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La ChroniqueEnquête· N° 6484

ENQUÊTE : Russie, Iran — la presse sous verrou et ses juges occidentaux

Un festival de journalisme organisé début juillet à Couthures-sur-Garonne par le Groupe Le Monde et le Nouvel Obs a réuni une centaine de journalistes et d'invités autour de sept thématiques.

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À retenir
  1. Un festival de journalisme organisé début juillet à Couthures-sur-Garonne par le Groupe Le Monde et le Nouvel Obs a réuni une centaine de journalistes et d'invités autour de sept thématiques.
  2. Un débat de festival qui dérange plus qu'il ne rassure
  3. L'une de ces conversations, publiée le 25 juillet par Le Monde , portait sur une question redoutable : comment informer sur la Russie et l'Iran quand surveillance et censure sont devenues des conditions de travail permanentes.
Transparence

Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.

Un débat de festival qui dérange plus qu'il ne rassure

Un festival de journalisme organisé début juillet à Couthures-sur-Garonne par le Groupe Le Monde et le Nouvel Obs a réuni une centaine de journalistes et d'invités autour de sept thématiques. L'une de ces conversations, publiée le 25 juillet par Le Monde, portait sur une question redoutable : comment informer sur la Russie et l'Iran quand surveillance et censure sont devenues des conditions de travail permanentes. Le débat réunissait Sylvain Tronchet, correspondant à Moscou depuis 2021 pour Radio France, Benoit Vitkine, grand reporter et ancien correspondant en Ukraine, Ghazal Golshiri, ex-correspondante en Iran, et Benjamin Quénelle, ex-correspondant en Russie, sous l'animation d'Hugo Vlamynck, étudiant à l'IJBA.

Les journalistes envoyés en Russie et en Iran ne peuvent pas exercer leur métier aussi librement qu'en France. Ce constat, personne ne le contestera. Mais il ouvre une deuxième question, moins confortable : qui a le droit de le faire, et depuis quelle position exacte ?

Une centaine de journalistes, sept thématiques, une question qui déborde le cadre

Interroger la censure en Russie et en Iran devant un public français revient à se demander depuis quel confort la question est posée. Cette tension n'a pas été nommée pendant le débat, mais elle traverse chaque témoignage.

Poser la question depuis une position confortable ne l'invalide pas ; cela l'exige simplement avec plus de rigueur encore.

Un panel de correspondants qui ont vécu la surveillance de l'intérieur, dont le témoignage vaut plus que n'importe quelle théorie sur le sujet.

Ce que la loi russe punit désormais comme un crime d'État

Le cadre juridique russe qui pèse sur les correspondants n'est pas une abstraction. Depuis mars 2022, un amendement au code pénal russe a introduit les articles 207.3 et 280.3, qui punissent la diffusion de « fausses informations » sur l'armée russe de trois à cinq ans de prison, et jusqu'à quinze ans en cas de conséquences jugées graves, selon Le Figaro. Un autre article, le 284.2, punit de trois ans de prison tout appel à des sanctions contre la Russie. Ces textes s'appliquent, selon un responsable de la Douma cité par ce quotidien, à tous les citoyens, russes ou non.

Le mot « discrédit », une arme sémantique autant que juridique

Le mot « discrédit » appliqué à l'armée permet de transformer une déclaration factuelle sur les pertes russes ou les retraits militaires en infraction pénale. Une source citée par Le Figaro notait que la loi transformait un simple appel à un cessez-le-feu en appel à empêcher l'utilisation de l'armée, donc en délit.

Une condamnation par contumace qui vaut avertissement collectif

Cet arsenal a permis la condamnation, en novembre 2023, de Piotr Verzilov, ex-éditeur de Mediazona, à huit ans et demi de prison par contumace pour avoir relayé des informations sur les tueries de civils à Boutcha, selon l'International Press Institute.

Une peine prononcée sans que l'accusé ait pu se défendre en personne : la justice russe n'a pas besoin de la présence du prévenu pour produire une condamnation.

Le statut d'« agent de l'étranger », un instrument de mise à l'écart

Parallèlement au code pénal, la loi russe sur les « agents de l'étranger » permet de désigner tout média percevant des fonds étrangers comme suspect par nature. Mediazona, spécialisé dans le suivi des procès politiques russes, a lui-même été classé organisation indésirable. La journaliste russo-américaine Alsu Kurmasheva a été arrêtée en 2023 pour une infraction liée à cette loi, selon le média Euronews. Ces textes créent un climat où le silence devient rationnel pour qui veut continuer à travailler depuis Moscou.

Un climat où chaque mot pèse une peine potentielle n'a plus besoin d'un censeur physique : la loi fait le travail à sa place.

Evan Gershkovich, le signal envoyé à tous les correspondants étrangers

Le cas le plus documenté reste celui d'Evan Gershkovich, correspondant du Wall Street Journal, arrêté le 29 mars 2023 à Ekaterinbourg près de l'usine de blindés Ouralvagonzavod. Accusé d'espionnage pour le compte de la CIA, il a été condamné le 19 juillet 2024 à seize ans de prison à huis clos, selon Le Monde et Reporters sans frontières. Ni le parquet russe ni le FSB n'ont présenté de preuve matérielle publique, un point confirmé par RSF. Il a été libéré le 1er août 2024 dans un échange de prisonniers incluant Oleg Orlov, Vladimir Kara-Mourza et Ilia Iachine.

Un précédent qui n'existait pas depuis la guerre froide

Un journaliste occidental accusé d'espionnage pour la première fois depuis la fin de la guerre froide : le message n'était pas seulement judiciaire, il était adressé à toute une profession. Selon Le Figaro, plus de 99 % des procédures pénales russes se terminent par une condamnation.

Un taux de condamnation proche de l'unanimité rend l'issue d'un tel procès prévisible dès l'ouverture du dossier, bien avant la première audience.

L'expulsion silencieuse d'un correspondant français après vingt ans de présence

Benjamin Quénelle, correspondant à Moscou pour plusieurs médias français depuis plus de vingt ans, a vu son accréditation suspendue le 16 octobre 2024, puis annulée le 30 janvier 2025, selon la Fédération internationale des journalistes et l'agence Reuters. Moscou a présenté cette décision comme une rétorsion après le refus français d'accorder un visa à un journaliste présumé de Komsomolskaïa Pravda. Jérôme Fenoglio, directeur du journal, a dénoncé une expulsion déguisée : c'était la première fois depuis 1957 que le quotidien se retrouvait sans correspondant permanent à Moscou, selon Reuters.

« Une fois de plus, comme dans le cas d'Evan Gershkovich, les autorités politiques prennent la presse en otage », ont déclaré la Fédération internationale et la Fédération européenne des journalistes, selon leur communiqué relayé par la CFDT-Journalistes.

L'Iran, une prison à ciel ouvert pour les rédactions

Si la Russie punit d'abord par le droit pénal, l'Iran combine répression judiciaire et coupure technique. Depuis les manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini le 16 septembre 2022, le pays a systématisé les coupures d'accès à internet lors de chaque vague de contestation, une pratique documentée par Reporters sans frontières. Le Classement mondial de la liberté de la presse 2025 de RSF place l'Iran à la 176e place sur 180 pays, score de 16,22, en recul par rapport à 21,30 en 2024. L'indicateur social iranien, à 14,55, est l'un des pires du classement mondial.

Des chiffres qui ne se recoupent pas, et c'est normal

Le rapport annuel 2025 de RSF recense 21 journalistes derrière les barreaux en Iran, et un autre porté disparu de force. Le CPJ, dans son rapport de janvier 2026, évaluait à cinq le nombre de journalistes détenus en Iran fin 2025 — un chiffre en recul malgré un regain de répression.

Cette différence de comptage illustre une réalité que les lecteurs occidentaux ignorent souvent : les organisations de défense de la presse ne comptent pas toutes la même chose, selon des méthodologies et des périodes de référence propres à chacune.

Aucune divergence de méthode n'invalide le constat de fond : l'Iran emprisonne des journalistes de façon systématique, quel que soit le chiffre retenu.

Un régime qui contrôle l'intégralité de la chaîne de l'information

RSF résume la situation en une phrase : « les médias iraniens opèrent sous le contrôle absolu des institutions gouvernementales et sécuritaires ». Le pays se classe désormais derrière l'Afghanistan sous les talibans, selon le décompte 2025 de RSF.

Ce que le classement RSF révèle aussi sur la Russie de 2025

La Russie a chuté de la 162e à la 171e place entre 2024 et 2025 dans ce même classement. En août 2025, elle a classé RSF elle-même comme organisation indésirable sur son sol, décision qui a provoqué la consternation officielle de la France, selon le média Brut.

Placer l'organisme même chargé de mesurer la répression sur la liste des organisations indésirables : le geste se suffit à lui-même comme démonstration.

Un prix payé par des individus, pas seulement par des statistiques

Ces chiffres, aussi solides soient-ils, ne doivent pas être maniés comme des trophées rhétoriques. Ils décrivent une réalité que Sylvain Tronchet, Benoit Vitkine, Ghazal Golshiri et Benjamin Quénelle ont vécue ou observée de près. Ce n'est pas de la statistique abstraite : c'est le prix payé par des individus nommés pour continuer à informer.

Maintenant, la question qui dérange : qui donne les leçons, et depuis où

Documenter la répression russe et iranienne est un exercice nécessaire, fondé sur des faits vérifiables. Mais s'arrêter là revient à esquiver une question que le débat de Couthures-sur-Garonne appelait implicitement : d'où les médias occidentaux tirent-ils l'autorité morale pour donner des leçons de liberté de la presse ?

Des scores imparfaits, mais incomparables à ceux de la Russie ou de l'Iran

Un correspondant français expulsé après vingt ans de présence a le droit absolu d'être défendu. Cela n'annule pas le droit du lecteur à se demander pourquoi certains angles morts occidentaux restent rarement nommés avec la même énergie. Le classement RSF 2025 place la France à la 25e place mondiale, en baisse de quatre places par rapport à 2024, selon les données reprises par Statista. Les États-Unis occupent la 57e place. Ce ne sont pas des positions de dernier de classe — loin, très loin de la Russie ou de l'Iran — mais ce ne sont pas non plus des scores parfaits.

Les visas comme arme diplomatique, dans les deux sens

L'épisode Quénelle illustre la complexité du dossier : la Russie a présenté l'expulsion comme une rétorsion directe après que la France a refusé un visa à un journaliste présumé de Komsomolskaïa Pravda, accusé par Paris d'être lié aux services de renseignement russes, selon des informations reprises par Reuters. La France a également refusé des visas à plusieurs journalistes russes pendant les Jeux olympiques de Paris 2024. Cette réciprocité ne justifie en rien l'expulsion de Quénelle. Mais elle rappelle que les politiques de visas de presse ne sont jamais neutres, dans aucun pays.

Les deux faits sont vrais en même temps, et un article sérieux les tient ensemble plutôt que d'en choisir un seul pour simplifier le récit.

Les angles morts que les rédactions occidentales nomment rarement elles-mêmes

Interroger la posture morale des médias occidentaux ne signifie pas relativiser la répression russe ou iranienne. Cela signifie reconnaître que la légitimité à critiquer un système autoritaire se construit aussi par la transparence sur ses propres dépendances. Trois zones méritent d'être nommées sans détour.

La dépendance aux bilans militaires non vérifiés

Une large partie de l'information sur la guerre en Ukraine dépend de bilans militaires ukrainiens ou occidentaux qui ne sont, eux non plus, jamais vérifiables de façon totalement indépendante. Les chiffres de pertes russes annoncés par l'état-major ukrainien, largement repris dans la presse occidentale, ne sont pas corroborés par des sources indépendantes dans la plupart des cas.

La rareté des enquêtes sur les propres zones grises occidentales

Les rédactions occidentales consacrent, à juste titre, des ressources considérables à documenter la censure russe et iranienne. Elles consacrent, en proportion, moins d'énergie à examiner leurs pressions internes : concentration des groupes de presse, dépendance publicitaire, prudence diplomatique face à certains alliés eux-mêmes peu regardants sur la liberté de la presse. Ce déséquilibre d'attention n'est pas un crime, mais c'est un fait observable.

Le risque du récit binaire qui efface les nuances locales

Réduire la Russie ou l'Iran à des blocs monolithiques de répression, sans jamais nommer les journalistes qui, à l'intérieur même de ces pays, continuent de travailler dans des conditions extrêmes, revient à leur voler une part de leur propre courage. Mediazona documente les procès politiques russes depuis l'intérieur même du système répressif qu'il dénonce.

Ce que le silence des chiffres officiels ne dit jamais

Aucun classement, aucun rapport annuel ne peut restituer le coût psychologique quotidien d'un métier exercé sous la menace d'une inculpation. Les chiffres de RSF et du CPJ mesurent des conséquences visibles — arrestations, condamnations, expulsions — mais laissent presque toujours dans l'ombre l'autocensure préventive, celle qui ne produit aucune statistique parce qu'elle empêche précisément l'article d'être écrit.

L'autocensure, la donnée qu'aucun classement ne peut mesurer

Un article jamais écrit par prudence ne figure dans aucun rapport annuel, et c'est peut-être là que la censure russe et iranienne atteint sa plus grande efficacité. Cette absence structurelle constitue elle-même une forme de preuve, même si elle ne peut jamais être chiffrée avec la précision d'un classement RSF.

Ce que RSF, CPJ et Mediazona apportent, chacun à leur façon

Les trois organisations ne se recoupent pas parfaitement, et c'est précisément ce qui en fait des outils de vérification utiles. RSF produit un classement annuel structuré autour de cinq indicateurs appliqué à 180 pays. Le CPJ se concentre sur le décompte précis des journalistes emprisonnés, avec une méthodologie propre qui explique ses écarts avec RSF. Mediazona, enfin, documente au cas par cas les procédures judiciaires russes contre des personnes accusées de délits d'opinion.

Un tableau mondial qui replace la Russie et l'Iran dans une liste plus large

Le CPJ recensait 330 journalistes emprisonnés dans le monde fin 2025, dont 76 au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, selon son rapport annuel relayé par l'agence Anadolu. La Chine, la Russie et le Myanmar restent, selon RSF, les trois plus grands geôliers de journalistes de la planète, suivis par la Biélorussie, le Vietnam, l'Azerbaïdjan, l'Iran, l'Égypte, Israël et l'Arabie saoudite.

Une méthodologie qui distingue la faute grave et le contexte

Il serait malhonnête de mettre sur un pied d'égalité un pays où la loi pénale menace directement quiconque relaie une information dérangeante sur l'armée, et un pays occidental où les pressions restent économiques, indirectes, rarement pénales. La différence de degré est réelle et elle doit rester au centre du dossier.

La solidarité professionnelle comme dernier rempart

Face à ces pressions, la profession a développé ses propres mécanismes de défense collective. Les fédérations de journalistes, les organisations de défense de la presse et les rédactions elles-mêmes publient systématiquement des communiqués de soutien lorsqu'un confrère est arrêté, expulsé ou condamné. Cette solidarité visible constitue une forme de réponse, même si elle ne suffit presque jamais à faire lever une condamnation ou annuler une expulsion déjà prononcée.

Un communiqué de soutien ne libère personne, mais il maintient un dossier dans la lumière publique là où le silence servirait les intérêts de qui réprime.

Le prix payé par les correspondants n'est ni abstrait ni symbolique

Sylvain Tronchet couvre la Russie depuis 2021 pour Radio France, dans un pays où toute information sur l'armée peut constituer un délit pénal. Benoit Vitkine, ancien correspondant en Ukraine, a documenté le conflit depuis son déclenchement. Ghazal Golshiri, ex-correspondante en Iran, a travaillé dans un pays où RSF recense des coupures d'internet systématiques. Benjamin Quénelle a payé le prix ultime : vingt ans de présence effacés par une décision administrative en quelques mois.

Une tendance documentée, pas une série de coïncidences

Ces quatre trajectoires illustrent une tendance documentée depuis 2022 : le rétrécissement systématique de l'espace laissé aux correspondants étrangers dans les régimes qui ont fait de la guerre de l'information un pilier de leur stratégie de pouvoir.

Ce que signifie, concrètement, travailler sous surveillance

Travailler sous surveillance signifie choisir ses mots avec un dictionnaire pénal en tête, vérifier deux fois avant de publier un chiffre de pertes militaires, et accepter que la moindre déclaration publique puisse devenir une pièce à charge. C'est cette réalité que Piotr Verzilov et Evan Gershkovich ont payée, chacun à sa manière.

Ce que le lecteur peut exiger, lui aussi

Le lecteur occidental n'est pas un simple spectateur de ce débat. Il peut exiger des rédactions qu'elles précisent, chaque fois, l'origine et la fiabilité d'un chiffre de pertes militaires avant de le publier comme s'il s'agissait d'un fait établi. Il peut aussi exiger, avec la même constance, que la censure documentée en Russie et en Iran ne soit jamais diluée par un relativisme paresseux.

Ces deux exigences ne se contredisent pas : elles forment ensemble un seul standard de rigueur, appliqué sans exception géographique.

Tenir les deux vérités sans les confondre

Ce dossier n'a pas vocation à trancher entre deux positions faciles — ni la dénonciation univoque des régimes autoritaires sans retour critique sur les médias occidentaux, ni le relativisme confortable qui consisterait à dire que tout le monde fait pareil. Ces deux postures sont également malhonnêtes, et elles produisent, l'une comme l'autre, un journalisme affaibli. La répression documentée en Russie et en Iran par RSF, le CPJ et Mediazona est réelle, chiffrée, corroborée par de multiples sources indépendantes. Elle ne doit jamais être minorée au nom d'un équilibre artificiel entre systèmes qui n'ont rien de comparable.

La question qui reste ouverte après ce débat de festival

Le débat de Couthures-sur-Garonne a réuni des voix qui ont vécu cette réalité de l'intérieur. Il aurait aussi eu intérêt à se demander ce que signifie parler de censure étrangère depuis une rédaction protégée par un cadre légal solide, mais pas exempt de pressions économiques et politiques propres. Cette question n'annule rien de ce qui a été dit sur la Russie et l'Iran. Elle l'approfondit.

La légitimité à porter ce constat se construit aussi par l'exigence appliquée à soi-même : nommer ses propres dépendances aux bilans militaires non vérifiés, reconnaître le poids des pressions diplomatiques qui pèsent, différemment mais réellement, sur les rédactions occidentales.

Ce que les correspondants occidentaux perdent quand ils partent

Chaque expulsion, chaque révocation d'accréditation prive aussi le public occidental d'une source d'information directe. Quand Benjamin Quénelle quitte Moscou après vingt ans, ce n'est pas seulement une carrière qui s'arrête : c'est un canal d'observation directe qui disparaît, remplacé par des dépêches d'agence, des correspondances depuis l'étranger ou des analyses à distance, nécessairement moins précises qu'un regard installé sur la durée.

Le coût invisible pour le lecteur français

Le lecteur occidental ne mesure pas toujours la perte d'un correspondant expérimenté. Vingt ans de contacts et de compréhension fine ne se reconstituent pas en quelques mois. C'est aussi cela que l'expulsion russe cherche à obtenir : moins de finesse, plus de récit simplifié.

Un pays qui expulse ses observateurs les plus qualifiés ne cherche pas seulement à punir un individu : il cherche à dégrader la qualité de ce que le monde saura de lui.

Le vrai courage n'est pas de choisir un camp mais de tenir les deux fils

Documenter la répression sans relativisme, et interroger sa propre position sans complaisance : ces deux gestes ne s'opposent pas, ils se complètent. Un journalisme qui se contente du premier devient un porte-voix moral sans miroir. Un journalisme qui ne ferait que le second deviendrait un relativisme confortable et dangereux, qui abandonnerait les journalistes emprisonnés à leur sort au nom d'une fausse neutralité.

La seule position tenable est celle qui refuse ces deux facilités à la fois.

Vingt ans de présence à Moscou effacés en quelques mois. Seize ans de prison requis contre un homme sans preuve matérielle présentée publiquement. Vingt-et-un journalistes derrière les barreaux en Iran selon RSF, cinq selon le CPJ. Ces chiffres ne se contredisent pas entre eux : ils rappellent que même la mesure de la répression exige de la rigueur méthodologique, pas de l'indignation automatique.

C'est cette rigueur-là, appliquée aux autres comme à soi-même, qui distingue le journalisme sérieux de la leçon de morale à bon marché.

Signé Maxime Marquette, chroniqueur

Encadré de transparence du chroniqueur

Positionnement éditorial

Je ne suis pas journaliste de terrain en Russie ou en Iran, et je n'ai vécu aucune des situations décrites dans ce texte. Cette chronique croise des sources documentaires publiques pour construire une analyse critique, pas un reportage de première main sur le terrain.

La position adoptée ici assume une tension volontaire : documenter fermement la répression russe et iranienne tout en interrogeant la posture morale occidentale qui l'accompagne parfois. Cette double exigence n'est pas un exercice d'équivalence entre systèmes politiques incomparables.

Méthodologie et sources

Ce texte distingue systématiquement les faits vérifiés et analyses interprétatives, et les revendications non vérifiées explicitement signalées comme telles, notamment les bilans militaires ukrainiens non corroborés de façon indépendante.

Les sources primaires utilisées sont les rapports et pages pays de Reporters sans frontières, ainsi que l'article original du Monde. Les sources secondaires regroupent les médias d'information ayant documenté les affaires Gershkovich, Quénelle et Verzilov, ainsi que les fédérations professionnelles de journalistes.

Les écarts entre les décomptes de RSF et du CPJ sont expliqués par des méthodologies distinctes, jamais présentés comme une contradiction à trancher artificiellement.

Nature de l'analyse

Cette chronique constitue une analyse d'opinion argumentée, appuyée sur des faits vérifiés et des sources publiques identifiées. Elle ne prétend pas remplacer le travail des correspondants cités, qu'elle prend au contraire comme point d'appui.

Les allégations contestées, notamment sur les accusations d'espionnage sans preuve présentée publiquement par les autorités russes, sont formulées au conditionnel ou avec attribution explicite à la source qui les porte.

Sources

Sources primaires et officielles

Sources secondaires

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Citer cet article

Maxime Marquette (2026). ENQUÊTE : Russie, Iran — la presse sous verrou et ses juges occidentaux. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/enquete-russie-iran-la-presse-sous-verrou-et-ses-juges-occidentaux

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Maxime Marquette
Chroniqueur indépendant

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