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La ChroniqueOpinion· N° 802

BILLET : L'Iran en Syrie, au Liban, au Yémen — l'empire invisible que Washington refuse de nommer

Pendant que Washington et Téhéran négocient un mémorandum d'entente (MoU) censé mettre fin aux hostilités et ouvrir le chemin vers un accord nucléaire, l'Iran poursuit méthodiquement son agenda impérial dans trois théâtres simultanés : le Liban via le Hezbollah, le Yémen via les

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  1. Pendant que Washington et Téhéran négocient un mémorandum d'entente (MoU) censé mettre fin aux hostilités et ouvrir le chemin vers un accord nucléaire, l'Iran poursuit méthodiquement son agenda impérial dans trois théâtres simultanés : le Liban via le Hezbollah, le Yémen via les
  2. Introduction : Le paradoxe d'un accord qui récompense l'expansion
  3. Négocier avec Téhéran pendant que ses proxies tiennent la région
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Introduction : Le paradoxe d'un accord qui récompense l'expansion

Négocier avec Téhéran pendant que ses proxies tiennent la région

Pendant que Washington et Téhéran négocient un mémorandum d'entente (MoU) censé mettre fin aux hostilités et ouvrir le chemin vers un accord nucléaire, l'Iran poursuit méthodiquement son agenda impérial dans trois théâtres simultanés : le Liban via le Hezbollah, le Yémen via les Houthis, et une présence résiduelle en Syrie. Cette réalité — documentée par l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW) dans son rapport spécial du 24 juin 2026 — est soigneusement évitée dans les communiqués diplomatiques officiels. Nommer l'expansion impériale iranienne, c'est admettre que les négociations renforcent potentiellement la puissance régionale de l'agresseur.

La cinquième clause du MoU charge l'Iran de négocier avec Oman et d'autres États riverains du Golfe la future gestion du détroit d'Ormuz. En apparence, une simple question technique. En réalité, une invitation à Téhéran de s'établir comme acteur central de l'architecture sécuritaire du Golfe — ce que la République islamique cherche à faire depuis 1979. Le président du Parlement iranien Mohammad Bagher Ghalibaf a dit la chose ouvertement le 24 juin : l'Iran est «prêt à des accords de sécurité avec les États du Golfe, rendus durables par une coopération économique». Traduction : la Pax Iranica en construction.

Ce que l'histoire récente enseigne

Il y a un précédent récent qui devrait donner à réfléchir. En 2015, l'accord nucléaire JCPOA a levé des sanctions et libéré des milliards d'actifs iraniens gelés. Les années qui ont suivi ont vu une expansion accélérée des capacités militaires du Hezbollah, une montée en puissance des Houthis au Yémen, et une consolidation de la présence iranienne en Syrie. L'argent de la paix a financé la guerre par procuration. Il n'y a aucune raison de croire que 2026 sera différent, sauf si l'accord actuel contient des mécanismes de vérification robustes — ce dont l'ISW doute explicitement.

Le Liban : Hezbollah entre reconstruction et réarmement

Les négociations sur le Liban sud comme terrain de manœuvre

Le 23 et 24 juin 2026, des responsables israéliens, libanais et américains ont discuté à Washington de la possibilité de déployer des Forces armées libanaises (LAF) dans des «zones pilotes» du sud du Liban, pour remplacer les positions israéliennes. L'Iran, via Ghalibaf, a posé une condition centrale : un retrait complet israélien. C'est une position qui, si elle est acceptée, laisse un vide que seul le Hezbollah est en mesure de combler — les LAF étant trop faibles et trop infiltrées pour constituer un véritable rempart.

Le Qatar, membre de la cellule de déconfliction avec les États-Unis, l'Iran, le Liban et le Pakistan, a insisté pour que cette cellule «surveille les violations du cessez-le-feu». En pratique, ce mécanisme risque de contraindre la capacité d'Israël à agir contre les violations du Hezbollah — exactement ce que Téhéran cherche à obtenir. L'ISW est explicite : l'Iran utilise la question libanaise pour retarder toute négociation substantielle sur son programme nucléaire.

Le Hezbollah, armée d'État dans l'État libanais

Après les conflits de 2024-2025, le Hezbollah n'a pas désarmé — il se restructure. Les analystes de sécurité régionale notent que l'Iran maintient des canaux de réapprovisionnement à travers la Syrie, malgré les frappes israéliennes répétées sur les routes logistiques. Le mouvement chiite libanais conserve un arsenal de précision capable de menacer l'ensemble du territoire israélien. Qu'un accord US-Iran permette le gel des pressions sur le Hezbollah serait une victoire stratégique majeure pour Téhéran.

Le Yémen : les Houthis comme levier permanent

Une force proxy qui a changé l'équilibre régional

Les Houthis du Yémen, officiellement connus sous le nom d'Ansarallah, ont démontré depuis 2023 leur capacité à perturber le commerce maritime mondial en frappant des navires en mer Rouge et dans le Golfe d'Aden. Cette capacité — missiles balistiques, drones longue portée, drones maritimes — est directement issue du soutien militaire et technologique de Téhéran. L'Iran a créé au Yémen une force proxy qui menace à la fois les États du Golfe, Israël et le commerce maritime mondial — à un coût marginal pour l'Iran lui-même.

Le MoU US-Iran ne contient apparemment pas de clauses contraignantes sur le désarmement ou le désengagement des Houthis. Les États du Golfe — notamment l'Arabie saoudite, directement ciblée par des attaques houthies — s'inquiètent de cette lacune. Un accord nucléaire signé sans résolution de la menace houthie laisse une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la péninsule arabique.

Les négociations comme écran de fumée

Il y a dans la posture iranienne une tactique répétée : s'engager dans des négociations sur une question (le nucléaire, le détroit d'Ormuz) pour obtenir des concessions réelles, tout en maintenant la pression via ses proxies sur d'autres fronts. Pendant qu'on discute du programme nucléaire, les Houthis tirent. Pendant qu'on parle du détroit d'Ormuz, le Hezbollah se réarme. Cette stratégie en couches multiples est brillante et cynique. Elle exige une réponse qui traite simultanément tous les fronts — pas un accord compartimenté qui bénéficie à l'Iran à chaque étape.

La stratégie de l'architecture régionale : le projet impérial de Téhéran

Un projet géopolitique cohérent depuis 1979

La République islamique d'Iran n'a jamais caché ses ambitions régionales. Le concept de «profondeur stratégique» — projeter la puissance iranienne au-delà de ses frontières via des alliés, des proxies et des milices — est inscrit dans la doctrine des Gardiens de la Révolution (IRGC). Ce projet cohérent vise à créer un croissant chiite allant de l'Iran, via l'Irak, la Syrie, jusqu'au Liban — et à étendre l'influence via les Houthis jusqu'aux rives de la mer Rouge.

La nouveauté de 2026, c'est que l'Iran tente maintenant d'institutionnaliser cette influence dans des cadres formels — en se positionnant comme co-gestionnaire du détroit d'Ormuz, en demandant un rôle dans l'architecture sécuritaire du Golfe, en proposant aux États arabes un «accord de sécurité» bilatéral avec Téhéran. C'est le passage de l'informel — proxies et milices — au formel — traités et institutions. Si ce projet aboutit, l'Iran aura transformé son empire informel en système durable.

Israël et les États du Golfe : seuls face à ce projet

Selon Al Jazeera (25 juin 2026), les six États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ont exprimé leur soutien formel au MoU — non par enthousiasme, mais par désir de mettre fin à la guerre. Leurs inquiétudes profondes sur les drones et proxies iraniens qui «déstabilisent leur souveraineté» n'ont pas disparu — elles ont simplement été mises en sourdine provisoirement. Israël, absent des négociations, voit avec inquiétude un accord qui valide l'influence régionale iranienne sans en avoir réduit les outils coercitifs.

Ce que l'Occident devrait exiger dans toute négociation avec l'Iran

Un accord sérieux doit traiter les proxies

Si l'administration Trump veut un accord durable avec l'Iran, il doit intégrer des clauses contraignantes sur le désarmement et le retrait des proxies : le Hezbollah au Liban, les milices en Irak, les Houthis au Yémen. Ces conditions ne sont pas des caprices idéologiques — ce sont des exigences de sécurité fondamentales pour les alliés régionaux des États-Unis. Israël, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ne peuvent pas accepter un accord nucléaire qui laisse intact le réseau militaire iranien.

Le chef de l'AIEA a déclaré le 26 juin que «les bonnes intentions ne suffisent pas sans inspections robustes». C'est la même logique qui doit s'appliquer aux proxies. Des accords sans mécanismes de vérification, sans calendriers de désarmement contraignants, sans conséquences en cas de non-respect — ce ne sont pas des accords, ce sont des parchemins.

Le temps joue pour Téhéran

La dynamique actuelle favorise l'Iran. Chaque mois de négociations lui permet de consolider ses positions régionales, de reconstruire ses alliés, d'institutionnaliser son influence au Liban et dans le Golfe, et de faire avancer discrètement son programme nucléaire. L'argument classique — «valons mieux à l'intérieur des négociations qu'à l'extérieur» — a ses limites quand l'une des parties utilise les négociations pour avancer son agenda plutôt que pour les résoudre.

La stratégie du proxy : comment l'Iran projette sa puissance sans risquer la guerre directe

Le modèle du «croissant chiite» comme architecture régionale

La puissance régionale iranienne repose sur un principe central : utiliser des mandataires armés — le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen, les milices pro-iraniennes en Irak et en Syrie — pour projeter de la puissance à moindre coût et avec une plausible dénégation. Cette architecture de proxies forme ce que les analystes appellent le «croissant chiite» ou l'«axe de la résistance» — une ceinture d'influence iranienne qui s'étend de Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad, Damas et Sanaa. Chaque groupe proxy maintient une certaine autonomie opérationnelle tout en s'inscrivant dans la stratégie régionale de Téhéran.

La Garde révolutionnaire islamique (IRGC), et plus précisément sa branche Force Qods, est l'architecte de ce réseau. C'est elle qui forme, finance et arme les groupes proxies. Depuis la mort de Qassem Soleimani en janvier 2020, son successeur a maintenu l'architecture en place — preuve que le système est institutionnel, pas personnel. La mort d'un général, même charismatique, n'a pas démantelé ce que des décennies de construction patiente avaient créé. L'Iran n'a pas besoin de déployer son armée régulière pour influencer les conflits au Liban, en Syrie, en Irak ou au Yémen.

Le détroit d'Ormuz et le projet de «sécurité partagée» iranien

Un contrôle sur le flux d'énergie mondial

La cinquième clause du MoU demande à l'Iran de «discuter» de la gestion du détroit d'Ormuz avec Oman et d'autres États riverains. Mais Téhéran a transformé cette invite à discussion en quelque chose de plus ambitieux. Le négociateur iranien Ghalibaf a explicitement déclaré que l'Iran est «prêt à des accords de sécurité avec les États du Golfe rendus durables par une coopération économique» — une formulation qui décrit un système de sécurité régional co-construit avec l'Iran comme acteur central. Selon Al Jazeera, une délégation qatarie en visite à Muscat a discuté d'un cadre impliquant l'Iran, l'Irak et les États arabes du Golfe pour la gestion des flux maritimes dans le détroit.

Si ce projet aboutit, l'Iran obtient un levier permanent sur 20 % du pétrole mondial. Chaque navire pétrolier des monarchies du Golfe devrait naviguer sous une architecture de sécurité dont Téhéran serait co-architecte. C'est une transformation géopolitique majeure — obtenue non par la guerre, mais par la diplomatie imposée dans un contexte post-conflit. Le détroit d'Ormuz est le passage obligé de l'économie mondiale des hydrocarbures. En y établissant son influence, l'Iran s'installe au cœur de la géopolitique énergétique globale.

L'Arabie saoudite entre normalisation et méfiance stratégique

Riyad joue sa propre partition

L'Arabie saoudite occupe une position particulièrement délicate dans le paysage post-MoU. D'un côté, le royaume a entamé depuis 2023 un processus de normalisation de ses relations avec Téhéran, médiatisé par la Chine — un accord qui avait surpris Washington. De l'autre, Riyad a subi des attaques directes des Houthis soutenus par l'Iran sur ses installations pétrolières et ses centres urbains. Cette tension entre pragmatisme diplomatique et méfiance sécuritaire structure la position saoudienne.

La préparation d'un «sommet de réconciliation» entre l'Iran et les États arabes du Golfe — séparé des négociations US-Iran — révèle la stratégie saoudienne : gérer directement sa relation avec Téhéran sans se laisser enfermer dans un cadre bilatéral américano-iranien. Mohammed ben Salmane (MBS) a clairement montré depuis 2020 que Riyad est prêt à prendre des initiatives géopolitiques autonomes — le rapprochement avec la Chine, la normalisation avec l'Iran, les discussions sur une expansion des BRICS — qui signalent une diversification stratégique loin de la dépendance exclusive à Washington. Cette autonomisation est compréhensible mais complexifie la coordination occidentale.

Conclusion : Nommer l'impérialisme, c'est déjà résister

La sémantique comme première ligne de défense

Les mots ont leur importance. Appeler l'expansion iranienne «influence régionale» au lieu d'«impérialisme», qualifier le réseau de proxies de «partenaires stratégiques» plutôt que de «milices armées déstabilisatrices», décrire le contrôle du détroit d'Ormuz comme une «coopération maritime» — c'est permettre à un projet expansionniste de se déployer dans un vocabulaire bienveillant. Le premier acte de résistance est de nommer les choses correctement.

L'Occident ne peut pas regarder ailleurs

Pendant que l'Europe regarde l'Ukraine et l'Amérique calcule ses tarifs douaniers, l'Iran construit patiemment son hégémonie régionale. Cette expansion n'est pas seulement un problème pour Israël et les États du Golfe — elle menace les voies maritimes mondiales, la stabilité des marchés énergétiques et l'ordre international que l'Occident prétend défendre. Ignorer l'expansion iranienne pour faciliter un accord nucléaire, c'est acheter la paix aujourd'hui au prix de la guerre demain.

Signé Maxime Marquette, chroniqueur

Encadré de transparence du chroniqueur

Mes biais et mes sources

Je suis pro-occidental et j'assume que la stabilité régionale au Moyen-Orient passe par une limitation des capacités militaires de l'Iran et de son réseau de proxies. Mon analyse s'appuie sur les rapports de l'ISW (Institut pour l'étude de la guerre), Al Jazeera, Politics Today et des dépêches d'agences citées dans ces sources. Je n'ai pas accès aux textes confidentiels du MoU US-Iran.

Ce que je ne sais pas

Je ne dispose pas du texte complet du MoU US-Iran. Je ne sais pas exactement quelles clauses il contient sur les proxies ou les mécanismes de vérification. Il est possible que certaines clauses confidentielles traitent de ces questions — dans ce cas, mon analyse serait partiellement incorrecte. Je le note avec honnêteté.

Sources

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). BILLET : L'Iran en Syrie, au Liban, au Yémen — l'empire invisible que Washington refuse de nommer. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/l-iran-en-syrie-au-liban-au-yemen-l-empire-invisible-que-washington-refuse-de-no

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MM
Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

Maxime Marquette écrit l'essentiel des analyses et chroniques publiées sur MadMax — géopolitique, technologie et actualité, sans remplissage.

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