui-même a souligné après la réunion que la «qualité et le focus» avaient changé, mais que «la route est encore longue». Le Canada attend des engagements, la Hongrie bloque certains transferts OTAN, et les chaînes d'approvisionnement restent fragiles.

Par ailleurs, la dépendance au PURL crée une vulnérabilité structurelle : si la volonté politique européenne faiblit — élections, crise économique, fatigue — le flux s'arrête. Et Colby n'a pas de réponse à cette fragilité autre que de dire que les Européens doivent continuer. Ce n'est pas une garantie. C'est un voeu. Et dans une guerre, les voeux ne valent pas grand-chose sans les structures qui les soutiennent.

L'espionnage israélien et la vulnérabilité du stratège

Un homme sous surveillance

En juin 2026, le New York Times, cité par plusieurs médias dont Zerohedge, a révélé que la Defense Intelligence Agency américaine avait élevé le niveau de menace contre-espionnage d'Israël à la catégorie la plus haute — «critique» — en raison de préoccupations croissantes concernant des opérations de surveillance d'officiels américains de haut rang par les services israéliens. Parmi les personnalités visées citées dans le rapport : Elbridge Colby, l'envoyé de Trump Steve Witkoff, et le vice-directeur de la politique Michael DiMino IV.

Le fait que Colby figure dans cette liste n'est pas anodin. Il est l'un des rares hauts fonctionnaires du Pentagone à avoir publiquement appelé à un «reset» de la relation américano-israélienne. Dans la logique de Colby, Israël n'est pas l'allié indéfectible que les néoconservateurs ont érigé en dogme — c'est un partenaire stratégique dont les intérêts divergent parfois de ceux de Washington, notamment dans la gestion de l'Iran et la stabilité du Moyen-Orient. Cette position courageuse lui a valu des inimitiés à Tel-Aviv, et apparemment, selon ces révélations, une attention particulière de la part des services israéliens.

La solitude du réaliste

Cette affaire révèle quelque chose de plus profond sur la position de Colby dans le paysage washingtonien. Il est attaqué par les néoconservateurs pour être trop peu atlantiste. Il est attaqué par les atlantistes pour être trop peu investi dans la défense de l'Europe. Il est sous surveillance par un allié proche que ses positions dérangent. Il a été critiqué par les sénateurs républicains Tom Cotton et Mitch McConnell pour ses positions sur l'Ukraine et ses communications déficientes avec le Congrès. Et il prépare simultanément un dialogue stratégique avec la Chine tout en gérant les retombées d'une guerre en Europe.

Colby est seul sur presque tous les fronts. C'est souvent le signe d'un homme qui a raison trop tôt ou trop complètement. Ou d'un homme dont la cohérence interne génère des frictions avec tout le monde parce qu'elle ne correspond parfaitement à l'agenda d'aucun camp. C'est cette solitude stratégique qui le rend fascinant — et, dans une certaine mesure, admirable, même quand on est en désaccord avec lui.

Zelensky et Colby : deux visions d'une même guerre

Le héros et le stratège

Volodymyr Zelensky était physiquement présent à Bruxelles le 18 juin 2026. Il s'est battu pour chaque dollar, chaque missile, chaque drone annoncé ce jour-là. Il a signé avec l'Allemagne un accord historique pour le développement conjoint d'un système de défense anti-balistique. Il a dit aux alliés que «nous aurons des résultats concrets d'ici l'hiver» sur la défense anti-balistique. Il a remercié les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Norvège. Il était là, entier, présent, incarnant la résistance de son peuple.

Colby, lui, était sur un écran. La métaphore est presque trop parfaite pour ne pas être relevée. Zelensky est un président qui a transformé le leadership en acte de résistance physique et morale. Colby est un stratège qui pense la guerre depuis le Pentagone, en termes de matrices, de capacités, de lignes de forces. Ils ne lisent pas la même guerre. Zelensky vit dans la viscéralité du présent — son peuple sous les bombes, les civils tués, les infrastructures détruites. Colby habite dans l'abstraction du long terme — Taïwan, la Chine, les équations de puissance à vingt ans. Les deux ont raison dans leur registre. La tragédie est qu'ils doivent trouver un terrain commun.

Un accord tacite sur le résultat

Et pourtant, le 18 juin 2026, Colby et Zelensky ont dit, à leur manière, la même chose : la guerre tient, la résistance ukrainienne a produit des résultats, les alliés doivent continuer. Zelensky a exprimé le même optimisme prudent que Colby en soulignant que le mois de mai avait vu un ratio libéré/perdu d'environ 100 km² en faveur des forces ukrainiennes. Le commandant en chef Syrskyi avait rapporté en début de juin que les défenseurs ukrainiens avaient libéré plus de 600 km² depuis le début de l'année. Ces chiffres, Colby les a cités. Ce n'est pas une rhétorique vide — c'est une reconnaissance factuelle que la stratégie de résistance tient.

Mais là où Zelensky veut aller plus loin — plus d'armes, plus de portée, plus de frappes longue distance — Colby reste en arrière-garde. L'Ukraine s'est vu refuser des frappes longue distance sur le territoire russe sous un «mécanisme de révision» développé par Colby lui-même. C'est la limite de son engagement : il veut que l'Ukraine tienne, pas qu'elle gagne trop vite d'une façon qui risquerait d'escalader. Ce calcul peut sembler cynique. Il peut aussi sembler prudent. La frontière dépend de là où on se tient.

L'Occident comme centre de gravité : le dogme Colby

L'ordre libéral comme intérêt, pas comme idéal

Un point souvent mal compris sur Colby : il n'est pas un libéral internationaliste. Il ne défend pas l'ordre mondial occidental par conviction morale ou idéologique. Il le défend parce qu'il pense que c'est dans l'intérêt des États-Unis et de leurs alliés de maintenir un système où aucune puissance révisionniste ne peut imposer son hégémonie. La différence est importante : un idéaliste défend l'Ukraine parce que c'est juste. Colby la défend — dans la mesure où il la défend — parce que la défaite ukrainienne enverrait un signal dévastateur à Taïwan, à la Corée du Sud, au Japon, à tous les pays qui misent sur la crédibilité américaine comme parapluie de sécurité.

C'est cette logique qui l'a amené à dire à Ramstein que la résistance ukrainienne «pose les bases d'une paix durable fondée sur la compréhension par la Russie que cette guerre ne lui rapportera pas». Ce n'est pas de la compassion pour l'Ukraine — c'est de la dissuasion par l'exemple. Si la Russie de Poutine gagne, la Chine de Xi Jinping prend note. Si la Russie perd ou enlise et saigne, la Chine recalcule. C'est pour cela que même Colby, le grand sceptique de l'aide à l'Ukraine, ne peut pas se permettre de laisser l'Ukraine s'effondrer.

Trump comme mal nécessaire dans la doctrine Colby

Colby a été nommé par Trump et croit — apparemment sincèrement — à une forme de cohérence entre sa vision et celle du président. Il a dit à Ramstein que la paix que l'on cherche est celle que l'on recherche «sous la leadership visionnaire du président Trump». Cette formule protocolaire ne doit pas tromper : Trump est, pour Colby, un outil politique utile. Il porte la bannière de la rupture avec le globalisme atlantiste épuisant. Il a forcé les Européens à se responsabiliser. Il a remis en question les automatismes de l'OTAN d'une façon qui, selon la logique Colby, était nécessaire pour que l'alliance devienne plus résiliente et moins dépendante d'un seul payeur.

Mais Trump est aussi imprévisible, émotionnel, et susceptible de renier en un tweet ce que Colby a patiemment construit en termes de doctrine. La contradiction Trump-Colby est là aussi : Colby croit en la stratégie rigoureuse et cohérente ; Trump croit en l'improvisation et l'instinct. Le fait que Trump ait annulé en quelques jours la pause de livraison d'armes initiée par Colby en juillet 2025 dit tout de cette relation : Colby propose, Trump dispose, et cette incertitude est peut-être le plus grand risque structurel de la politique de défense américaine actuelle.

Europe, responsabilité et charge stratégique

Le message de Pistorius : l'Europe prend la relève

À Bruxelles le 18 juin, le ministre allemand de la défense Boris Pistorius a livré un discours qui résonne parfaitement avec la vision Colby. Dans un échange avec des journalistes en marge du sommet, Pistorius a dit ce qui était «absolument correct et prévisible depuis longtemps» : l'Europe doit assumer une plus grande responsabilité pour sa propre défense et dissuasion. Il a reconnu que la réorientation stratégique américaine vers l'Indo-Pacifique était une donnée structurelle, pas un caprice de Trump. Il a insisté sur la nécessité d'une transition coordonnée pour éviter les «lacunes dangereuses dans les capacités de défense de l'Europe».

L'Allemagne, sous Pistorius, est en train de vivre ce changement. Une brigade de plus de 2 900 soldats allemands est déployée en Lituanie. D'ici fin 2027, cette brigade sera portée à quelque 5 000 soldats pleinement opérationnels. Des structures de commandement multinationales sont renforcées en Lettonie et en Estonie. C'est l'Allemagne qui prend la tête de l'aile orientale de l'OTAN — un changement historique, soixante ans après l'armée de la Bundeswehr réarmée, soixante-dix ans après la capitulation nazie. Colby a construit le cadre conceptuel de ce transfert. Pistorius le met en oeuvre. Le modèle fonctionne, à condition qu'il tienne.

Les angles morts européens

Mais Pistorius lui-même a reconnu l'incertitude : «La décision sur les fonctions que les alliés européens assumeront en cas de réduction de la présence américaine n'a pas encore été prise.» C'est un aveu de taille. L'architecture de sécurité européenne post-américaine n'existe pas encore pleinement. Elle est en construction. Et pendant qu'elle se construit, l'Ukraine se bat. Le risque est que la transition prenne plus de temps que la guerre, laissant un vide stratégique que Moscou pourrait exploiter.

Colby parie que les Européens trouveront le chemin. Il n'a pas le choix — son cadre stratégique entier repose sur cette hypothèse. Si l'Europe trébuche, si la cohésion alliée se fracture, sa doctrine s'effondre avec elle. Et lui avec. C'est peut-être pourquoi son intervention à Ramstein était si insistante sur la nécessité de «ne pas perdre de vue la tâche». Ce n'est pas de l'encouragement poli : c'est une prière laïque d'un réaliste qui sait que son pari peut mal tourner.

La question nucléaire et les zones de danger

Colby face à l'escalade

L'un des aspects les moins commentés de la doctrine Colby, mais l'un des plus importants, est sa conception de l'escalade nucléaire. Colby est profondément marqué par son travail au CNA (Center for Naval Analysis) au début de sa carrière, où il a étudié la dissuasion nucléaire. Il croit en la réalité des seuils d'escalade. C'est en partie pour cette raison qu'il a développé un «mécanisme de révision» pour les frappes ukrainiennes longue distance sur le territoire russe : la crainte que des frappes trop profondes ne déclenchent une réaction russo-nucléaire ou ne provoquent un élargissement du conflit que personne ne veut.

Cette prudence est défendable intellectuellement. Mais elle crée une asymétrie dangereuse : la Russie bombarde librement les villes ukrainiennes, les maternités, les marchés, les centrales électriques, tandis que l'Ukraine est contrainte dans ses représailles par des mécanismes dessinés à Washington. Le 18 juin 2026, alors que Colby parlait à Ramstein, des drones ukrainiens avaient percé la défense aérienne de Moscou et frappé la raffinerie de Kapotnya — un succès opérationnel notable. Mais cette capacité ukrainienne s'est développée malgré les restrictions américaines, pas grâce à elles.

Poutine n'arrête pas de son plein gré

La phrase la plus lucide de Zelensky à Ramstein n'était pas sur les armes ou les milliards. C'était sur Poutine : «Poutine veut que tout brûle ici, et il est imprudent — les partenaires peuvent le sentir. L'Ukraine est prête à des négociations avec lui malgré tout.» Et dans le même souffle : «Mais l'Europe doit s'engager pleinement pour que nous ayons une position de force.» Zelensky a résumé en deux phrases ce que Colby décrit en centaines de pages de doctrine : la Russie ne s'arrêtera pas parce qu'on lui demande. Elle s'arrêtera parce qu'elle n'a pas d'autre choix.

C'est là, au fond, que Colby et Zelensky se rejoignent enfin. La logique de Colby — résistance soutenue, coûts accrus pour Moscou, démonstration que la guerre ne paye pas — est exactement la logique ukrainienne. Mais la différence est dans l'urgence : pour Zelensky, chaque jour compte, chaque vie compte, chaque kilomètre carré compte. Pour Colby, l'horizon est Taïwan et le long terme de la compétition sino-américaine. Ces deux horizons temporels ne sont pas toujours compatibles.

Colby et l'héritage William : la transparence comme devoir

Les Colby croient aux comptes rendus

William Colby, le grand-père, est entré dans l'histoire américaine pour avoir — contrairement à toute attente de la part d'un directeur de CIA — coopéré avec le Comité Church du Sénat en 1975, révélant des secrets embarrassants sur les opérations clandestines de l'Agence. Ce choix lui a valu l'hostilité de beaucoup de ses anciens collègues, mais il a légué à la CIA une culture de l'accountability qui, malgré tout, a survécu aux décennies. C'est un grand-père qui croyait que la vérité, même douloureuse, était préférable au secret qui protège les abus.

Elbridge Colby a-t-il hérité de cette conviction ? Partiellement. Il est critiqué par des sénateurs républicains pour son manque de transparence avec le Congrès — Tom Cotton a notamment attaqué son bureau pour défaut de communication sur les décisions politiques. Ce n'est pas l'image d'un homme qui cherche à tout prix la transparence institutionnelle. Mais dans ses prises de parole publiques, dans ses interventions comme à Ramstein, dans ses positions assumées sur des sujets sensibles comme la relation américano-israélienne, Colby dit ce qu'il pense, même quand ça dérange.

La surveillance israélienne comme révélateur

L'affaire de la surveillance israélienne mérite d'être interprétée dans ce prisme. Colby a appelé à un «reset» de la relation avec Israël — une position qui, dans le contexte washingtonien actuel, est politiquement coûteuse. Les intérêts pro-israéliens à Washington sont puissants, organisés, et réactifs. Le fait que Colby ait maintenu cette position malgré les risques politiques qu'elle implique dit quelque chose sur sa capacité à penser l'intérêt national américain au-delà des pressions de court terme. C'est la marque d'un vrai stratège, pas d'un politicien.

Et c'est précisément pourquoi son intervention à Ramstein le 18 juin 2026 mérite d'être prise au sérieux. Quand un homme dont toute la doctrine est fondée sur la priorisation de l'Asie et la réduction de l'engagement européen prend la parole pour dire que la situation ukrainienne s'est améliorée et qu'il faut continuer à soutenir Kyiv, ce n'est pas de la rhétorique. C'est un signal. Un signal stratégique, mesuré, calibré — mais un signal. Et dans la guerre actuelle, les signaux comptent autant que les missiles.

Conclusion : Le réaliste qui n'a pas abandonné

Ce que dit vraiment la présence de Colby à Ramstein

Le 18 juin 2026, Elbridge Colby aurait pu envoyer un représentant. Il aurait pu se faire représenter par un sous-secrétaire adjoint, un directeur de programme, quelqu'un d'autre. Il a choisi de prendre la parole lui-même — même par écran, même à distance. Ce choix n'est pas anodin. Dans la culture washingtonienne du signe et du symbole, la parole du numéro trois civil du Pentagone compte. Et il l'a utilisée pour dire : l'Ukraine tient, le soutien doit continuer, les alliés doivent s'engager davantage.

C'est un homme compliqué, Elbridge Colby. Il a freiné les armes vers l'Ukraine. Il a limité les frappes longue distance. Il a plaidé pour réduire l'empreinte américaine en Europe. Et pourtant, il est là, à Ramstein, à soutenir le plus grand groupe de soutien à l'Ukraine jamais constitué, à pousser le PURL, à reconnaître l'amélioration sur le terrain. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est de la cohérence complexe — le genre de cohérence que seuls les vrais stratèges peuvent maintenir sur le long terme, parce qu'ils voient l'arc entier de l'histoire, pas seulement le dernier chapitre.

Une victoire ukrainienne, pas malgré Colby, mais avec lui

L'Ukraine a besoin de Colby. Pas parce qu'il est son meilleur ami — il ne l'est pas. Mais parce qu'il est l'homme qui maintient Washington dans la logique de dissuasion face à Moscou, qui s'assure que le PURL reste opérationnel, qui dit à Ramstein ce que certains alliés ont besoin d'entendre. Une Ukraine qui tient, selon Colby, est une démonstration de force pour Taïwan. C'est son calcul. Et dans ce calcul, l'Ukraine gagne — pas parce que Colby l'aime, mais parce que sa victoire sert ses équations stratégiques.

La paix que cherche Colby — cette paix «fondée sur la compréhension par la Russie que la guerre ne lui rapportera pas» — n'est pas si différente de la paix que cherche Zelensky. Les moyens divergent. L'urgence diffère. Mais la destination finale, dans les deux cas, est une Ukraine souveraine dans une Europe sûre dans un monde où les grandes puissances révisionnistes ont appris que la force ne suffit pas. C'est un programme qui mérite d'être défendu — même par un réaliste de 46 ans qui parle depuis un écran dans une salle à Bruxelles.

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Maxime Marquette (2026). PORTRAIT : Elbridge Colby à Ramstein, le stratège américain qui croit encore à la victoire ukrainienne. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/portrait-elbridge-colby-a-ramstein-le-stratege-americain-qui-croit-encore-a-la-victoire-u

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MM
Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

Maxime Marquette écrit l'essentiel des analyses et chroniques publiées sur MadMax — géopolitique, technologie et actualité, sans remplissage.

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