DOSSIER : 10 demandes ignorées — le Nouveau-Mexique poursuit le DOJ qui promettait la transparence sur Epstein
Un État américain vient de poursuivre le gouvernement fédéral pour obtenir le droit de lire des documents que la loi ordonne de publier.
- Un État américain vient de poursuivre le gouvernement fédéral pour obtenir le droit de lire des documents que la loi ordonne de publier.
- Relisez cette phrase, parce qu'elle n'a presque aucun précédent.
- Des États attaquent Washington tous les mois, sur l'immigration, sur l'environnement, sur les budgets.
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
Un État américain vient de poursuivre le gouvernement fédéral pour obtenir le droit de lire des documents que la loi ordonne de publier.
Relisez cette phrase, parce qu'elle n'a presque aucun précédent.
Des États attaquent Washington tous les mois, sur l'immigration, sur l'environnement, sur les budgets. Aucun, de mémoire récente, n'avait dû plaider pour consulter le dossier d'un pédocriminel mort depuis sept ans.
Le 5 août 2026, l'État du Nouveau-Mexique a déposé plainte devant la cour fédérale du district de Columbia contre le département de la Justice des États-Unis et son procureur général par intérim, Todd Blanche. Le grief tient en un mot que la plainte emploie sans détour : obstruction.
Le procureur général de l'État, Raúl Torrez, affirme avoir adressé au DOJ dix demandes distinctes d'accès aux dossiers fédéraux concernant Jeffrey Epstein et son ranch du Nouveau-Mexique.
Dix demandes.
Toutes ignorées ou refusées, selon lui.
Aucun refus motivé, aucun calendrier, aucune contre-proposition. Un mur administratif, poli et parfaitement muet.
La transparence promise par décret se mesure au guichet, pas au micro.
Un ranch de dix mille acres
Au cœur de ce contentieux, il y a un lieu, et ce lieu a un nom de western : Zorro Ranch.
Un domaine immense — environ dix mille acres selon le Guardian, huit mille selon le Wall Street Journal — planté dans les collines près de Stanley, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Santa Fe. Une résidence posée sur une butte, visible de loin, avec sa propre piste d'atterrissage.
Epstein l'avait acheté en 1993 à la famille d'un ancien gouverneur de l'État, Bruce King.
Un décor de carte postale. Du silence à perte de vue. Exactement ce qu'un prédateur fortuné cherche quand il veut être vu de personne.
Pendant un quart de siècle, des avions privés s'y sont posés, loin des regards, dans un comté rural où personne ne pose de questions aux riches voisins.
Des témoignages au procès de Ghislaine Maxwell, condamnée en 2021 à vingt ans de prison, ont décrit des agressions commises dans ce ranch. Le Guardian rappelle un détail qui donne le vertige : aucune perquisition fédérale confirmée n'y a jamais eu lieu.
Jamais.
Ni avant la mort d'Epstein dans une cellule fédérale en août 2019, ni après.
Une scène de crime alléguée, grande comme une ville, et personne n'y a jamais posé un scellé fédéral, d'après les archives publiques recensées par la presse.
La propriété a été vendue en 2023 à la famille d'un homme d'affaires texan, rebaptisée San Rafael Ranch, promise à devenir un lieu de retraite chrétienne. Les collines, elles, gardent ce qu'elles ont vu.
Sept ans d'enquête empêchée
L'histoire que raconte la plainte du Nouveau-Mexique commence bien avant Torrez.
En février 2019, son prédécesseur, Hector Balderas, ouvre une enquête criminelle d'État sur les activités d'Epstein au ranch. Les procureurs fédéraux de Manhattan, qui préparent alors leur propre dossier, demandent à l'État de se mettre en retrait pour ne pas interférer.
Selon la plainte, un accord est alors conclu : l'État suspend son enquête et transmet ses éléments, en échange d'un partage continu d'informations.
Epstein meurt six mois plus tard, avant tout procès.
Le calendrier fige tout. L'accusé est mort, le dossier fédéral s'endort, et la promesse faite à l'État s'endort avec lui, selon la version du Nouveau-Mexique.
L'enquête fédérale s'éteint avec lui, et l'engagement de partage, affirme le Nouveau-Mexique, ne sera jamais honoré. Les éléments transmis en 2019 n'auraient même jamais été restitués.
Torrez rouvre le dossier d'État en février 2026. Sa raison tient en un fait. Aucune autorité, fédérale ou locale, n'a jamais poursuivi qui que ce soit pour des crimes commis sur le sol du Nouveau-Mexique dans cette affaire.
Des victimes présumées ont témoigné, un procès fédéral a eu lieu à New York, une complice purge vingt ans de prison — et l'État où se dressait le ranch n'a jamais pu instruire sa propre cause.
Dix demandes, un lot de coupures de presse
Vient alors la partie comptable du dossier, la plus accablante si les affirmations de Torrez tiennent.
Depuis février, son bureau dit avoir formulé dix demandes distinctes : accès aux fichiers non caviardés, restitution des éléments de 2019, listes de témoins, données de vols.
Dix demandes.
Le 30 juin, le bureau du procureur fédéral du Nouveau-Mexique finit par transmettre trente et un documents. Torrez les a décrits publiquement : pour l'essentiel, de vieilles coupures de presse, lourdement caviardées.
Des articles de journaux. Expédiés à un procureur général qui réclame des pièces d'enquête.
Mesurez l'insulte professionnelle. Le premier magistrat d'un État demande des dossiers ; on lui expédie sa propre revue de presse, noircie au marqueur.
Dix demandes, trente et une coupures de presse : la comptabilité du mépris tient sur une fiche.
Le 14 juillet, Torrez écrit directement à Todd Blanche et fixe une échéance au 31 juillet. La date passe, selon la plainte, sans même un accusé de réception.
Cinq jours plus tard, l'État dépose plainte.
Le dossier porte un numéro. Il a des avocats, un juge, un greffe. Le silence, lui, va devoir répondre sous serment.
Les mots de Torrez, prononcés devant la presse, méritent d'être cités tels quels : ils ont décidé de faire de l'obstruction, de bloquer et, franchement, de dissimuler, pour une raison que j'ignore.
Et cette phrase, plus lourde encore : nous n'avons inculpé personne, parce que nous devons voir ces fichiers avant d'inculper qui que ce soit.
La loi que Trump a signée
Voici où le dossier devient politiquement explosif, et où ma posture d'analyste favorable à ce président m'oblige à une franchise désagréable.
La loi sur la transparence des fichiers Epstein, portée par le représentant Ro Khanna, a été adoptée par le Congrès à l'automne 2025. Trump l'a signée le 19 novembre 2025. Elle porte le numéro de loi publique 119-38, et elle ordonne au département de la Justice de rendre publics les dossiers de l'affaire.
Un mois plus tard, le DOJ inaugurait en grande pompe sa bibliothèque Epstein en ligne. Fin février, il revendiquait environ trois millions et demi de pages publiées.
Sur le papier, l'administration a donc fait ce qu'aucune autre n'avait fait.
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Cela compte. Je l'écris sans ironie.
Je l'ai écrit à l'époque, et je le maintiens : signer cette loi était un acte de courage politique que ses prédécesseurs, démocrates comme républicains, ont soigneusement évité pendant des années.
Sauf que la promesse se juge à l'exécution.
Trois millions et demi de pages, cela impressionne dans un communiqué. Rapporté aux six millions de documents identifiés par la commission, cela fait un peu davantage que la moitié. Une transparence à cinquante-huit pour cent porte un autre nom.
Des journalistes ont recensé dans les pages mises en ligne des caviardages bâclés, des doublons, des documents illisibles. Et quand un procureur général d'État demande le reste, la réponse est le silence.
Une loi de transparence qui s'arrête aux frontières d'un État n'est plus une loi, c'est un communiqué.
La défense du DOJ, présentée honnêtement
Le département de la Justice n'est pas resté muet après le dépôt de la plainte, et son argument mérite d'être exposé sans caricature.
Sa déclaration publique tient en deux temps. Premier temps : la loi sur la transparence n'exige pas, et les ordonnances de protection en vigueur dans le district sud de New York ne permettent pas, la divulgation en bloc d'informations identifiant des victimes. Second temps : la protection de la vie privée des victimes demeure une priorité absolue.
L'argument n'est pas absurde.
Il faut même le prendre au sérieux. Des vies réelles se cachent sous ces caviardages.
Des centaines de femmes figurent dans ces fichiers, dont beaucoup n'ont jamais parlé publiquement. Une divulgation brutale pourrait les exposer une seconde fois.
Seulement, cet argument a une faille de taille, et Torrez l'a nommée : le destinataire n'est pas un tabloïd, c'est un procureur général d'État, doté de ses propres obligations légales de confidentialité, qui demande un accès d'enquêteur à enquêteur.
Sa formule, là encore, mérite citation : Todd Blanche pourrait, d'un trait de plume, nous accorder aujourd'hui l'accès qu'il prétendait vouloir donner.
Un trait de plume.
Entre la protection des victimes et l'accès d'un procureur assermenté, il existe mille mécanismes juridiques éprouvés : protocoles de confidentialité, salles de consultation sécurisées, caviardages ciblés. Le DOJ n'en a proposé aucun, selon la plainte.
La plainte invoque aussi les règlements Touhy, qui encadrent la remise de documents fédéraux aux autorités extérieures. Ces règles prévoient des procédures et des délais, pas le néant.
Cent dix-neuf pages, cinq victimes, trente autres
Le même jour que la plainte, une commission spéciale de la Chambre des représentants du Nouveau-Mexique publiait son rapport d'étape. Cent dix-neuf pages, vingt assignations, un fonds qui dépasse les cent mille documents recueillis.
Ses conclusions restent des allégations d'une commission parlementaire, pas des faits jugés, et je les présente comme telles.
Le rapport affirme que les preuves recueillies montrent qu'au moins cinq femmes et jeunes filles ont été agressées au Zorro Ranch entre 1996 et 2012.
Il évoque au moins trente autres victimes potentielles liées au Nouveau-Mexique.
Il décrit aussi ses propres murs : sur vingt assignations, la moitié seulement a donné lieu à une coopération complète. Sept destinataires ont refusé ou ignoré la demande, dont l'agence fédérale de l'aviation pour les registres de vols.
La moitié qui coopère envoie des cartons ; la moitié qui refuse détient les clés. Ces registres aériens diraient qui s'est posé sur la piste du ranch, et quand.
D'après la présidente de la commission, Andrea Romero, le ranch apparaît des milliers de fois dans les fichiers fédéraux déjà publiés — Torrez avance le chiffre de treize mille mentions.
Treize mille mentions, zéro inculpation locale.
Faites le ratio entre les deux. Il n'existe pas.
Voilà l'écart que l'État cherche à combler, et voilà pourquoi le silence fédéral ne ressemble plus à de la prudence.
Ce que la plainte demande vraiment
Réduisons le juridique à l'os, parce que les procédures contre le gouvernement fédéral se perdent vite dans le brouillard.
Le Nouveau-Mexique ne réclame pas d'argent. Sa plainte, fondée sur la loi de procédure administrative, demande trois choses : que le tribunal déclare illégal le refus du DOJ, qu'il lui ordonne de se conformer à la loi sur la transparence et à ses propres règlements de communication, et qu'il couvre les frais de l'État.
Rien d'exorbitant, rien de théâtral.
Du droit administratif sec. Le contraire d'un spectacle.
La plainte contient pourtant une phrase qui dépasse le droit, et c'est la phrase que je garde de tout ce dossier : l'inaction fédérale ne se contente pas de retarder l'enquête, elle prolonge et aggrave la souffrance des survivantes.
Prolonger la souffrance.
Trois mots de juriste, pesés, relus, validés avant dépôt. Une plainte fédérale n'emploie pas ce vocabulaire par accident.
Les survivantes n'ont pas besoin d'un communiqué ; elles ont besoin d'un procureur qui peut lire.
Chaque mois de silence administratif est un mois durant lequel des femmes, qui ont témoigné parfois à trois reprises devant des enquêteurs différents, attendent de savoir si leur État les défendra un jour.
Certaines attendaient déjà sous Obama, sous Biden, sous le premier mandat de Trump.
Aucune administration ne sort grandie de cette chronologie, et l'actuelle porte un fardeau supplémentaire : elle est la seule à avoir juré, loi signée à l'appui, que l'attente était finie.
Le procès politique, à double tranchant
Soyons lucides sur l'autre versant, parce que ce dossier n'est vierge d'arrière-pensées pour personne.
Torrez est un élu démocrate d'un État démocrate, et une croisade contre le DOJ de Trump, à trois mois d'élections de mi-mandat, ne nuira pas à sa carrière. Ses conférences de presse sont calibrées, ses formules aiguisées, son calendrier impeccable.
Les républicains du Nouveau-Mexique ont d'ailleurs qualifié la démarche de manœuvre politicienne, rappelant que l'enquête d'État avait dormi sept ans sous des procureurs démocrates.
L'objection est recevable, et je la verse au dossier.
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Recevable, mais pas décisive.
Elle ne change pourtant rien à la question centrale, qui n'est pas de savoir qui gagne politiquement, mais qui bloque concrètement : dix demandes documentées d'un côté, trente et une coupures de presse caviardées de l'autre.
Un mobile politique n'invalide pas une demande légitime.
L'inverse est vrai aussi. Une demande légitime ne blanchit pas un calcul électoral, et les lecteurs jugeront Torrez sur ses actes d'après novembre, quand les caméras seront parties.
Si le DOJ n'a rien à cacher, la manœuvre politicienne s'effondre d'elle-même le jour où il ouvre ses classeurs. Le refus d'ouvrir est précisément ce qui donne à Torrez sa tribune.
La promesse retournée contre son auteur
J'écris depuis des années que ce président a eu raison sur des dossiers où tout l'establishment le moquait, et je ne retire rien.
C'est justement pour cela que ce dossier-ci me reste en travers de la gorge.
La transparence sur Epstein n'était pas une promesse marginale de sa coalition. Elle en était un pilier moral : la certitude, martelée pendant des années, que les puissants avaient étouffé cette affaire et qu'une administration courageuse ouvrirait enfin les coffres.
Trump a signé la loi. Son DOJ a publié des millions de pages. Puis, au moment précis où un État demande à voir ce qui concerne son propre territoire, la machine s'est refermée.
Qu'y a-t-il dans ces fichiers du Nouveau-Mexique qui vaille de saboter sa propre victoire législative ?
Je n'en sais rien, et je refuse de spéculer.
Les théories abondent, toutes invérifiables à cette heure. Des noms à protéger, disent les uns. Une paresse bureaucratique ordinaire, répondent les autres. Un litige de juristes sur la portée des ordonnances new-yorkaises, plaide le DOJ lui-même.
Chaque hypothèse restera une hypothèse tant que les classeurs resteront fermés.
Ouvrez-les. Protégez les noms des victimes, encadrez l'accès, et laissez l'État travailler. Tout le reste est du bruit.
Ce que je constate est plus simple : une administration qui a fait de la transparence un trophée se comporte, sur ce dossier précis, exactement comme celles qu'elle accusait de dissimulation.
On ne peut pas signer une loi de lumière et gouverner ses archives à la lampe de poche.
Les collines de Stanley
Reste le lieu, quand tout le bruit retombe.
Le vent, les clôtures, la piste vide. Un paysage qui ne témoignera pas.
Des collines sèches au sud de Santa Fe, un manoir sur sa butte, une piste d'atterrissage que plus aucun jet ne fréquente. Des acheteurs pieux qui veulent en faire un lieu de prière, comme on repeint une pièce où quelque chose s'est passé.
Selon le rapport de la commission, des jeunes filles y sont arrivées par avion pendant seize ans.
Aucun tribunal du Nouveau-Mexique n'a jamais entendu leur cause.
Pas une audience. Pas un acte d'accusation. Pas même un numéro de rôle dans un greffe de comté.
Peut-être que les fichiers réclamés ne contiennent rien de neuf ; peut-être qu'ils contiennent des noms. La seule façon de le savoir porte un numéro de dossier fédéral à Washington, et une date d'audience qui viendra.
D'ici là, dix demandes attendent leur réponse.
La onzième ne viendra pas par courrier. Elle porte une toge, siège à Washington, et elle aura le pouvoir d'ordonner.
Et vous, si votre État demandait dix fois la vérité et recevait des coupures de presse, appelleriez-vous encore ça de la prudence — ou commenceriez-vous à compter, vous aussi ?
Sources :
Sources Primaires :
H.R. 4405 - Epstein Files Transparency Act - Congress.gov
Sources Secondaires :
New Mexico sues US government for access to Epstein files - Reuters
New Mexico sues justice department over Epstein investigation - The Guardian
State of New Mexico sues Justice Department and Todd Blanche - PBS NewsHour
New Mexico attorney general sues DOJ over Epstein files - ABC News
New Mexico investigation into Epstein's Zorro Ranch - CNN
New Mexico is investigating Epstein's activities within state lines - NPR
New Mexico Attorney General Sues DOJ for Access to Epstein Files - The Wall Street Journal
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). DOSSIER : 10 demandes ignorées — le Nouveau-Mexique poursuit le DOJ qui promettait la transparence sur Epstein. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/dossier-10-demandes-ignorees-le-nouveau-mexique-poursuit-le-doj-qui-promettait-la-transpar
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