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La ChroniqueÉditorial· N° 1161

ÉDITORIAL : Vingt-et-unième paquet de sanctions : l'Europe doit cesser de marchander avec un agresseur

Il y a un mot qui revient trop souvent dans les couloirs de Bruxelles quand on parle des sanctions contre la Russie : «pragmatisme». Le pragmatisme, nous dit-on, exige des nuances. Le pragmatisme commande de ne pas pousser la Russie dans ses retranchements. Le pragmatisme suggère de préserver des «canaux ouverts», de ne pas fermer toutes les portes. Ce pragmatisme-là, je le dis

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  1. Il y a un mot qui revient trop souvent dans les couloirs de Bruxelles quand on parle des sanctions contre la Russie : «pragmatisme». Le pragmatisme, nous dit-on, exige des nuances. Le pragmatisme commande de ne pas pousser la Russie dans ses retranchements. Le pragmatisme suggère de préserver des «canaux ouverts», de ne pas fermer toutes les portes. Ce pragmatisme-là, je le dis
  2. ÉDITORIAL : Vingt-et-unième paquet de sanctions : l'Europe doit cesser de marchander avec un agresseur
  3. Introduction : en finir avec le faux pragmatisme
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

ÉDITORIAL : Vingt-et-unième paquet de sanctions : l'Europe doit cesser de marchander avec un agresseur

Introduction : en finir avec le faux pragmatisme

La tentation du compromis face à l'inacceptable

Il y a un mot qui revient trop souvent dans les couloirs de Bruxelles quand on parle des sanctions contre la Russie : «pragmatisme». Le pragmatisme, nous dit-on, exige des nuances. Le pragmatisme commande de ne pas pousser la Russie dans ses retranchements. Le pragmatisme suggère de préserver des «canaux ouverts», de ne pas fermer toutes les portes. Ce pragmatisme-là, je le dis clairement, est une lâcheté intellectuelle déguisée en sagesse diplomatique. Et il coûte des vies.

Le 21e paquet de sanctions européennes, proposé le 27 juin 2026, représente une nouvelle étape dans ce qu'on pourrait appeler la diplomatie des petits pas. Chaque paquet est salué comme une avancée. Chaque paquet est présenté comme une escalade significative. Et pourtant, après vingt et un paquets, la Russie continue de financer sa guerre, ses missiles continuent de tomber sur des hôpitaux ukrainiens, et ses soldats continuent d'occuper des territoires ukrainiens souverains. Il est temps de demander ce que ces vingt et un paquets ont réellement accompli — et ce qu'ils auraient dû accomplir et n'ont pas osé.

L'UE entre conviction et compromis permanent

Le bilan est ambigu. D'un côté, les vingt et un paquets de sanctions ont indéniablement fragilisé l'économie russe. Le déficit budgétaire dépasse désormais les 80 milliards de dollars selon United24 Media. Les obligations d'État russes se négocient à des rendements de 15 %. Le Kiel Institute parle d'«épuisement structurel». Ces données sont réelles et importantes. De l'autre côté, chacun de ces paquets a été négocié à coups de concessions, d'exemptions, de délais et de compromis qui ont considérablement dilué leur efficacité. L'Europe a imposé des sanctions — mais elle s'est arrangée pour que certaines d'entre elles ne fassent pas trop mal à ses propres industries.

C'est cette contradiction que cet éditorial entend dénoncer. L'Union européenne ne peut pas à la fois se présenter comme le défenseur de l'ordre international fondé sur le droit et ménager ses intérêts économiques avec une puissance qui viole cet ordre de façon flagrante. Ce n'est pas une position tenable moralement ni stratégiquement.

Ce que le 21e paquet contient — et ce qu'il aurait dû contenir

Les avancées réelles

Soyons honnêtes sur ce que le 21e paquet apporte de réel. Selon les informations disponibles publiées par Daily Finland et Euromaidan Press, ce paquet cible notamment des mécanismes de contournement des sanctions précédentes — des routes commerciales via des pays tiers, des entités intermédiaires qui permettaient à la Russie d'obtenir des biens et des technologies malgré les restrictions. La décision de prolonger le cadre global des sanctions d'un an supplémentaire — jusqu'en 2027 — est elle-même significative, car elle enlève toute ambiguïté sur la durée de l'engagement européen.

Il y a aussi des mesures qui renforcent la surveillance des flux financiers, qui élargissent les listes d'entités désignées, et qui améliorent la coopération entre États membres pour éviter que certains pays ferment les yeux sur des violations dans leurs juridictions. Ce sont des progrès réels. Je les reconnais sans hésitation. Mais ils restent en-deçà de ce que la situation exige.

Les lacunes criantes

Ce que le 21e paquet ne contient toujours pas, et qui devrait figurer en tête de liste : un embargo total sur le pétrole russe. Les États baltes le réclament avec insistance — la Lettonie, l'Estonie et la Lituanie ont coupé toute dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie depuis longtemps et peuvent parler en toute liberté. Leurs arguments sont irréfutables : tant que l'Europe achète du pétrole russe, elle finance les missiles qui tuent des Ukrainiens. La logique est d'une clarté absolue. Pourtant, des États membres comme la Hongrie, la Slovaquie et d'autres continuent de bloquer ou de diluer cette mesure au nom d'intérêts économiques ou de dépendances logistiques que leurs gouvernements n'ont pas eu le courage politique de résoudre.

Ce que le paquet ne contient pas non plus : des mécanismes de saisie des actifs russes gelés suffisamment contraignants pour être transférés directement à la reconstruction ukrainienne. L'Union européenne détient plus de 300 milliards d'euros d'actifs russes gelés. Il est moralement inacceptable qu'une fraction seulement de ces fonds ait été mobilisée pour aider l'Ukraine, pendant que le reste dort dans des comptes de clearing en attendant une hypothétique résolution juridique.

La Hongrie : le cas le plus patent de sabotage institutionnel

Orbán ou l'art de bloquer au nom de l'Europe

Je ne peux pas écrire un éditorial sur les sanctions européennes sans nommer ce qui dysfonctionne le plus visiblement : la Hongrie de Viktor Orbán. Ce pays, membre à part entière de l'Union européenne et de l'OTAN, utilise systématiquement ses droits de veto pour bloquer, diluer ou retarder les mesures les plus contraignantes contre la Russie. Ce n'est pas de la politique étrangère souveraine — c'est de la complicité active avec un agresseur qui cible les infrastructures civiles d'un État démocratique voisin.

L'affaire est d'autant plus révoltante qu'Orbán se drape dans la rhétorique de la «paix» pour justifier ses blocages. Il prétend défendre les intérêts du peuple hongrois en maintenant des relations avec Moscou. Mais les intérêts du peuple hongrois — comme ceux de tous les peuples européens — sont mieux servis par une Europe qui tient ferme face à une Russie agressive que par des arrangements économiques avec un régime qui finance la destruction de l'ordre continental. Orbán le sait. Il fait un autre choix. Ce choix devrait avoir des conséquences institutionnelles que l'UE n'a pas encore eu le courage d'imposer.

Le mécanisme de conditionnalité : un outil sous-utilisé

L'Union européenne dispose d'un instrument qui devrait lui permettre de répondre à ce genre de sabotage institutionnel : le mécanisme de conditionnalité des fonds européens. En théorie, un État membre qui ne respecte pas les valeurs fondamentales de l'UE — l'état de droit, la solidarité, la bonne foi dans les institutions communes — peut se voir réduire ses transferts de fonds structurels. En pratique, ce mécanisme a été appliqué timidement, partiellement, avec des délais interminables.

Il est temps que l'Union européenne envoie un message clair : le droit de veto sur les sanctions n'est pas un instrument de politique étrangère nationale. C'est un droit institutionnel qui s'exerce dans le cadre d'une responsabilité collective. Un État membre qui utilise ce veto pour protéger les intérêts d'un agresseur étranger contre l'intérêt commun européen commet une faute politique grave. Elle doit être traitée comme telle.

L'embargo pétrolier : le courage politique que Bruxelles doit trouver

La logique économique de l'embargo

L'argument économique pour un embargo total sur le pétrole russe est aujourd'hui bien établi. Les revenus pétroliers représentent une part majeure — estimée à 30-40 % — des recettes du budget fédéral russe. Réduire ces revenus reviendrait à amputer directement la capacité de Moscou à financer sa guerre. Les frappes ukrainiennes sur les raffineries — à Moscou (district de Kapotnya) et à Ufa (Bachkortostan), selon Militarnyi et Euromaidan Press — illustrent d'ailleurs que l'Ukraine comprend cette logique : détruire les raffineries, c'est réduire la valeur ajoutée du pétrole russe et donc les revenus de la machine de guerre.

Si des drones ukrainiens font cela à 1300 kilomètres de la ligne de front au péril de leurs équipages, il est difficile d'expliquer pourquoi l'Union européenne, depuis la confortable sécurité de ses institutions bruxelloises, n'ose pas fermer les robinets des pipelines qui traversent son territoire. La réponse est politique, pas économique : les alternatives existent (pétrole du Moyen-Orient, de Norvège, d'Afrique), les investissements en infrastructure sont réalisables, et les coûts de transition, bien que réels, sont finançables. Ce qui manque, c'est la volonté politique.

Contrer l'argument du choc énergétique

L'argument principal contre l'embargo est le risque d'un nouveau choc énergétique similaire à celui de 2022, avec son cortège d'inflation, de récession et de mécontentement social. Cet argument n'est pas sans fondement — le choc de 2022 a été douloureux et a alimenté des populismes qui avaient déjà la Russie en sympathie. Mais il faut le mettre en perspective avec deux réalités.

Premièrement, le marché européen de l'énergie est profondément différent en 2026 de ce qu'il était en 2022. Les capacités d'énergie renouvelable ont massivement augmenté. Les importations de GNL américain ont compensé une grande partie du gaz russe. Les infrastructures d'interconnexion électrique ont été renforcées. Deuxièmement, le coût d'un choc énergétique supplémentaire pour les économies européennes est mesurable et gérable. Le coût d'une Russie qui gagne en Ukraine — ou qui persiste dans son agression pendant encore cinq ans — est incalculable et potentiellement existentiel pour l'ordre de sécurité européen.

Les actifs russes gelés : une responsabilité morale qui prescrit

300 milliards dormants pendant que l'Ukraine brûle

En mars 2022, les pays occidentaux ont gelé environ 300 milliards d'euros d'actifs de la Banque centrale russe détenus dans leurs juridictions — principalement via Euroclear, le dépositaire central belge. Cette décision sans précédent a été présentée comme une mesure de pression économique d'une efficacité inédite. Quatre ans plus tard, la grande majorité de ces fonds est toujours gelée, générant des intérêts dont une partie a été utilisée pour financer l'aide à l'Ukraine — une mesure certes utile mais qui reste en-deçà de ce que la situation morale commande.

Le débat juridique sur la possibilité de saisir ces actifs — et pas seulement d'en utiliser les intérêts — est réel et complexe. Des arguments portant sur l'immunité souveraine, la stabilité du système de propriété internationale, et les précédents dangereux que cela pourrait créer sont avancés par de sérieux juristes. Je ne les balaie pas. Mais je note que d'autres juristes, tout aussi sérieux, estiment que la saisie est juridiquement fondée au regard du droit international coutumier sur les contre-mesures, et que le préjudice causé à l'Ukraine justifie une réponse proportionnée.

La prescription morale de l'hésitation

Ce qui me frappe, c'est le contraste entre l'urgence humanitaire et la lenteur institutionnelle. L'Ukraine a besoin de milliards pour reconstruire ses infrastructures, pour payer ses fonctionnaires et ses soldats, pour maintenir une économie fonctionnelle en temps de guerre. Elle reçoit des aides importantes de ses partenaires — mais jamais assez, jamais assez vite, jamais sans conditionnalités qui alourdissent l'administration. Pendant ce temps, 300 milliards d'euros qui appartiennent moralement à la réparation du préjudice causé par la Russie dorment dans des comptes de clearing.

Il y a un moment où les arguments juridiques deviennent des excuses. Où le droit international, instrument de justice, se retourne en instrument d'inaction. L'Union européenne a les outils juridiques pour agir plus résolument sur ces actifs. Elle manque de volonté politique pour le faire. C'est cela que je dénonce dans cet éditorial : non pas l'absence de possibilités, mais l'absence de courage.

La fatigue des sanctions : un risque réel à ne pas exagérer

Les signes d'essoufflement qui doivent alerter

Je ne veux pas ignorer la réalité de la «fatigue des sanctions». Elle est documentée dans les enquêtes d'opinion de plusieurs pays européens. Les chocs énergétiques de 2022-2023 ont laissé des traces. L'inflation a alimenté des populismes qui, dans certains pays, ont bénéficié à des forces politiques favorables à un accommodement avec Moscou. Des partis de gouvernement — pas seulement des forces marginales — ont commencé à évoquer la nécessité de «négocier une sortie de crise» qui impliquerait des concessions sur les sanctions.

Selon Ukrainska Pravda du 25 juin 2026, deux États membres de l'UE se sont récemment opposés à une mesure d'interdiction d'entrée pour certains ressortissants russes — une mesure relativement symbolique au regard de l'ensemble du dispositif. Ce type de résistance sur des mesures secondaires signale que la cohésion du bloc européen, si elle tient sur l'essentiel, est soumise à des pressions croissantes sur les marges.

Distinguer la fatigue de la capitulation

Il est possible d'être fatigué et de tenir quand même. La fatigue morale face à une guerre qui dure n'est pas la même chose que la capitulation stratégique. Ce que l'Union européenne a montré, en prolongeant ses sanctions d'un an et en proposant un 21e paquet, c'est qu'elle est capable de cette distinction. Mais la vigilance s'impose : les signaux de fatigue doivent être traités non pas par l'assouplissement des mesures, mais par un travail pédagogique renforcé sur les enjeux, et par des politiques sociales qui compensent les coûts économiques de la politique de sanctions pour les populations les plus touchées.

Les gouvernements européens qui permettent que la fatigue des sanctions se traduise en allégement de la pression économique sur Moscou font une erreur stratégique fondamentale. Ils sacrifient la sécurité de long terme pour le confort politique de court terme. Et ils envoient un signal à la Russie — que l'Occident peut être usé — qui est exactement ce que Poutine attend depuis 2022.

Le 21e paquet et les contournements : une course aux armements réglementaires

La Russie s'adapte, l'UE doit s'adapter encore plus vite

L'une des leçons des vingt paquets précédents est que la Russie apprend à contourner les sanctions à mesure qu'elles sont imposées. Dubaï, Istanbul, Almaty, Pékin — ces villes sont devenues des hubs de contournement où des intermédiaires permettent à des biens sanctionnés d'atteindre la Russie via des chaînes d'approvisionnement complexes. L'Union européenne et ses partenaires occidentaux font face à une véritable course aux armements réglementaires : chaque paquet ferme des routes, la Russie en ouvre d'autres, le paquet suivant tente de les fermer à son tour.

Le 21e paquet s'attaque à certains de ces mécanismes de contournement. C'est utile. Mais l'efficacité à long terme de cette approche dépend de la volonté des pays tiers de coopérer. L'Inde et la Chine, en particulier, ont bénéficié de positions d'intermédiaires lucratives dans les échanges avec la Russie sous sanctions. Les pousser à coopérer exige une diplomatie économique — menace de sanctions secondaires, offres d'accès préférentiel aux marchés occidentaux — que l'Europe n'a pas encore déployée avec toute l'intensité nécessaire.

Les sanctions secondaires : l'outil que Washington utilise, Bruxelles hésite

Les États-Unis ont été plus aggressifs que l'Europe dans l'utilisation des sanctions secondaires — c'est-à-dire des mesures visant des entités tierces (notamment chinoises, émiraties, turques) qui facilitent le contournement des sanctions primaires. Plusieurs banques chinoises ont ainsi réduit leur exposition aux transactions russes après des avertissements américains. L'Union européenne, de son côté, hésite à adopter ce type d'outil par crainte des tensions commerciales avec des partenaires importants.

Cette prudence européenne est compréhensible d'un point de vue mercantile. Elle est difficilement défendable d'un point de vue stratégique. Tant que la Russie dispose de routes de contournement robustes via des tiers non sanctionnés, l'efficacité des sanctions européennes est structurellement limitée. L'Europe doit décider si elle veut être un acteur stratégique complet dans cette guerre économique — ce qui implique des outils comme les sanctions secondaires — ou se contenter d'être un acteur commercial qui protège ses relations commerciales en priorité.

L'Ukraine attend plus que des paquets

Ce que Zelensky demande et ce que l'Europe lui donne

Volodymyr Zelensky a été remarquablement discipliné et diplomatique dans ses demandes à l'Europe. Il remercie pour chaque paquet, reconnaît les efforts, souligne les progrès. C'est de la diplomatie nécessaire — il ne peut pas se permettre d'aliéner des alliés dont son pays a besoin. Mais derrière cette politesse diplomatique, le message est clair : ce n'est pas assez. Les frappes russes continuent. Les territoires occupés restent occupés. Et chaque semaine de guerre coûte à l'Ukraine des milliards qu'elle n'a pas et des vies qu'elle ne peut pas remplacer.

Les annonces de Zelensky d'une campagne de pression de 40 jours visant l'infrastructure militaire russe, selon RBC-Ukraine du 26 juin 2026, illustrent une réalité : en l'absence de suffisamment d'aide et de pression économique de la part de ses alliés, l'Ukraine cherche à frapper là où elle peut. Les raffineries frappées à Ufa et à Moscou sont l'équivalent ukrainien des sanctions : une pression économique directe sur l'ennemi. L'Ukraine fait sa part. L'Europe peut et doit faire davantage.

La reconstruction et l'art de la promesse sans suites

Il y a aussi la question de la reconstruction ukrainienne. Des conférences internationales se succèdent, des promesses sont faites, des engagements sont pris. Et sur le terrain, la reconstruction avance à une fraction du rythme nécessaire, entravée par l'incertitude sécuritaire, la bureaucratie des conditionnalités, et la lenteur des versements promis. Ce décalage entre les déclarations politiques et les réalités pratiques érode la crédibilité européenne aux yeux des Ukrainiens qui voient leurs villes détruites et reconstruites au compte-gouttes.

Les actifs russes gelés — 300 milliards d'euros — représentent une réponse partiellement disponible à ce problème. Leur transfert total ou partiel pour la reconstruction ukrainienne serait moralement juste, économiquement logique, et politiquement puissant. Ce serait dire à Moscou : vos actifs financeront ce que vous avez détruit. Ce message n'a pas encore été envoyé avec la clarté qu'il mérite.

Ce que l'histoire retiendra du 21e paquet

L'évaluation dans trente ans

Dans trente ans, quand les historiens analyseront la réponse européenne à la guerre en Ukraine, ils examineront chacun de ces vingt et un paquets de sanctions. Ils mesureront leur efficacité cumulée, leurs lacunes, leurs exemptions. Ils noteront les pays qui ont tenu, ceux qui ont hésité, ceux qui ont sabordé. Ils compareront la vitesse de la réaction européenne à la vitesse de la destruction russe. Et ils rendront leur verdict.

Ce verdict ne sera pas entièrement négatif — les sanctions ont eu des effets réels, mesurables, qui ont contraint Moscou à des sacrifices économiques considérables. Mais il ne sera pas triomphant non plus. Il notera les occasions manquées : l'embargo pétrolier qui n'a pas été imposé quand il aurait pu l'être, les actifs qui n'ont pas été saisis quand ils auraient dû l'être, les concessions accordées à des États membres qui sabotaient le processus sans en payer le prix institutionnel.

La crédibilité du projet européen en jeu

Ce qui est en jeu dans la gestion des sanctions contre la Russie dépasse la seule question ukrainienne. C'est la crédibilité du projet européen lui-même. L'Union européenne s'est construite sur des valeurs : la démocratie, l'état de droit, le règlement pacifique des différends, le respect de la souveraineté des États. Quand ces valeurs sont attaquées à ses portes par une puissance qui cherche à remodeler l'ordre continental par la force, la réponse de l'UE sera le test ultime de la réalité de ces valeurs.

Si l'Europe choisit le pragmatisme économique sur l'intégrité morale, elle dira quelque chose de fondamental sur ce qu'elle est vraiment. Si elle choisit, au contraire, la cohérence de ses valeurs sur le confort économique, elle confirmera que le projet européen est autre chose qu'un marché commun — qu'il est une communauté politique fondée sur des principes. Le 21e paquet est une étape. Il ne suffit pas. L'Europe doit aller plus loin — ou admettre qu'elle ne le veut pas.

L'exemple balte : ce que ça coûte de faire le bon choix

Tallinn, Riga, Vilnius : trois pays qui ont choisi

L'Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont fait des choix économiques difficiles bien avant que la guerre ne force la main des grands pays européens. Elles ont coupé leur dépendance au gaz russe, au pétrole russe, à l'électricité russe. Elles ont payé le prix économique de ces transitions — et elles l'ont payé sans se plaindre, parce qu'elles savaient depuis longtemps ce que la dépendance énergétique à la Russie signifiait en termes politiques et sécuritaires.

Ces trois pays sont aujourd'hui les voix les plus cohérentes dans les débats européens sur les sanctions. Ils appellent à l'embargo pétrolier total. Ils demandent des sanctions secondaires. Ils pressent pour la saisie des actifs russes. Et on leur répond que c'est trop radical, trop risqué, trop coûteux. Ces trois petits pays, qui vivent à la frontière de la puissance qui les a occupés pendant cinquante ans, méritent plus que d'être gentiment ignorés dans les couloirs de Bruxelles.

Ce que les Baltes ont compris que les autres n'ont pas encore intégré

Ce que les États baltes ont compris, et que certains grands pays européens n'ont pas encore pleinement intégré, c'est que la sécurité a un coût économique qui doit être payé d'avance ou beaucoup plus cher plus tard. Investir dans la défense, couper les dépendances énergétiques, renforcer les sanctions — tout cela a un coût immédiat. Mais le coût d'une Russie qui réussit à s'emparer de l'Ukraine, puis regarde vers la Moldavie, puis teste un État balte — ce coût-là est incalculable.

La leçon des Baltes est une leçon d'humilité géopolitique : les pays qui ont vécu sous la domination russe comprennent la nature du régime mieux que ceux qui ne l'ont connu que comme partenaire commercial. Il est temps que l'Union européenne le reconnaisse et laisse ces voix guider davantage sa politique de sanctions plutôt que de les traiter comme des idéalistes impraticables.

Trump, l'OTAN et les sanctions : une triangulation périlleuse

La variable Trump dans l'équation des sanctions

Impossible d'écrire sur les sanctions européennes en 2026 sans évoquer la variable Trump. L'administration américaine a une relation compliquée avec les sanctions contre la Russie : elle maintient formellement certaines mesures, mais envoie des signaux contradictoires sur sa volonté de les renforcer. La perspective d'un accord de paix négocié à Washington — qui inclurait potentiellement des allégements de sanctions — plane sur tous les débats européens.

Cette incertitude américaine crée une pression supplémentaire sur l'Europe : si les États-Unis devaient alléger leurs propres sanctions dans le cadre d'un accord de paix que l'Ukraine n'aurait pas choisi, l'Europe se retrouverait seule à maintenir les siennes. Ce scénario — improbable mais non impossible — devrait pousser les Européens à renforcer leur propre régime de sanctions de façon autonome et irréversible, indépendamment des humeurs de Washington. L'Europe autonome dans sa politique de sanctions, ce n'est pas de l'anti-américanisme — c'est de la prudence stratégique.

L'OTAN et la dimension militaire des sanctions

Le Sommet de l'OTAN prévu à Ankara les 7-8 juillet 2026 aura à traiter, parmi d'autres sujets, de la cohérence entre l'effort de défense collectif et la politique de sanctions. L'engagement à atteindre 5 % du PIB en dépenses de défense est un signal fort. Mais les sanctions économiques et les dépenses de défense sont les deux piliers d'une même stratégie : affaiblir l'adversaire économiquement tout en renforçant ses propres défenses militairement. On ne peut pas déployer l'un sans l'autre. L'OTAN qui dépense plus en défense mais tolère des sanctions allégées envoie un message incohérent.

Il appartient aux dirigeants européens présents à Ankara de maintenir cette cohérence. La défense militaire et la pression économique ne sont pas substituables : elles sont complémentaires. L'oublier serait offrir à Poutine exactement la fissure qu'il cherche à exploiter.

Pour un 22e paquet : la liste de ce qui manque

Les cinq mesures absentes que l'Europe doit intégrer

En guise de conclusion pratique à cet éditorial, voici ce que le 22e paquet de sanctions — qui sera inévitable si la guerre continue — devrait contenir pour être à la hauteur de la situation. Premièrement : un embargo total sur le pétrole russe, avec une aide de transition pour les États membres les plus dépendants, accompagné d'un mécanisme de solidarité énergétique renforcé. Deuxièmement : l'extension des sanctions secondaires aux entités tierces qui facilitent le contournement, au moins pour les violations les plus flagrantes et les plus documentées.

Troisièmement : un mécanisme de saisie des actifs russes gelés — ou à défaut, un engagement clair sur leur transfert total pour la reconstruction ukrainienne une fois la guerre terminée, avec des mécanismes de garantie juridique renforcés. Quatrièmement : des conséquences institutionnelles claires pour les États membres qui utilisent leur droit de veto pour affaiblir les sanctions, notamment via le mécanisme de conditionnalité. Cinquièmement : une coordination renforcée avec Washington pour éviter que l'Europe et les États-Unis n'envoient des signaux contradictoires sur la pérennité du régime de sanctions.

L'urgence d'une Europe qui décide

Ces cinq mesures sont politiquement difficiles. Elles demandent du courage politique à des gouvernements qui ont d'autres préoccupations immédiates — élections, inflation, croissance. Mais la politique, à son niveau le plus élevé, consiste précisément à prendre des décisions difficiles au bon moment plutôt que de décisions faciles trop tard. L'Europe doit cesser de marchander avec un agresseur. Elle doit décider de ce qu'elle est. Et elle doit le décider maintenant.

Les sanctions secondaires : l'outil que l'Europe n'ose pas utiliser

Le mécanisme des sanctions secondaires expliqué

Les sanctions secondaires sont des mesures qui ciblent des entités tierces — non russes — qui facilitent le contournement des sanctions primaires. Les États-Unis les utilisent depuis des décennies avec efficacité : plusieurs banques chinoises ont réduit leurs transactions avec la Russie après des avertissements américains sous forme de sanctions secondaires potentielles. L'Union européenne, elle, hésite encore à déployer cet outil au nom de la préservation de ses relations commerciales avec la Chine, l'Inde et la Turquie.

Cette hésitation européenne a un coût direct : les routes de contournement par lesquelles des biens sanctionnés atteignent la Russie via des intermédiaires à Dubaï, Istanbul et Almaty restent actives. Selon les analyses de CREA et d'autres organisations de suivi, une fraction significative des composants électroniques utilisés dans les missiles et les drones russes provient de ces routes de contournement. Chaque jour sans sanction secondaire est un jour de plus de livraisons aux industries de défense russes.

La Turquie dans le viseur : l'allié équivoque

Le cas turc illustre parfaitement la difficulté des sanctions secondaires pour l'Europe. La Turquie est à la fois membre de l'OTAN, partenaire commercial significatif de l'UE, et principal hub de contournement des sanctions contre la Russie. Des entreprises turques ont massivement bénéficié du commerce de réexportation vers la Russie depuis 2022. Les mettre sous pression via des sanctions secondaires crée inévitablement des tensions avec un partenaire stratégique.

Mais l'alternative — laisser la Turquie fonctionner comme soupape de pression permanente contre les sanctions — est inacceptable à long terme. L'Union européenne doit trouver une position qui reconnaisse les intérêts turcs légitimes tout en fermant les routes de contournement les plus flagrantes. C'est diplomatiquement difficile. C'est stratégiquement indispensable.

Les frappes ukrainiennes sur les raffineries : une guerre économique en actes

Ufa, Moscou, Kapotnya : la carte des cibles stratégiques

Les frappes de drones ukrainiens sur les raffineries russes ont pris une dimension systématique en juin 2026. La raffinerie de Kapotnya, dans la banlieue de Moscou, a été touchée et est peu susceptible de reprendre ses activités avant 2027, selon Militarnyi citant Reuters du 24 juin 2026. Les raffineries Bashneft à Ufa (Bachkortostan), frappées le 25 juin après un vol de plus de 1300 kilomètres, représentent l'une des opérations de frappe stratégique les plus audacieuses de cette guerre.

Ces frappes s'inscrivent dans la campagne de 40 jours annoncée par Zelensky pour faire pression sur l'infrastructure militaire et économique russe. La logique est claire : chaque raffinerie hors service réduit à la fois la capacité industrielle de la Russie et ses revenus pétroliers. C'est une guerre économique menée par des drones à 1300 kilomètres de la ligne de front.

L'impact sur la capacité de raffinage russe

La Russie se retrouve dans une situation paradoxale : le pays possède d'immenses réserves de pétrole brut mais voit sa capacité de raffinage amputée. Forçant à envisager des importations d'essence par voie maritime — une humiliation pour une puissance qui se présentait comme une forteresse énergétique — ces frappes créent une pression additionnelle sur le budget russe. Moins de produits raffinés signifie moins de valeur ajoutée, moins de revenus fiscaux, un déficit encore plus profond.

La combinaison des frappes sur les raffineries et des sanctions internationales crée un effet de ciseau dévastateur sur les finances de guerre russes. Côté recettes : des revenus pétroliers en baisse à cause des capacités de raffinage réduites et des prix décotés imposés par la Chine et l'Inde. Côté dépenses : une explosion des coûts militaires. La Russie est prise dans un étau économique dont elle ne peut sortir sans réduire son effort de guerre.

Conclusion : le marchander est une forme de complicité

L'heure n'est plus aux compromis, mais aux choix

L'Europe a choisi les sanctions contre la Russie parce que c'était le seul outil à sa disposition qui soit à la fois efficace économiquement et acceptable politiquement en dehors d'une intervention militaire directe. Ce choix était juste. Il reste juste. Mais un outil bien choisi peut être mal utilisé — utilisé trop timidement, trop tardivement, avec trop de concessions et trop peu d'unité. C'est là que l'Europe a failli, depuis vingt et un paquets, à déployer pleinement l'arsenal qu'elle s'est elle-même construit.

Le 21e paquet est une étape. Il maintient la pression. Il comble certaines lacunes. Mais il ne suffit pas. Tant que des pipelines continuent d'acheminer du pétrole russe vers des États membres de l'UE, tant que 300 milliards d'euros dorment sans être utilisés pour la reconstruction ukrainienne, tant que la Hongrie peut bloquer impunément des mesures critiques, l'Europe n'est pas à la hauteur de ses propres valeurs déclarées.

Ce que la postérité retiendra

L'histoire ne jugera pas l'Europe sur ses discours. Elle la jugera sur ses actes. Sur ce qu'elle a fait — et ce qu'elle n'a pas osé faire — pendant que l'Ukraine défendait seule le principe selon lequel les frontières ne se modifient pas par la force. Le marchander permanent avec un agresseur, la recherche permanente du compromis acceptable, la préférence permanente pour la solution la moins coûteuse à court terme : tout cela a un nom que je préfère ne pas employer. Mais tout le monde le comprend. L'Europe doit choisir son camp. Elle l'a fait dans les mots. Elle doit maintenant le faire dans les actes.

Signé Maxime Marquette, chroniqueur

Encadré de transparence du chroniqueur

Position et biais assumés

Cet éditorial est, par nature, une prise de position. Je ne prétends pas à la neutralité — un éditorial qui prétendrait à la neutralité serait un texte vide. Je suis profondément pro-Ukraine et convaincu que la réponse occidentale à l'agression russe a été trop timide. Je crois que l'Europe a les capacités de faire davantage et que les obstacles sont principalement politiques, non économiques ou juridiques. Ces convictions orientent ma lecture des événements. Je les assume sans réserve.

Ce que je ne sais pas

Je ne suis pas économiste et certains des mécanismes financiers que j'évoque — comme la saisie des actifs russes — sont juridiquement complexes et font l'objet de débats sérieux parmi des experts que je ne prétends pas égaler. Je n'ai pas accès aux négociations confidentielles au sein de l'UE, et les positions des États membres que je décris sont celles qui sont rendues publiques. Les projections sur l'efficacité de mesures non encore imposées (embargo pétrolier total, sanctions secondaires) sont des hypothèses raisonnées, pas des certitudes. J'ai cité six sources datées de juin 2026 pour ancrer cet éditorial dans la réalité factuelle, sans jamais inventer des faits pour soutenir mon argumentation.

Sources

Sources primaires

Sources secondaires

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). ÉDITORIAL : Vingt-et-unième paquet de sanctions : l'Europe doit cesser de marchander avec un agresseur. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/editorial-vingt-et-unieme-paquet-de-sanctions-l-europe-doit-cesser-de-marchander

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Maxime Marquette
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