ESSAI : La théologie de la sécurité — comment Israël justifie son empire de «zones» sans horizon de retrait
Le 25 juin 2026, lors d'une cérémonie de promotion d'officiers dans le Néguev, le Premier ministre israelien Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Israel Katz ont prononcé des paroles qui, par leur clarté brutale, méritent d'être prises au sérieux : «Les forces israélie
- Le 25 juin 2026, lors d'une cérémonie de promotion d'officiers dans le Néguev, le Premier ministre israelien Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Israel Katz ont prononcé des paroles qui, par leur clarté brutale, méritent d'être prises au sérieux : «Les forces israélie
- Introduction : Le 25 juin, une déclaration d'éternité en uniforme
- Une cérémonie de promotion comme scène géopolitique
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Introduction : Le 25 juin, une déclaration d'éternité en uniforme
Une cérémonie de promotion comme scène géopolitique
Le 25 juin 2026, lors d'une cérémonie de promotion d'officiers dans le Néguev, le Premier ministre israelien Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Israel Katz ont prononcé des paroles qui, par leur clarté brutale, méritent d'être prises au sérieux : «Les forces israéliennes resteront dans les zones de sécurité au Liban, en Syrie et à Gaza sans limite de temps», a affirmé Katz. «Nous resterons dans la zone de sécurité au Liban méridional aussi longtemps que nécessaire», a renchéri Netanyahu. Et, formulant ce qui ressemble à une promesse personnelle autant qu'à une politique d'État : «Tant que je serai Premier ministre, nous maintiendrons la zone de sécurité au Liban.»
Ces déclarations ne sont pas des formulations improvisées sous l'émotion d'une cérémonie. Elles sont délibérées, calculées, et répétées depuis plusieurs semaines par les mêmes responsables dans différents contextes. Elles représentent ce qui mérite d'être appelé une doctrine de présence permanente — une philosophie politique et stratégique qui justifie la continuation indéfinie de la présence militaire israélienne dans des territoires souverains d'États tiers, sans horizon de retrait négocié.
Trois terrains, une logique : cartographier l'empire des «zones»
Selon les données publiées par l'Agence Associated Press et analysées par le Carnegie Middle East Center, Israël occupe en juin 2026 des terres dans trois configurations distinctes. Au Liban : une «zone de sécurité» de 608 kilomètres carrés dans le sud du pays, où plus d'un million de Libanais ne peuvent pas retourner dans leurs villages. En Syrie : une expansion au-delà du Golan vers des «zones tampons» totalisant environ 235 kilomètres carrés selon l'ONU, en violation d'un accord de cessez-le-feu de 1974. À Gaza : environ 194 kilomètres carrés de territoire contrôlés par les forces israéliennes, avec Netanyahu déclarant vouloir contrôler 70 % de la bande. Au total, une superficie supérieure à 1 000 km² — plus grande que de nombreuses capitales mondiales.
Ce n'est pas une occupation accidentelle. C'est une politique. Et elle repose sur des justifications philosophiques, sécuritaires et — dans certains milieux politiques israéliens — théologiques qui méritent un examen critique rigoureux. C'est l'objet de cet essai.
La justification sécuritaire : l'argument du rempart
Le buffer comme doctrine : de Kisinger à Netanyahu
L'argument central de Netanyahu pour le maintien des forces israéliennes dans les «zones de sécurité» est simple et récurrent : ces zones empêchent les groupes armés hostiles d'approcher directement des communautés civiles israéliennes. Au Liban méridional, la zone empêche le Hezbollah et «ses vestiges» — comme dit Netanyahu — de s'approcher de la Galilée. En Syrie, elle protège les communautés druzes et les collines dominant le nord d'Israël. À Gaza, elle permet de démanteler l'infrastructure militaire du Hamas.
Cet argument n'est pas sans fondement empirique. La Corée du Sud maintient une «zone démilitarisée» depuis 1953. Chypre a une ligne verte depuis 1974. Les buffers ont historiquement joué un rôle dans la réduction des frictions immédiates entre forces adverses. Ce qui distingue la situation israélienne de ces précédents : l'absence de tout cadre négocié, d'accord entre parties, et d'horizon temporal. Les zones israéliennes au Liban, en Syrie et à Gaza ont été créées unilatéralement, sont maintenues unilatéralement, et leur existence est justifiée par une définition de la «sécurité» que seule une des parties définit.
Le paradoxe sécuritaire de la présence permanente
Le paradoxe fondamental de la doctrine Netanyahu est le suivant : chaque jour de présence militaire israélienne dans ces zones génère de nouvelles frictions, de nouvelles victimes, de nouvelles raisons de haine et de résistance qui alimentent précisément les menaces sécuritaires qu'elle prétend contenir. Le rapport de Le Monde du 25 juin 2026 indique qu'«Israël a continué à conduire des frappes aériennes dans le Liban méridional tous les jours depuis le renouvellement du cessez-le-feu la semaine dernière». Un cessez-le-feu que Jérusalem respecte dans ses documents officiels mais pas dans ses actions militaires quotidiennes.
Cette contradiction — proclamer un cessez-le-feu tout en maintenant une pression militaire quotidienne — illustre une pathologie doctrinale : la croyance que la sécurité peut être obtenue par une domination militaire permanente, sans jamais devoir négocier un ordre durable avec les acteurs locaux. L'histoire des occupations militaires depuis 1945 — en Algérie, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak — suggère uniformément que cette croyance est une illusion qui se paie en sang, des deux côtés.
La justification doctrinale : sécurité, territoire, et droit à la défense
«No country would be asked to do otherwise» : l'argument de l'universalité
Netanyahu a utilisé une formulation révélatrice dans ses déclarations de juin 2026 : «Aucun pays ne serait invité à agir autrement.» Cet argument d'universalité — «n'importe quel autre État ferait la même chose dans notre situation» — est rhétoriquement puissant et factuellement partiellement juste. Des États ont maintenu des zones de sécurité après des conflits, notamment face à des menaces non-étatiques armées. La Turquie maintient une présence militaire dans le nord de Syrie face aux forces kurdes qu'elle considère comme terroristes. Les États-Unis ont maintenu des bases en Irak bien après la défaite de l'État islamique.
Mais ces précédents ne justifient pas automatiquement la politique israélienne, pour une raison fondamentale : ils opèrent dans des contextes juridiques et politiques différents, avec des niveaux différents de soutien international et d'ancrage dans des résolutions du Conseil de sécurité. La présence militaire d'Israël au Liban contrevient explicitement aux résolutions de l'ONU exigeant le retrait des forces étrangères du territoire libanais. La présence en Syrie viole l'accord de cessez-le-feu de 1974. Affirmer que «n'importe quel pays ferait pareil» est factuellement erroné : la plupart des États respectent, au moins formellement, les cadres juridiques internationaux même quand ils les considèrent insuffisants.
L'argument de la démilitarisation préalable : la condition impossible
Le porte-parole du gouvernement israelien David Mencer a formulé la condition de retrait de manière particulièrement nette le 25 juin : «Tout redéploiement des forces de Tsahal intervient après, et non avant, la démilitarisation du Liban méridional et le désarmement du Hezbollah.» Cette formulation établit une séquence — démilitarisation d'abord, retrait ensuite — qui semble raisonnable à première vue. Mais elle crée en réalité une condition que la présence militaire israélienne elle-même rend impossible à satisfaire.
Pourquoi ? Parce que le Hezbollah ne se désarmera pas sous occupation militaire directe — aucun mouvement de résistance armée, dans toute l'histoire des conflits, n'a volontairement rendu ses armes à une puissance occupante qui maintient sa présence armée sur le territoire. La condition de démilitarisation préalable au retrait israélien est structurellement une condition non remplissable dans les circonstances actuelles. Elle ressemble moins à une politique sérieuse qu'à une justification préfabriquée de la permanence.
La dimension géostratégique : contrôle des hauteurs et domination régionale
Beaufort, Golan, Rafah : la logique des hauteurs stratégiques
Pour comprendre la justification strategique profonde des zones israéliennes, il faut regarder la géographie. La crête du Beaufort au Liban, les hauteurs du Golan en Syrie, la frontière de Philadelphie entre Gaza et l'Égypte — ces positions ont une valeur militaire réelle et mesurable. Contrôler les hauteurs, c'est contrôler les lignes de vue, les couloirs de tir, les vecteurs d'approche. L'IDF est entraîné à penser en termes de domination de terrain, et dans les topographies d'Israël et de ses voisins, les hauts plateaux et les crêtes ont une valeur militaire indéniable.
Mais l'argument géostratégique a une limite que les planificateurs militaires israéliens eux-mêmes reconnaissent en privé : la valeur des positions physiques diminue progressivement dans une guerre de drones, de missiles de précision et de cyberguerre. Contrôler une crête à 2 km de la frontière vous protège contre une attaque à pied. Cela ne vous protège pas contre un missile de précision tiré depuis 200 km, ni contre un drone armé d'une ogive guidée, ni contre une cyberattaque sur vos infrastructures critiques. La doctrine des zones sécuritaires physiques est en partie un héritage de la pensée militaire du 20e siècle appliquée à un environnement de combat du 21e.
La question syrienne : le cas le plus controversé
Parmi les trois zones, c'est peut-être la présence israélienne en Syrie qui pose les questions doctrinales les plus difficiles. La chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 avait conduit Israël à étendre son empreinte militaire au-delà des hauteurs du Golan qu'il contrôlait depuis 1967, vers des zones tampons en territoire syrien proprement dit — en violation explicite de l'accord de cessez-le-feu de 1974. Le président syrien intérimaire Ahmad al-Sharaa a demandé à Israël de se retirer de ces zones. Jérusalem refuse.
La justification israélienne pour la présence en Syrie est explicitement liée à la protection des Druzes — une minorité ethno-religieuse présente des deux côtés de la frontière et qui entretient des liens historiques avec Israël. «Nous protégerons nos frères druzes, et nous ne les abandonnerons jamais», a déclaré Netanyahu. Cet argument humanitaire n'est pas dénué de sincérité — mais il est aussi particulièrement pratique pour justifier une présence militaire que les planificateurs stratégiques auraient de toute façon souhaitée pour des raisons de contrôle du terrain syrien face à l'Iran.
La dimension politique intérieure : Netanyahu et ses contraintes
Un Premier ministre qui gouverne sous la contrainte de ses alliés les plus à droite
Pour comprendre la doctrine Netanyahu de 2026, on ne peut pas faire l'économie d'une analyse de ses contraintes politiques intérieures. Le gouvernement Netanyahu est une coalition qui inclut des partis d'extrême droite — notamment ceux de Bezalel Smotrich et d'Itamar Ben Gvir — dont la vision de l'espace géographique israélien est explicitement expansionniste. Smotrich a publiquement affirmé que les Palestiniens «n'existent pas» ; Ben Gvir milite pour une réinstallation israélienne à Gaza. Ces partenaires de coalition exercent une pression permanente pour que les conquêtes militaires se traduisent en acquisitions territoriales permanentes.
Netanyahu lui-même n'est pas idéologiquement équivalent à ces partenaires — il est fondamentalement un nationaliste pragmatique plutôt qu'un idéologue du «Grand Israël» au sens biblique. Mais sa survie politique dépend de ces partenaires, ce qui signifie que les décisions stratégiques sont filtrées par leurs impératifs politiques autant que par des calculs purement sécuritaires. «Tant que je serai Premier ministre» — la formulation personnelle de Netanyahu pour la présence au Liban — est révélatrice : elle lie la politique à une personne plutôt qu'à une stratégie d'État, ce qui est une faiblesse institutionnelle autant qu'une déclaration de force.
La pression américaine et ses limites
Le président Donald Trump a affirmé publiquement pouvoir «résoudre les problèmes avec Netanyahu très rapidement». La réalité de juin 2026 contredit cet optimisme : Katz a déclaré explicitement qu'Israël ne se retirerait pas du Liban méridional «même si les États-Unis le demandaient». Ce refus public d'obtempérer à la demande potentielle de l'allié américain est remarquable dans l'histoire des relations États-Unis-Israël. Il illustre la limite du levier américain sur un gouvernement israelien qui sait que son soutien électoral interne est plus décisif pour sa survie que les pressions de Washington.
Les États-Unis ont pourtant des leviers réels : aide militaire (3,8 milliards annuels en assistance de sécurité), soutien diplomatique au Conseil de sécurité, fournitures d'armements essentiels. Mais l'utilisation effective de ces leviers impliquerait un coût politique intérieur américain que ni Trump ni aucun autre président américain récent n'a été prêt à payer. La relation spéciale entre Washington et Jérusalem a ainsi évolué en une relation dans laquelle le partenaire américain garantit des ressources sans conditions, tandis que le partenaire israélien conserve une liberté d'action totale.
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La dimension du droit international : zones, occupation, et UNCLOS
Pourquoi les «zones de sécurité» ne sont pas reconnues en droit international
Le terme «zone de sécurité» employé par le gouvernement israelien pour désigner sa présence militaire au Liban, en Syrie et à Gaza n'a pas de statut juridique reconnu en droit international. En droit international humanitaire et en droit de l'occupation militaire — notamment la Convention de La Haye de 1907 et la Convention de Genève de 1949 — ce qui compte n'est pas la terminologie utilisée par la puissance occupante, mais le fait de l'exercice effectif d'un contrôle sur un territoire dont la population n'a pas consenti à cette présence.
Sur cette base, les positions militaires israéliennes au Liban méridional, en Syrie et dans certaines parties de Gaza répondent aux critères de l'occupation militaire au sens du droit international. La résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU (2006) exige depuis longtemps le retrait des forces étrangères du Liban. L'accord de cessez-le-feu de 1974 sur le Golan établit des limites précises à la présence israélienne en Syrie. Ces cadres juridiques ne sont pas des opinions — ce sont des engagements internationaux contraignants.
L'érosion des normes et ses conséquences pour l'ordre mondial
La question que pose la doctrine Netanyahu va au-delà des seuls intérêts israéliens ou palestiniens : elle touche à l'architecture juridique de l'ordre international. Si un État membre des Nations unies peut maintenir indéfiniment une présence militaire sur le territoire de trois États voisins, sans cadre juridique négocié, en invoquant unilatéralement des «impératifs sécuritaires» qu'il définit lui-même, alors le principe de souveraineté territoriale — fondement de la Charte de l'ONU — perd une partie substantielle de sa substance.
Ce précédent n'est pas théorique. Il est exploité activement par d'autres acteurs : la Russie a invoqué des «impératifs sécuritaires» pour justifier son invasion de l'Ukraine. La Chine invoque des «intérêts vitaux» pour ses revendications en mer de Chine méridionale. La Turquie invoque la «lutte contre le terrorisme» pour ses opérations en Syrie. Chacun de ces cas est différent dans ses détails, mais tous opèrent dans un espace où l'érosion des normes de souveraineté — quel qu'en soit l'auteur — fragilise l'ordre international dont Israël lui-même a besoin pour sa propre légitimité.
Gaza en 2026 : la logique de la zone sans civils
Un million de déplacés et une population réduite à la survie
À Gaza, la doctrine de la «zone de sécurité» a pris ses formes les plus dramatiques. L'armée israélienne contrôle environ 194 km² selon les estimations de l'organisation israélienne de droits humains Gisha — soit une portion significative du territoire de la bande. Plus de 2 millions de personnes ont été concentrées dans des parties du territoire depuis le début des opérations de 2023, dans des conditions documentées par de nombreuses organisations humanitaires comme dépourvues des conditions minimales de dignité humaine.
Netanyahu a déclaré vouloir que l'IDF contrôle 70 % de Gaza à terme. Le ministre Katz avait affirmé que 200 000 résidents libanais «ne reviendront pas» dans les zones du Liban méridional occupées par Israël. Ces déclarations sont la documentation d'une politique : créer des zones dépeuplées, sous contrôle militaire israélien, sans horizon de retour pour leurs populations.
Le Corridor de Philadelphie et ses implications pour l'Égypte
La question du «Corridor de Philadelphie» — la bande frontalière entre Gaza et l'Égypte — illustre la dimension régionale de la doctrine Netanyahu. Israël insiste pour maintenir une présence militaire permanente dans ce corridor, arguant qu'il est essentiel pour empêcher la contrebande d'armes vers Gaza. L'Égypte, qui considère cette présence comme une violation de son accord de paix de 1979 avec Israël, s'y oppose fermement.
Cette dispute avec le Caire — un des seuls États arabes avec lequel Israël maintient des relations diplomatiques officielles — révèle à quel point la doctrine des «zones permanentes» crée des frictions non seulement avec les adversaires d'Israël mais aussi avec ses partenaires régionaux potentiels. L'Égypte est un allié pragmatique essentiel dans la gestion de la crise gazaouie. La maintenir à l'écart de toute décision sur sa propre frontière est une erreur stratégique dont les conséquences à long terme pourraient être sévères.
La dimension théologique et idéologique : au-delà de la sécurité
Le «Grand Israël» comme horizon pour une frange du gouvernement
Si les justifications officielles de Netanyahu restent sécuritaires et pragmatiques, il serait naïf d'ignorer la dimension idéologique plus profonde qui structure une partie du gouvernement israelien actuel. Pour Smotrich, pour Ben Gvir, et pour une frange significative de la coalition au pouvoir, les conquêtes militaires de 2024-2026 ne sont pas temporaires et contingentes : elles représentent l'accomplissement d'une vision de la «terre d'Israël» qui inclut la Judée, la Samarie, et potentiellement des parties du Liban et de la Syrie tels que définis dans certaines interprétations de textes religieux anciens.
Cette dimension ne doit pas être exagérée — Netanyahu lui-même n'est pas un théocrate et raisonne en termes de pragmatisme stratégique. Mais elle ne peut pas être ignorée non plus, parce qu'elle exerce une pression réelle sur les décisions concrètes du gouvernement. Quand Netanyahu dit que son gouvernement «protégera les frères druzes» en Syrie, il le fait en sachant que pour ses partenaires de coalition, cette protection est aussi une étape vers une présence israélienne élargie dans la région.
L'ambassadeur américain Huckabee et la convergence des lectures bibliques
Un élément géopolitique remarquable de juin 2026 : l'ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, pasteur évangélique fondamentaliste, a affirmé publiquement que le «Grand Israël» s'étendait «du Nil à l'Euphrate» — une référence directe à des textes de l'Ancien Testament. Cette déclaration d'un représentant officiel américain — le plus haut fonctionnaire diplomatique des États-Unis en Israël — est remarquable par son inadéquation avec le droit international et par la convergence qu'elle révèle entre certains courants évangéliques américains et l'extrême droite israelienne.
Cette convergence crée une dynamique politique dans laquelle les contraintes que Washington pourrait exercer sur les ambitions territoriales israeliennes sont affaiblies par des engagements idéologiques et religieux partagés. Elle illustre à quel point le «soutien indéfectible» de certains milieux américains à Israël n'est pas seulement stratégique mais aussi théologique — ce qui le rend particulièrement difficile à questionner dans le système politique américain.
Les alternatives que la doctrine Netanyahu écarte
Le modèle libanais et sa faisabilité réelle
Y a-t-il des alternatives réalistes à la doctrine de la présence permanente ? Des observateurs ont proposé plusieurs modèles. Le modèle de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), renforcée et dotée d'un mandat plus robuste, pourrait théoriquement jouer un rôle de force d'interposition qui permettrait le retrait progressif des forces israeliennes tout en maintenant une barrière contre le réarmement du Hezbollah. Cette option exigerait la coopération des deux parties — dont une Israël qui a peu de confiance dans les forces de l'ONU depuis les précédents de la FINUL 1978.
Le déploiement de l'armée libanaise dans le sud du pays — prévu par la résolution 1701 — représente une autre option, conditionnelle à un soutien financier et matériel international pour équiper une armée libanaise qui souffre de contraintes budgétaires sévères. Les États-Unis, la France, l'Italie et d'autres pays ont un programme de soutien à l'armée libanaise. Renforcer ce programme tout en négociant un cadre de retrait israelien progressif serait théoriquement possible — mais supposerait une volonté politique israelienne de s'engager dans un processus dont l'issue n'est pas garantie.
La normalisation comme perspective possible et niée
La perspective d'une normalisation plus large — sur le modèle des Accords d'Abraham qui avaient conduit à la normalisation avec les Émirats Arabes Unis et le Bahreïn en 2020 — existait, avant les événements de 2023-2026, sous la forme d'un possible accord avec l'Arabie saoudite. Cette perspective est désormais suspendue, et certains analystes pensent qu'elle est définitivement compromise. La doctrine de la présence permanente dans plusieurs pays arabes rend extrêmement difficile toute démarche de normalisation avec les États de la région qui n'ont pas encore établi de relations officielles avec Israël.
C'est peut-être le coût stratégique le plus lourd de la doctrine Netanyahu : non pas la résistance des groupes armés qu'elle maintient sous pression, mais l'impossibilité croissante d'un règlement négocié avec les acteurs régionaux modérés qui pourraient constituer des partenaires pour une paix durable. En préférant la domination militaire à la négociation diplomatique, Israël risque de gagner les batailles tactiques tout en se condamnant à une guerre stratégique sans fin.
La mécanique des zones de sécurité : comment une mesure temporaire devient permanente
Le précédent historique de la «zone de sécurité» au Liban
L'histoire enseigne que les zones de sécurité israéliennes n'ont jamais été aussi temporaires que proclamé. Israël a occupé le sud-Liban de 1978 à 2000 — vingt-deux ans — sous le même argument de la ceinture sécuritaire contre les incursions de l'OLP puis du Hezbollah. Ce n'est qu'un retrait forcé par l'attrition militaire du Hezbollah et la pression internationale qui a mis fin à cette occupation. Aujourd'hui, en 2026, Israël a réintégré des positions dans le sud-Liban qu'il avait quittées vingt-six ans plus tôt.
La logique est identique, mais le contexte est différent. En 2000, Israël se retirait sous la pression d'une résistance armée organisée. En 2026, après la guerre de 2024-2025 qui a considérablement affaibli le Hezbollah, Israël revient dans une position de force, sans adversaire armé capable de rendre le coût de l'occupation insupportable à court terme. Cette différence de rapport de forces est fondamentale pour comprendre pourquoi le gouvernement Netanyahu parle de «zones indéfinies» plutôt que de délais de retrait.
Le Liban entre crise et impuissance face à l'occupation
Le gouvernement libanais, déjà exsangue financièrement et politiquement fragmenté, se retrouve dans une position d'impuissance totale face au maintien de la présence israélienne dans les villages du sud. Les résolutions 1559 et 1701 du Conseil de sécurité, qui exigent le retrait des forces non libanaises du territoire, restent lettre morte. Washington, qui pourrait exercer une pression décisive sur Israël, a choisi le silence dans ce dossier spécifique — une position qui encourage de facto le maintien de l'occupation.
La FINUL (Force Intérimaire des Nations Unies au Liban) est théoriquement présente pour surveiller l'application de la résolution 1701. En pratique, ses soldats observent des positions israéliennes qu'ils n'ont pas le mandat ni les moyens d'évacuer. Cette paralysie institutionnelle internationale est la condition permissive de toute occupation prolongée : quand les mécanismes de sortie ne fonctionnent plus, l'occupation devient la norme.
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La Convention de Genève IV et les Conventions de La Haye encadrent strictement les obligations d'une puissance occupante. Elles interdisent le transfert de population civile de la puissance occupante dans le territoire occupé, exigent la protection des civils, et imposent une administration temporaire jusqu'au retour à la paix. Ces conventions s'appliquent formellement à tous les territoires sous contrôle militaire israélien — Gaza, Cisjordanie, Liban-Sud, positions en Syrie — ce que reconnaissent la grande majorité des juristes internationaux.
Israël conteste systématiquement l'applicabilité de ces conventions à sa situation, argüant que les territoires en question ne faisaient pas partie d'un État souverain reconnu avant leur occupation. Cette position juridique est rejetée par la Cour internationale de Justice, qui dans son avis consultatif de 2004 sur le mur en Cisjordanie, et plus récemment dans ses ordonnances de 2024-2025 concernant Gaza, a réaffirmé l'applicabilité du droit humanitaire international à l'ensemble de ces territoires.
L'avis de la CIJ et ses conséquences pratiques limitées
Le problème avec les avis consultatifs de la CIJ, comme celui demandé par l'Assemblée générale de l'ONU en 2024, est qu'ils n'ont pas de force exécutoire directe. Ils créent une obligation morale et politique, renforcent l'argumentaire des États qui veulent sanctionner Israël, mais ne déclenchent pas automatiquement de mécanismes coercitifs. Washington, qui détient un droit de veto au Conseil de sécurité, bloque tout mécanisme exécutoire.
Ce paradoxe — des règles claires, une cour qui les confirme, et une incapacité totale à les faire respecter — est le cœur de la crise de légitimité du système international actuel. Pour des millions de personnes vivant sous occupation, la distance entre le droit affiché et le droit appliqué n'est pas une question académique. C'est leur vie quotidienne.
Les civils comme variable d'ajustement : Gaza, le Liban, la Syrie
Gaza 2026 : une population reconfigurée par la force
À Gaza en juin 2026, la «zone tampon» établie par Israël le long de la frontière intérieure couvre environ 20 % du territoire de l'enclave, selon les estimations de l'OCHA. Cette zone est officiellement dépeuplée, avec des destructions systématiques des infrastructures dans une bande de plusieurs kilomètres. Les habitants qui tentent d'y revenir sont refoulés. Les organisations humanitaires qui tentent d'y accéder sont bloquées. La logique, telle que formulée par des responsables militaires israéliens, est de maintenir un «vide démographique tactique» pour prévenir toute relance de l'activité armée.
Cette notion de «vide démographique tactique» est, du point de vue du droit international, une violation directe de l'interdiction des déplacements forcés. Mais dans le discours officiel israélien, elle est présentée comme une mesure de sécurité neutre. Ce glissement sémantique — de l'expulsion à la «zone de sécurité» — est précisément ce que les juristes spécialisés dénoncent comme la normalisation progressive d'une pratique illicite.
Le Liban-Sud et la Syrie du Sud : les nouvelles lignes de front permanentes
Dans le sud du Liban, les villageois qui tentent de rentrer dans leurs maisons situées en dessous de la Ligne Bleue rapportent être repoussés par des soldats israéliens qui leur indiquent qu'il n'y a «pas de calendrier» pour leur retour. Des villages comme Khiam, Marjayoun et Bint Jbeil restent sous présence militaire israélienne directe. En Syrie, les positions prises sur les hauteurs du Golan étendu après la chute du régime Assad en décembre 2024 n'ont fait l'objet d'aucun plan de retrait.
Pour les familles déplacées, la réalité est simple et cruelle : leurs maisons existent, leurs terres existent, mais ils ne peuvent pas y accéder. Cette situation — des propriétaires légaux empêchés de rentrer chez eux par une force militaire étrangère — est précisément la définition fonctionnelle d'une occupation, quelle que soit la terminologie utilisée par la puissance occupante.
La communauté internationale divisée : soutiens, critiques et silence calculé
L'Occident entre solidarité déclarée et malaise croissant
Le soutien occidental à Israël reste officiellement intact, mais il se fissure sur les marges. Les États-Unis maintiennent leur couverture diplomatique au Conseil de sécurité et leur assistance militaire. Mais plusieurs alliés européens — notamment la France, l'Espagne, la Belgique et l'Irlande — ont durci leur langage sur les obligations israéliennes au titre du droit international depuis début 2026. La reconnaissance par ces pays de l'État palestinien en 2024 a créé une obligation politique supplémentaire de cohérence.
Le Royaume-Uni a suspendu une partie de ses licences d'exportation d'armes vers Israël — une décision symboliquement importante venant d'un allié traditionnel. L'Allemagne, après des mois d'hésitation, a également introduit des restrictions sur certains équipements militaires. Ces mesures restent insuffisantes pour changer le calcul israélien, mais elles témoignent d'un glissement de l'opinion publique européenne que les gouvernements ne peuvent plus entièrement ignorer.
Le Sud global et la fracture du multilatéralisme
Au Sud global, la position est beaucoup plus tranchée. L'Afrique du Sud, qui a porté l'affaire devant la CIJ, continue de mener la charge diplomatique contre l'occupation. La Turquie a suspendu ses échanges commerciaux avec Israël. L'Indonésie et la Malaisie, pays à majorité musulmane, ont intensifié leur pression au sein de l'OCI (Organisation de la Coopération islamique). Dans les forums de l'ONU, les votes condamnant les politiques israéliennes se font avec des majorités de plus en plus larges.
Cette fracture géopolitique autour de la question palestinienne et des occupations israéliennes est le symptôme d'une crise plus profonde du multilatéralisme occidental. L'Occident prétend défendre un ordre international fondé sur des règles, mais son incapacité à appliquer ces règles à son propre allié affaiblit la crédibilité de l'ensemble du système normatif international.
La question des générations : à quoi ressemblera le Proche-Orient en 2040 ?
Le facteur démographique comme bombe à retardement
Les démographes spécialisés dans la région estiment que d'ici 2040, la population arabe vivant entre le Jourdain et la Méditerranée — incluant les Arabes israéliens, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza — dépassera la population juive israélienne. Cette réalité démographique est l'argument central de ceux qui soutiennent que la politique d'occupation indéfinie est non seulement illégale mais stratégiquement autodestructrice pour Israël à long terme.
Une nouvelle génération palestinienne grandit dans des conditions d'humiliation systématique : checkpoints, destructions, déplacements, blocage économique. Cette génération n'a pas connu la période des accords d'Oslo, ne croit plus aux négociations bilatérales, et regarde les organisations armées comme le seul interlocuteur ayant démontré une capacité de résistance réelle. Continuer l'occupation sans horizon politique ne réduit pas la radicalisation — elle l'alimente.
Les scénarios alternatifs que Netanyahu refuse de considérer
Les alternatives à l'occupation indéfinie existent et ont été discutées dans les cercles diplomatiques. La solution à deux États, bien qu'affaiblie, reste techniquement viable selon la plupart des experts. Une administration internationale transitoire de Gaza, supervisée par des pays arabes modérés en coordination avec l'ONU, a été explorée. Des mécanismes de démilitarisation progressive du Liban-Sud avec garanties internationales ont été esquissés. Toutes ces options ont été rejetées par le gouvernement Netanyahu, non pas parce qu'elles sont impraticables, mais parce qu'elles exigent un retrait territorial.
Le refus de Netanyahu de même discuter de ces alternatives révèle que la politique d'occupation n'est pas une réponse pragmatique à des menaces sécuritaires. C'est un programme idéologique : la conviction que la terre doit rester sous contrôle israélien, non pas parce que c'est nécessaire sécuritairement, mais parce que c'est considéré comme un droit historique et religieux. Nommer clairement cette réalité n'est pas de l'antisémitisme. C'est de l'analyse politique.
Conclusion : La zone comme fatalité ou comme choix ?
Ce que la doctrine révèle sur la conception israélienne de l'histoire
La doctrine Netanyahu de la «présence permanente dans les zones de sécurité» révèle une conception profonde de l'histoire comme source de menaces perpétuelles que seule la puissance militaire peut contenir. Dans cette vision, la paix n'est pas un état atteignable mais une direction générale jamais pleinement accessible, et la sécurité réelle n'existe que dans la domination et le contrôle. Cette vision n'est pas irrationnelle compte tenu de l'histoire d'Israël — mais elle comporte un angle mort fondamental : elle ne peut pas imaginer un ordre stable qui ne soit pas fondé sur la supériorité militaire permanente.
L'essai s'impose ici d'insister sur un point : ce n'est pas la sécurité d'Israël qui est en cause. C'est la méthode. Il existe d'autres manières d'assurer la sécurité d'Israël que l'occupation indéfinie de territoires d'États tiers. Ces manières sont plus complexes, plus incertaines, et exigent une confiance minimale dans des processus diplomatiques dont l'histoire montre qu'ils peuvent produire des résultats. Les accords de Camp David avec l'Égypte l'ont prouvé. Les Accords d'Oslo l'ont tenté, insuffisamment mais sincèrement.
La paix ou les zones : la question que Netanyahu refuse de poser
La question fondamentale que la doctrine de la présence permanente esquive est celle-ci : qu'est-ce qu'une paix durable dans la région, et quel est le rôle de la puissance militaire dans son établissement ? Netanyahu dit «tant que nécessaire» — mais il ne définit jamais ce que serait le «non-nécessaire», la situation dans laquelle le retrait serait justifié. C'est une doctrine sans fin, sans condition de réussite, sans horizon de sortie. C'est une doctrine qui ne peut concevoir que la perpétuation de l'état présent.
Cet essai n'a pas la prétention de résoudre les contradictions profondes du conflit israélo-palestinien et de ses ramifications régionales — elles dépassent de loin ce qu'une chronique peut embrasser. Mais il a la prétention de poser clairement la question que la doctrine Netanyahu refuse de poser : est-ce qu'une présence militaire permanente dans trois pays différents, sans horizon de négociation, est viable à long terme ? L'histoire des occupations militaires modernes donne une réponse. Elle n'est pas réjouissante pour quiconque espère la paix.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Encadré de transparence du chroniqueur
Position, biais et méthode
Cet essai exprime des opinions et des analyses fondées sur des faits documentés, mais il ne prétend pas à la neutralité absolue. Mon biais est le suivant : je suis favorable à la sécurité d'Israël, à sa légitimité en tant qu'État, et à sa protection contre des menaces armées réelles. Je suis simultanément convaincu que les droits fondamentaux des populations sous occupation militaire — libanaises, syriennes, gazaouies — méritent d'être respectés. Ces deux positions ne sont pas contradictoires pour qui accepte de tenir simultanément plusieurs vérités complexes. Cet essai est une tentative de le démontrer.
Les données géographiques sur les superficies occupées proviennent d'experts du Carnegie Middle East Center et de l'organisation Gisha, cités par l'Associated Press. Les déclarations de Netanyahu, Katz et Mencer sont tirées de sources journalistiques vérifiées : Le Monde, Al Jazeera, Times of Israel, Middle East Eye, Al Bawaba. Je n'ai pas de sources directes à l'intérieur du gouvernement israelien.
Ce que je ne sais pas et ce que je refuse d'affirmer
Je ne sais pas si une alternative diplomatique réaliste à la doctrine de présence permanente existe dans les conditions actuelles. Je ne sais pas si un Hezbollah affaibli serait prêt à entrer dans un processus de désarmement dans le cadre d'un accord négocié. Je ne sais pas quelle est la véritable ligne rouge interne au gouvernement israelien entre l'expansionnisme idéologique et le pragmatisme sécuritaire. Ces incertitudes fondamentales limitent la portée de mes conclusions — et je les reconnais honnêtement.
Ce que je refuse d'affirmer : que la politique israelienne est uniquement motivée par une idéologie expansionniste religieuse, sans considérations sécuritaires légitimes. Ce serait une simplification déshonnête. Les menaces sont réelles. Les réponses choisies sont discutables. C'est cette distinction que cet essai a tenté de maintenir tout au long de son argument.
Sources
Sources primaires
Ahram Online — Israel grabbed more land from Palestine, Syria, and Lebanon since 2023 — 18 juin 2026
Sources secondaires
Middle East Eye — Israeli forces to remain in Lebanon, Syria and Gaza 'without limit' — 26 juin 2026
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). ESSAI : La théologie de la sécurité — comment Israël justifie son empire de «zones» sans horizon de retrait. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/la-theologie-de-la-securite-comment-israel-justifie-son-empire-de-zones-sans-hor
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Cet article a été généré avec l'aide de l'IA, avec supervision humaine.
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