BILLET : Le Maroc à Gaza — ce qu'un pays arabe peut faire seul
Quelque part dans la base militaire de Kiryat Gat, à trente kilomètres au nord de la bande de Gaza, des officiers des Forces armées royales marocaines ont pris leur poste au quartier général de la Force internationale de stabilisation (ISF). Le Board of Peace — l'organisation créée par Donald Trump pour administrer la transition post-Hamas à Gaza — a annoncé l'arrivée de ce con
- Quelque part dans la base militaire de Kiryat Gat, à trente kilomètres au nord de la bande de Gaza, des officiers des Forces armées royales marocaines ont pris leur poste au quartier général de la Force internationale de stabilisation (ISF). Le Board of Peace — l'organisation créée par Donald Trump pour administrer la transition post-Hamas à Gaza — a annoncé l'arrivée de ce con
- BILLET : Le Maroc à Gaza — ce qu'un pays arabe peut faire seul
- Introduction : La photo qui change tout
Les faits, citations et liens cités restent dans le corps du texte. Les interprétations sont assumées comme analyse ou opinion selon le format.
BILLET : Le Maroc à Gaza — ce qu'un pays arabe peut faire seul
Introduction : La photo qui change tout
Le 24 juin 2026 à Kiryat Gat
Quelque part dans la base militaire de Kiryat Gat, à trente kilomètres au nord de la bande de Gaza, des officiers des Forces armées royales marocaines ont pris leur poste au quartier général de la Force internationale de stabilisation (ISF). Le Board of Peace — l'organisation créée par Donald Trump pour administrer la transition post-Hamas à Gaza — a annoncé l'arrivée de ce contingent de planification le 24 juin 2026. Quatre officiers confirmés. Peut-être davantage. L'information a circulé discrètement — mais ses implications sont massives.
Ce moment méritait un billet. Pas parce que quatre officiers changent la guerre. Mais parce qu'ils changent la carte. Le Maroc est le premier pays arabe à avoir physiquement déployé des représentants militaires dans une structure de commandement liée à la transition post-conflit à Gaza. C'est une rupture avec un tabou vieux de soixante-dix ans dans le monde arabe : l'impossibilité de séparer reconnaissance de la cause palestinienne et coopération sécuritaire avec Israël. Le Maroc vient de trancher — au sens littéral du terme.
Un an de promesses tenues
Pour comprendre pourquoi ce déploiement est significatif, il faut remonter au 19 février 2026. Ce jour-là, à Washington, le ministre des Affaires étrangères marocain Nasser Bourita s'est levé devant la réunion inaugurale du Board of Peace et a déclaré, en anglais, que "le Maroc est prêt à déployer des officiers de police et à former des policiers de Gaza" et qu'il déploierait "des officiers militaires de haut rang au commandement militaire conjoint de l'ISF." C'était le premier pays arabe à s'engager publiquement. En juin 2026, ces paroles se sont transformées en bottes sur le terrain.
En diplomatie, la distance entre la déclaration et l'action est souvent un abîme. Le Maroc l'a franchi. Et en le faisant, il ouvre une page nouvelle d'une crise que ni Israël, ni l'Occident, ni l'ONU ne pouvaient résoudre seuls — précisément parce qu'ils manquaient de la légitimité islamique et arabe nécessaire pour faire passer un processus de désarmement du Hamas comme acceptable aux yeux de la population de Gaza.
Le pari géopolitique de Rabat
Pourquoi le Maroc ?
La question que tout le monde se pose : pourquoi le Maroc ? Pas l'Égypte, qui partage la frontière avec Gaza et a le plus à perdre d'une déstabilisation régionale. Pas la Jordanie, dont la stabilité interne dépend en partie du dossier palestinien. Pas l'Arabie Saoudite, qui dispose des ressources financières les plus importantes. Pourquoi Rabat ?
Plusieurs raisons se superposent. La première : les Accords d'Abraham de 2020. La normalisation des relations avec Israël — en échange de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental — a donné au Maroc un accès diplomatique et militaire à Israël que peu de pays arabes possèdent. Un plan d'action militaire conjoint pour 2026 avait été signé en janvier 2026 à Tel Aviv. Le Maroc et Israël avaient la confiance opérationnelle nécessaire pour travailler ensemble.
La légitimité islamique comme atout
La deuxième raison : la légitimité islamique du Maroc. Le roi Mohammed VI est non seulement le chef d'État du Maroc mais aussi le Commandeur des Croyants — titre hérité d'une tradition islamique qui confère une autorité religieuse reconnue dans le monde musulman sunnite. Le Maroc abrite la Fondation Mohammed VI des Oulémas d'Afrique, un réseau d'influence religieuse qui s'étend dans une vingtaine de pays africains. Et le Maroc a développé une approche de lutte contre la radicalisation islamiste — le "modèle marocain" — qui a démontré son efficacité dans le contexte sahélien.
Cette combinaison — État laïque reconnu par Israël, légitimité islamique auprès des populations arabes, expertise en déradicalisation — fait du Maroc un acteur unique pour le rôle que l'ISF doit jouer à Gaza. Aucun pays occidental ne peut offrir la légitimité islamique. Aucun pays arabe de la région ne peut offrir la relation avec Israël. Le Maroc offre les deux. C'est sa carte maîtresse.
Ce que le Maroc s'est engagé à faire
Les cinq piliers de l'engagement marocain
L'engagement marocain, tel qu'annoncé par Bourita en février 2026, repose sur cinq axes. Premier axe : une contribution financière initiale au Board of Peace — la première de toutes les nations contributrices selon les sources diplomatiques. Deuxième axe : le déploiement et la formation de policiers palestiniens — un élément crucial pour la reconstruction d'une capacité de sécurité civile à Gaza. Troisième axe : l'envoi d'officiers militaires supérieurs au commandement conjoint de l'ISF — matérialisé avec les arrivées de juin 2026.
Quatrième axe : l'établissement d'un hôpital de campagne militaire marocain à Gaza — pour répondre aux besoins médicaux immédiats d'une population civile dévastée. Cinquième axe — le plus original et peut-être le plus important : un programme de déradicalisation pour combattre le discours de haine et promouvoir la tolérance et la coexistence. Ce programme est directement inspiré de l'architecture marocaine de contre-extrémisme — développée au cours des deux décennies depuis les attentats de Casablanca de 2003.
L'hôpital de campagne et la police
L'hôpital de campagne et la formation de policiers méritent une attention particulière. La bande de Gaza a vu son système de santé quasiment détruit par quatre ans de conflit. Des milliers de blessés, des hôpitaux endommagés, un personnel médical traumatisé et dispersé. Un hôpital de campagne marocain — dont l'armée a l'expérience à travers ses missions dans le monde — serait une contribution immédiate à la condition humanitaire de la population.
La formation policière est encore plus stratégique. L'ISF vise à terme 12 000 policiers formés pour maintenir l'ordre dans un Gaza post-Hamas. Nickolay Mladenov, représentant du Board of Peace, avait rapporté que 2 000 Palestiniens s'étaient inscrits dans les heures suivant l'ouverture du recrutement. Former ces policiers — dans un esprit de légitimité et de non-partialité — est la base de tout ordre civil durable. Et le Maroc, avec son expérience de formation de forces de sécurité dans plusieurs pays africains, a les compétences pour le faire.
Les obstacles : le Hamas et la question du désarmement
L'ambiguïté stratégique du Hamas
Le Hamas a réagi de façon ambiguë à la Force internationale de stabilisation. En février 2026, le porte-parole Hazem Qassem avait déclaré que le mouvement était "ouvert à des forces de maintien de la paix" qui "surveillent le cessez-le-feu" et "agissent comme tampon entre l'armée d'occupation et notre peuple" — à condition que ces forces "n'interfèrent pas dans les affaires intérieures de Gaza." Cette ouverture conditionnelle signifiait en clair : nous acceptons votre présence si vous ne touchez pas à nos armes.
Or le désarmement est le cœur du problème. La Résolution 2803 de l'ONU — qui fonde le mandat de l'ISF — prévoit explicitement la "démilitarisation" de Gaza, la "destruction des infrastructures terroristes" et la mise hors d'usage permanente des armes sous supervision internationale. Ces clauses 8 et 9 du plan de paix sont celles qui font l'objet des discussions les plus dures au Caire, où le Hamas et les factions palestiniennes ont rencontré les officiels égyptiens et du Board of Peace en juin 2026.
La négociation sur la définition de l'infrastructure
Selon le journal arabe Asharq al-Awsat, qui rapportait le 18 juin 2026 les discussions du Caire, le débat porte sur la définition de "l'infrastructure" à détruire. Des sources proches du Hamas indiquent que le mouvement pourrait accepter une définition limitée — tunnels, ateliers de fabrication d'armes, entrepôts d'armes — sans que cela s'étende à d'autres éléments comme le personnel, les sites militaires ou les véhicules. La Foundation for Defense of Democracies (FDD), qui suit ces négociations de près, note des "signes positifs" mais souligne que "Hamas continue d'esquiver les demandes de désarmement."
C'est ici que le déploiement marocain prend une dimension opérationnelle critique. Les officiers marocains présents au quartier général de l'ISF à Kiryat Gat participent à la planification de l'opération — y compris les aspects liés à la désarmement progressive. Leur présence dans ce processus de planification donne au Hamas un interlocuteur qu'il ne peut pas simplement qualifier d'"outil occidental" ou d'"agent israélien." Le Maroc est un pays arabe, musulman, dont la crédibilité auprès de l'opinion arabe est plus difficile à contester que celle de tout contingent européen ou américain.
Le tabou arabe enfin brisé
Soixante-dix ans de paralysie
Depuis la création de l'État d'Israël en 1948, le monde arabe s'est défini en partie par son opposition à l'existence de cet État. Cette opposition — qui a pris des formes allant de la guerre conventionnelle à la diplomatie d'exclusion — a eu pour effet de paralyser toute possibilité de coopération sécuritaire entre États arabes et Israël. La cause palestinienne est devenue un totem — une cause qui ne pouvait pas être dissociée de la politique intérieure de chaque État arabe, au risque de légitimer l'adversaire.
Les Accords d'Abraham de 2020 avaient commencé à fissurer ce tabou. Les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc avaient normalisé leurs relations avec Israël. Mais la normalisation diplomatique restait dans le domaine des relations officielles — des ambassades, des vols directs, des accords commerciaux. Déployer des militaires dans une structure de sécurité coopérant avec l'armée israélienne, dans le cadre d'un plan de paix à Gaza, c'est une tout autre chose. Le Maroc vient de faire ce saut qualitatif. Et il l'a fait seul.
L'Égypte et la Jordanie : les absences remarquées
L'Égypte et la Jordanie — les deux seuls pays arabes à avoir signé des traités de paix avec Israël avant 2020 — ont refusé de s'engager dans l'ISF avec des troupes de combat. Elles ont accepté de former des policiers palestiniens — une contribution utile mais limitée. Cette prudence reflète des contraintes domestiques réelles : dans les deux pays, l'opinion publique est massivement pro-palestinienne et profondément hostile à toute coopération sécuritaire avec Israël.
Le Maroc a évalué les mêmes contraintes domestiques — et il a fait un calcul différent. Rabat mise sur le fait que la population marocaine, si le déploiement est présenté comme une mission de paix humanitaire pour aider les Palestiniens — et non comme une coopération militaire avec Israël — peut être acceptable politiquement. C'est un pari politique risqué. Et la crédibilité de ce récit dépendra entièrement du comportement réel des troupes marocaines sur le terrain.
L'ISF : une force internationale en construction
Les 5 pays engagés et leurs contributions
La Force internationale de stabilisation (ISF) en est encore à ses débuts. Cinq pays ont officiellement confirmé des contributions : l'Indonésie — de loin la plus grande, jusqu'à 8 000 soldats qui occuperaient le poste de commandant adjoint — le Maroc, le Kazakhstan, le Kosovo et l'Albanie. Ces derniers ont envoyé des officiers de planification en Israël dès avril 2026. La Grèce a exprimé son intérêt. L'objectif final est 20 000 soldats et 12 000 policiers formés.
La combinaison de ces contributeurs est révélatrice des ambitions du plan Trump : l'Indonésie — le plus grand pays musulman du monde — pour la légitimité islamique massive. Le Maroc — pour la légitimité arabe spécifique et l'expertise en déradicalisation. Le Kosovo et l'Albanie — pour la légitimité en tant que pays à majorité musulmane ayant surmonté un conflit et construit une paix durable. Le Kazakhstan — pour représenter l'Asie centrale et sa diversité géopolitique. C'est une coalition multiconfessionnelle et multiregionale soigneusement construite.
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La base de Life Support Area Endurance
Le Board of Peace a établi un site logistique baptisé "Life Support Area Endurance" — inauguré en mai 2026 à proximité de la frontière de Gaza. Ce site servira de base arrière pour l'ISF avant son déploiement en territoire. La visite de l'ambassadrice du Kosovo à ce site le 18 juin 2026, accompagnée d'officiers kosovaros, illustre la mise en place progressive de l'infrastructure logistique. L'arrivée des officiers marocains à Kiryat Gat le 18 juin — annoncée officiellement le 24 — s'inscrit dans cette même dynamique de concrétisation.
Le dispositif prend forme. Il est encore partiel — la pleine capacité opérationnelle est loin. Le déploiement effectif à Gaza n'a pas encore eu lieu. La deuxième phase du plan de paix, qui prévoit le retrait progressif des forces israéliennes et l'entrée de l'ISF, reste bloquée sur la question du désarmement. Mais pour la première fois depuis la fin des hostilités principales, une force internationale crédible et multilatérale prend forme physiquement — avec des officiers marocains, indonésiens, albanais et kosovaros qui travaillent côte à côte dans le même quartier général.
Les résistances : Hamas, Iran et les alliés de l'axe
L'axe de la résistance face au plan Trump
Le plan de paix à Gaza est perçu par l'Iran et ses alliés régionaux — le Hezbollah, les milices irakiennes, les Houthis — comme une menace existentielle. Il vise à démanteler l'un des principaux outils de projection de puissance iranienne dans la région — le Hamas armé à Gaza. Un Gaza stabilisé sous supervision internationale, désarmé et en route vers la reconstruction, serait une défaite stratégique majeure pour l'Iran.
D'où les efforts iraniens pour torpiller le processus : soutien diplomatique au refus du Hamas de désarmer, pressions sur les alliés arabes qui pourraient être tentés de s'engager, accusations de "trahison de la cause palestinienne" contre le Maroc. La Mauritanie et l'Algérie — deux pays qui entretiennent des relations difficiles avec le Maroc notamment à cause du Sahara Occidental — ont critiqué l'engagement marocain. Mais ces critiques, venant d'États qui n'ont rien proposé de concret pour les Gazaouis, sonnent creux.
Le Hamas dans l'impasse
Le Hamas lui-même est dans une situation de plus en plus intenable. Quatre ans de guerre ont détruit ses capacités militaires, tué une grande partie de ses combattants et de ses dirigeants, et ravagé la population de Gaza qu'il prétend représenter. L'Iran — son principal soutien — est engagé dans sa propre crise avec les États-Unis et Israël. Le mouvement a besoin d'un accord pour survivre politiquement — mais tout accord implique une dilution de son pouvoir.
La présence marocaine dans le processus est une pression supplémentaire sur le Hamas : elle montre que des acteurs arabes crédibles, islamiquement légitimes, soutiennent le plan de paix. Il devient plus difficile de rejeter ce plan comme un simple diktat occidental ou israélien. La pression n'est pas militaire — elle est politique et symbolique. Et dans la dynamique des négociations sur le désarmement, cette pression symbolique peut faire une différence.
L'enjeu stratégique pour le Maroc
Le "Gaza Gamble" : calcul de puissance
Les analystes d'Ynet News ont décrit l'engagement marocain à Gaza comme un "Gaza Gamble" — un pari géopolitique de grande ampleur. Pour Rabat, cet engagement sert plusieurs objectifs stratégiques simultanés. Il consolide le partenariat avec les États-Unis — qui ont besoin de l'ISF pour crédibiliser leur plan de paix et verront d'un œil très favorable un allié arabe qui les aide à le mettre en œuvre. Il renforce la relation avec Israël en la transformant d'accord diplomatique en coopération opérationnelle concrète.
Il positionne également le Maroc comme l'interlocuteur arabe indispensable dans tout processus de gouvernance post-conflit à Gaza — une position qui confère une influence politique considérable sur les décisions relatives à la reconstruction, à l'administration et à la sécurité du territoire. Et il renforce le dossier marocain au Conseil de sécurité et dans les enceintes multilatérales — le Maroc étant membre fondateur du Board of Peace.
Le risque opérationnel
Mais ce pari comporte des risques réels. Si les forces marocaines se retrouvent impliquées dans des opérations qui sont perçues par la population de Gaza — ou par l'opinion publique arabe — comme une coopération avec une occupation israélienne, la légitimité du Maroc dans le monde arabe sera endommagée. Si l'ISF échoue à désarmer le Hamas et que Gaza replonge dans le conflit, la présence marocaine sera associée à cet échec. Et si les dirigeants marocains envoyés sur le terrain sont blessés ou tués dans des attaques, la pression domestique pour un retrait sera immense.
Le roi Mohammed VI — car c'est lui, en dernière instance, qui a pris cette décision — a pesé ces risques. Et il a conclu que l'opportunité l'emportait sur le risque. C'est une décision courageuse. C'est aussi une décision qui reflète une vision à long terme du positionnement marocain dans un Moyen-Orient reconfiguré — un Moyen-Orient où les acteurs qui auront aidé à construire la paix auront un avantage structurel considérable sur ceux qui auront simplement critiqué de loin.
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Ce que l'Occident n'arrivait pas à faire seul
Le déficit de légitimité occidentale
Pourquoi l'Occident — malgré ses ressources financières colossales, sa puissance militaire et son soutien à un plan de paix élaboré — ne pouvait-il pas stabiliser Gaza seul ? La réponse est dans l'histoire : chaque fois qu'une force occidentale s'est déployée dans un pays arabo-musulman — Irak, Afghanistan, Libye — elle a été perçue comme une force d'occupation, même quand les intentions initiales étaient humanitaires. Cette perception n'est pas irrationnelle — elle est le produit de décennies d'expérience coloniale et post-coloniale.
Pour stabiliser Gaza durablement, il faut une force que la population locale ne perçoive pas comme une armée d'occupation. Cela exige des acteurs qui partagent la foi, la langue ou la culture. L'Indonésie offre la masse — un pays de 280 millions de musulmans dont le soutien à la cause palestinienne est profond. Le Maroc offre la spécificité arabe et la crédibilité historique. Ensemble, ils donnent à l'ISF une légitimité que ni les États-Unis, ni l'ONU, ni l'Union européenne ne peuvent lui apporter seuls.
Le modèle pour d'autres crises
Le modèle marocain — État arabe et islamique qui normalise sa relation avec Israël, développe une expertise en sécurité et déradicalisation, et s'engage dans une mission de stabilisation multilatérale — pourrait être répliqué ailleurs. Les Émirats arabes unis ont des capacités similaires. Le Bahreïn et d'autres signataires des Accords d'Abraham pourraient s'engager dans des missions comparables au Sahel, en Libye, ou dans d'autres zones post-conflictuelles où la légitimité islamique est nécessaire.
C'est une recomposition profonde du rôle des États arabes dans la sécurité régionale et internationale. Pendant des décennies, ces États se sont définis comme des acteurs de protection de la résistance anti-israélienne. La nouvelle génération de dirigeants — de Mohammed VI du Maroc aux dirigeants des EAU — a fait un choix différent : s'engager dans la construction d'un ordre régional stable, en coopération avec Israël et l'Occident, tout en maintenant une légitimité islamique crédible. C'est un pari historique. Et le déploiement marocain à Gaza en est l'un des tests les plus importants.
Les défis à venir : désarmement, gouvernance, reconstruction
La gouvernance post-Hamas : le cœur du problème
Le plan de paix prévoit la création d'une "Autorité nationale pour l'administration de Gaza" (NCAG) — un gouvernement technocratique palestinien qui gèrerait les affaires civiles sans appartenance à une faction armée. Ce modèle existe sur le papier. Sa mise en œuvre se heurte à une réalité complexe : les structures politiques et administratives de Gaza ont été profondément pénétrées par le Hamas pendant dix-huit ans. Créer une gouvernance véritablement indépendante exigera une volonté extraordinaire de la population locale — et un soutien international massif.
Ali Shaath, chef de la NCAG, est présent dans le processus. Mais son autorité réelle reste à prouver. La reconstruction de Gaza — dont les dommages sont estimés à des centaines de milliards de dollars — nécessitera des années, des dizaines de milliards de financements (les pays arabes ont contribué 7 milliards au départ), et une stabilité sécuritaire qui n'est pas encore acquise. L'ISF est supposée créer les conditions de cette stabilité — mais elle ne peut le faire qu'à la condition que le désarmement progresse.
Le calendrier et ses incertitudes
Le mandat du Board of Peace court jusqu'en 2027 — une fenêtre de deux ans pour établir les bases d'un Gaza post-Hamas. C'est ambitieux au point de paraître irréaliste. Mais l'alternative — laisser Gaza dans un état de ni-guerre ni-paix, avec une économie détruite, des centaines de milliers de déplacés et un Hamas politiquement affaibli mais toujours armé — est pire. Le plan Trump, aussi imparfait qu'il soit, a le mérite d'exister et d'avoir mobilisé des engagements concrets. Et le déploiement marocain est la preuve que ces engagements prennent forme.
Je terminerai ce billet sur une note d'humilité : je ne sais pas si le plan de paix à Gaza réussira. Les obstacles sont immenses, les acteurs de mauvaise foi sont nombreux, et l'histoire de la région ne prête pas à l'optimisme facile. Mais le Maroc a choisi de parier sur la paix — de façon concrète, opérationnelle et courageuse. Et dans un monde qui manque cruellement de ce type d'engagement, ce pari mérite d'être respecté, suivi, et si possible accompagné par d'autres acteurs arabes qui tardent encore à prendre leur part de responsabilité.
La reconstruction de Gaza : qui finance, qui dirige, qui contrôle ?
L'ampleur des destructions : un défi humanitaire sans précédent
Derrière la dimension sécuritaire de l'ISF et du déploiement marocain, il y a la réalité physique de Gaza : un territoire dévasté par des mois de combats, dont une proportion considérable des bâtiments résidentiels et des infrastructures civiles a été détruite ou endommagée. La reconstruction de Gaza représente un défi humanitaire et financier d'une ampleur comparable à la reconstruction du Liban après 2006 — mais à une échelle plus grande et dans un contexte politique encore plus complexe.
Les estimations des coûts de reconstruction varient entre 50 et 100 milliards de dollars selon les sources et les paramètres retenus. Même avec une mobilisation internationale exceptionnelle, rassembler ces fonds dans un délai raisonnable sera extraordinairement difficile. Les donateurs historiques — les pays du Golfe, l'UE, les États-Unis, les Nations unies — ont tous exprimé une volonté de contribuer, mais sous conditions. Et ces conditions — sur la gouvernance de Gaza, sur le désarmement du Hamas, sur les garanties de sécurité pour les investissements — créent une complexité politique qui ralentit déjà les discussions.
Le Maroc comme garant de la légitimité de la reconstruction
La présence des officiers marocains dans le cadre de l'ISF crée une dynamique intéressante pour la reconstruction : elle associe un pays islamique respecté à la supervision des projets, ce qui renforce la légitimité auprès de la population gazaouie. Des entreprises de construction des pays du Golfe et d'Afrique du Nord pourraient plus facilement opérer sous la supervision d'une force de sécurité co-dirigée par le Maroc que sous une supervision exclusivement occidentale ou israélienne.
Cette dimension économique du rôle marocain est sous-estimée. Si le Maroc parvient à établir sa crédibilité sécuritaire dans la phase initiale, il pourrait devenir un acteur central dans la coordination de la reconstruction — un rôle qui lui conférerait une influence politique considérable dans la Gaza de l'après-crise. C'est un calcul stratégique rationnel qui explique en partie pourquoi Rabat a accepté un engagement aussi risqué.
La position d'Israël face à l'ISF : entre nécessité et méfiance
Un partenariat forcé par les circonstances
Israël a accepté le déploiement de l'ISF à Gaza avec une ambivalence caractéristique. D'un côté, les responsables israéliens reconnaissent qu'Israël seul ne peut pas à la fois assurer la sécurité de ses citoyens, démanteler le Hamas militairement et gérer les besoins humanitaires de 2,3 millions de Gazaouis. Une force internationale qui assume partiellement la charge de la gouvernance civile et de la sécurité de Gaza permet à Israël de réduire son engagement direct dans des tâches pour lesquelles son armée est mal adaptée.
D'un autre côté, accepter une présence internationale à Gaza signifie accepter un certain niveau de supervision et de contrainte sur les actions militaires israéliennes. Les généraux de l'IDF ont exprimé des réserves sur les modalités de coordination opérationnelle avec l'ISF — notamment sur les procédures de frappes dans les zones couvertes par la force internationale. Ces tensions opérationnelles ne sont pas résolues, et elles représentent un risque d'incident diplomatique que les deux parties cherchent à minimiser.
La question des zones sous autorité de l'ISF : frontières et incidents
La délimitation précise des zones sous responsabilité de l'ISF est une source de tension permanente. Les premières semaines d'opération ont déjà produit des frictions : des patrouilles israéliennes entrant dans des zones où l'ISF était déployée, des désaccords sur les procédures d'arrestation de suspects du Hamas, des discussions sur le statut des infrastructures souterraines. Chacun de ces incidents est géré diplomatiquement, mais chacun aussi est un test de la viabilité du dispositif.
Pour que l'ISF fonctionne, il faut que toutes les parties respectent les règles d'engagement et les zones de responsabilité définies. C'est plus difficile à garantir dans une zone de conflit actif que dans un texte d'accord diplomatique. Les prochains mois diront si le dispositif est suffisamment robuste pour survivre aux inévitables incidents de terrain.
La population gazaouie : actrice oubliée du déploiement de l'ISF
L'accueil des Gazaouis : entre espoir et méfiance
Dans les discussions sur l'ISF et le déploiement marocain, la voix des Gazaouis eux-mêmes est souvent absente. Pourtant, leur attitude envers la force internationale sera déterminante pour sa réussite ou son échec. Des sondages réalisés auprès des populations déplacées gazaouies dans les camps de réfugiés révèlent une image contrastée : une majorité aspire à un retour à la normalité et est prête à accepter une présence internationale qui garantisse la sécurité. Mais il existe aussi une méfiance profonde envers toute force perçue comme complice d'Israël ou d'une puissance étrangère.
La présence marocaine est perçue plus favorablement que ne le serait une présence américaine ou européenne — en partie parce que le Maroc partage la foi islamique et en partie parce que le Roi Mohammed VI a toujours soutenu publiquement la cause palestinienne. Mais cette bonne volonté initiale n'est pas acquise indéfiniment : elle sera testée par les actes de la force internationale sur le terrain, notamment sur la question du traitement des suspects du Hamas et sur la protection des civils.
Les besoins humanitaires urgents : eau, nourriture, soins médicaux
Pendant que les diplomates discutent des structures de gouvernance et des zones de responsabilité, des Gazaouis continuent à mourir de maladies évitables, à souffrir de malnutrition et à vivre dans des conditions indignes. L'accès humanitaire à Gaza est toujours restreint malgré les accords récents. Les convois d'aide subissent des délais, des pillages, des obstacles bureaucratiques. Les hôpitaux fonctionnent avec des capacités très réduites.
La force marocaine peut jouer un rôle concret dans l'amélioration de la situation humanitaire : sécuriser les corridors d'accès, protéger les convois d'aide, faciliter les évacuations médicales. Ce rôle humanitaire est aussi politique : une force qui améliore visiblement les conditions de vie de la population gagne une légitimité que personne ne peut lui retirer. C'est l'enseignement de toutes les opérations de maintien de la paix réussies : commencer par l'humanitaire.
Les leçons de Rabat pour la diplomatie arabe du XXIe siècle
Un nouveau modèle de leadership arabe
Le déploiement marocain à Gaza représente peut-être l'émergence d'un nouveau modèle de leadership arabe : pragmatique, orienté vers les résultats, prêt à prendre des risques politiques pour obtenir des résultats concrets. Ce modèle contraste avec la rhétorique traditionnelle du monde arabe sur la cause palestinienne — des discours éloquents sans engagement concret, des condamnations solennelles sans actions réelles.
Le Maroc de Mohammed VI a fait un choix différent. Il a décidé qu'il valait mieux être imparfaitement présent que parfaitement absent. Cette philosophie pragmatique, alliée à une diplomatie habile qui maintient des relations avec toutes les parties, donne au Maroc un levier unique dans ce conflit. Et son succès ou son échec à Gaza définira si ce modèle devient une référence pour d'autres puissances arabes — Jordanie, Émirats, Arabie saoudite — qui cherchent elles aussi leur rôle dans la résolution du conflit palestinien.
L'avenir de la paix arabo-israélienne : Gaza comme test
Les Accords d'Abraham de 2020 avaient normalisé les relations entre Israël et quatre pays arabes. L'invasion de Gaza en 2023 avait fragilisé ces accords sans les briser. L'engagement du Maroc dans l'ISF représente le premier test grandeur nature de la question fondamentale de la politique du Moyen-Orient : est-il possible de normaliser les relations avec Israël tout en défendant activement les droits des Palestiniens ?
La réponse du Maroc est oui — mais à condition d'un engagement concret, pas seulement d'un accord diplomatique. C'est un pari audacieux. Si Gaza se stabilise et si la population gazaouie bénéficie réellement de la présence marocaine, ce modèle prouvera qu'il est possible de maintenir sa crédibilité islamique tout en construisant des ponts avec Israël. Si l'expérience échoue, elle renforcera ceux qui croient que toute normalisation est une trahison. Tout l'enjeu du déploiement est là.
Conclusion : Rabat ouvre une voie
Ce que ce déploiement change
Le déploiement d'officiers marocains à Gaza n'est pas une victoire militaire. Ce n'est pas non plus la fin du problème gazaoui. C'est quelque chose de plus subtil et de plus durable : une démonstration que des acteurs arabes peuvent s'engager dans la construction d'une paix durable à Gaza sans trahir leur identité islamique ni leurs valeurs. Cette démonstration est politique autant que militaire. Et elle ouvre une voie que d'autres pourraient emprunter.
Ce que le Maroc fait à Gaza, c'est ce que Israël seul ne peut pas faire — légitime auprès des Gazaouis. C'est ce que l'Occident seul ne peut pas faire — crédible islamiquement. C'est ce que les États-Unis seuls ne peuvent pas faire — perçu comme impartial dans la région. C'est un rôle unique. Et le Maroc a choisi de le jouer. Si cela fonctionne — même partiellement — ce sera l'une des contributions diplomatiques les plus importantes d'un pays arabe depuis des décennies.
Ce que l'Occident doit en retenir
La leçon pour l'Occident est simple : pour stabiliser des régions en crise dans le monde arabe et islamique, il faut des partenaires locaux qui apportent une légitimité que nous n'avons pas. Le Maroc est ce partenaire pour Gaza. L'Indonésie aussi. Ces partenariats ne se créent pas du jour au lendemain — ils nécessitent des années de construction de confiance, comme l'illustrent les Accords d'Abraham. Investir dans ces relations — même quand elles sont politiquement compliquées — est un impératif stratégique. Et quand ces partenaires prennent leurs responsabilités, comme le Maroc le fait aujourd'hui, il faut les soutenir sans réserve.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Encadré de transparence du chroniqueur
Mes biais sur ce sujet
Je suis favorable aux Accords d'Abraham et à l'idée que la coopération entre États arabes et Israël peut créer des conditions de paix que la confrontation n'a jamais produites. Ce biais influence ma lecture positive de l'engagement marocain. Je reconnais également que la question palestinienne est complexe et que toute stabilisation à Gaza qui ne prend pas en compte les droits politiques des Palestiniens risque d'être temporaire. Mes sources incluent Saudi Gazette, Ynet News, Morocco World News, FDD Long War Journal, The Guardian et Wikipedia pour les données factuelles.
Ce que je ne sais pas
Je ne sais pas combien d'officiers marocains sont réellement présents à Kiryat Gat, ni quel est précisément leur rôle opérationnel. Je n'ai pas accès aux discussions internes entre le Maroc, le Board of Peace et Israël sur le mandat exact de ces officiers. Et je ne sais pas si le Hamas finira par accepter un accord sur le désarmement — la question centrale dont dépend tout le reste.
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Recevoir les analyses géopolitiques
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Citer cet article
Maxime Marquette (2026). BILLET : Le Maroc à Gaza — ce qu'un pays arabe peut faire seul. MadMax. https://mad-max.co/fr/article/billet-le-maroc-a-gaza-ce-qu-un-pays-arabe-peut-faire-seul
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